La discothèque idéale # 17

17 mai 2012

Jacques Brel, J’arrive (1968)

Pas facile de choisir un seul disque de Brel pour figurer dans cette rubrique. À part les conneries des débuts (en gros le cd 1 de la vieille intégrale), il en a fait plusieurs des albums immenses. Mais celui de 1968 s’impose. Pour les qualités d’écriture, d’interprétation, de composition (avec l’aide capitale de Gérard Jouannest) et des arrangements foisonnants, on peut le considérer comme son chef-d’œuvre. Bien sûr, il y manque quelques chansons grandioses (Les désespérés; La ville s’endormait; Les Marquises; etc.), mais sinon, tout y est.

À commencer par le lyrisme. Qui, à part Jacques Brel, peut se targuer d’une telle puissance, d’un tel souffle, sans que la grandiloquence ne s’en mêle (ou si peu)? Sauf Allain Leprest, je ne vois pas. Pour les amateurs de chansons à reprendre en chœur, sourire aux lèvres, Brel glisse dans son album les Vesoul; Comment tuer l’amant de sa femme et La bière. Pour ceux qui le préfèrent poétique, peintre de tableaux sublimes, le chanteur interprète Je suis un soir d’été; L’éclusier; Regarde bien, petit; L’Ostendaise. Des chansons de mer parmi les plus belles jamais écrites. Des chansons de contemplation. Seul un Jean-Roger Caussimon joue dans ces folles grandeurs maritimes avec autant de justesse.

L’album «J’arrive» a quarante ans cette année. En ce neuf octobre, on souligne le trentième anniversaire de la mort de Brel. Un Belge inoubliable et unique. Des chansons foudroyantes.

(billet publié le 9 octobre 2008)

De beaux éléments

9 mai 2012

Vous l’aurez compris, le précédent billet était pour préparer à celui-ci.

En 2006, Tristan Malavoy dirigeait les pages littéraires de l’hebdomadaire Voir, à Montréal. Également auteur-compositeur-interprète, il lançait cette année-là un premier opus, «Carnets d’apesanteur». Du «spoken word», annonçaient les communiqués, ce qui n’est qu’une manière un peu plus chic et moderne pour dire de la poésie récitée sur fond musical. Aïe. De la chanson, oui, mais des textes dits?

On y allait à reculons, à l’écoute de la galette du collègue. Et je n’étais pas le seul, tout mélomane fin lettré qu’on soit (hum).

Et pourtant, dès les premières minutes, on a été conquis. Était-ce la voix de sa choriste de luxe, Stéphanie Lapointe, qui se mariait sensuellement à celle de Malavoy? Les textes humbles, la voix calme et belle? Les ambiances sonores extrêmement réussies?

Peu importe, ça a été un coup de foudre immédiat, ainsi que les spectacles qui ont suivi. Parmi les milliers de disques de nos collections, «Carnets d’apesanteur» est revenu régulièrement sur la platine. Magnétisés par son mystère.

Aujourd’hui, Malavoy ne dirige plus seulement les pages littéraires mais le Voir – Montréal au complet. Il a dû gruger sur ses nuits de sommeil pour créer la suite, qui vient de paraître sous le titre «Les éléments». Jean-François Leclerc est de retour pour assister la réalisation avec le percussionniste Alexis Martin dans le rôle du petit nouveau. Tous deux signent également des musiques sur les textes du chanteur.

Chanteur? Ou diseur?

Non, c’est bien le mot chanteur qui sied ici. Car Tristan Malavoy a décidé de chanter davantage que de dire. Ce qui ne pourra que nous réjouir encore plus. Car il chante merveilleusement, on l’avait déjà constaté et écrit à l’époque.

Les mots s’habillent toujours de contemplation douce. Pour le morceau Voyons voir, il en emprunte au poète Roland Giguère.

Bien sûr, il faudra laisser le temps à ces beaux éléments de faire leur place. Certes, il faudra se passer de Stéphanie Lapointe (remplacée par Amylie). Mais il y a sur ce nouvel album assez de souffle poétique, de retenue, pour qu’on ait envie d’y revenir souvent, furieusement.

Enfantillages

27 avril 2012

Dans le milieu du journalisme et des artistes, comme partout ailleurs j’imagine, il existe des guerres de clochers, des vieilles rancunes qui persistent, beaucoup de mauvaise foi et des bouderies.

Tel webzine branché va ignorer telle autre revue tout aussi branchouille, chacun va élaborer des stratégies, tout ça parce qu’ils sont en compétition permanente. En fait, ils se sentent en compétition. Dans la réalité, les lecteurs se fichent bien de ces querelles, des magouilles, et veulent juste s’informer le mieux possible.

Il y a également des artistes qui en veulent à mort à la critique, jusqu’à ce que celle-ci dise du bien d’eux, alors là, la critique est élogieuse, elle est grande, elle est généreuse. Sinon, la critique est mesquine.

En décembre dernier, au moment de mon palmarès de fin d’année, j’avais écrit un billet dans lequel j’exprimais ma déception envers Martin Léon. Moi qui avais adoré le précédent, qui considère que «Moon grill» est un des meilleurs albums québécois des 10 dernières années. Eh bien, me suis-je mal exprimé?, on dirait que oui. Peut-être a-t-on compris que je dénigrais l’ensemble de l’oeuvre martinléoniene? Car sa maison de disques me boude, désormais. Elle ne répond plus aux courriels. Si ce n’est pas un comportement enfantin, on peut se demander ce que c’est. On n’accepte pas la critique. De la part d’une étiquette importante comme La Tribu, on peut être perplexe devant une telle attitude.

Il y a pas mal de journalistes ou de médias qui, à ma place, se mettraient à boycotter tous les artistes de La Tribu.

Or, il ne saurait en être question. Car qui y perdrait? Le lecteur. Et c’est toujours à lui qu’il faut penser quand on travaille dans l’information. Pas le gérant, pas même l’artiste: celui qui aime la culture, souhaite qu’on l’informe honnêtement, sans guerre de clans. Va-t-on se priver de Léo Ferré sous prétexte qu’il est produit par Universal et que celle-ci prouve régulièrement qu’elle se fout complètement du mélomane et lui préfère l’acheteur?

Sur ce blogue, je n’alimenterai pas les chicanes de clochers, la médisance et la mauvaise foi. Les enfantillages règnent partout, les magouilles, itou. On planifie ses coups, on patauge dans l’opportunisme. Pas ici. Seule m’importe la qualité de l’oeuvre.

Et c’est pourquoi il faudra bien oublier, même si c’est difficile, les vieilles disputes pour écouter les disques au présent, sans parti pris.

Francos 2012

24 avril 2012

Bénabar enfin à Montréal!

Chaque année, c’est la même chose: les mélomanes pointus ont le regard tourné vers l’Europe. Et ils espèrent que les festivals combleront leurs attentes. Il y a tellement d’artistes qui ne se produisent au Québec que lors des grands festivals. On regarde du côté du Festival d’été de Québec, qui chaque année délaisse un peu plus le franco. Pour célébrer la langue française en chanson, il reste le Coup de coeur francophone et les Francofolies de Montréal.

Et chaque année, on attend des chanteurs qui ne viennent jamais. Soit ils ne peuvent pas venir, soit ils coûtent trop cher, soit ils sont en vacances, soit ils ne tournent pas, etc.

Il faut par ailleurs déplorer le jeunisme à tout crin de Laurent Saulnier, programmateur en chef depuis plusieurs années. Il s’est mis en tête de rajeunir les Francos, multipliant les séries hip hop et tout le bazar, ce qui peut être intéressant pour un certain public, mais rejetant désormais tout un pan important de la chanson: celle à texte, ou dite «poétique». Et c’est toute une partie de Francofous qui depuis se sentent floués, tassés dans un coin. De mémoire, un seul représentant de ce répertoire poétique (jadis appelé rive gauche, si vous préférez) a été au programme des Francofolies de Montréal au cours des dernières années: Anne Sylvestre. Ce n’est pas suffisant. On a dédié une édition des Francos à Gainsbourg, mais serait-ce trop demander à un important festival de mettre en lumière un peu les enfants de Brassens et Ferré, par exemple?

Cette année encore, on va devoir oublier Vincent Delerm et plein d’autres qu’on attend pour jeter un oeil sur la programmation 2012 des Francos.

Pour ceux qui l’auraient raté, Philippe B est de retour avec le Quatuor Molinari. Même si on peut préférer ce grand artiste en solo avec sa guitare, il s’agit d’un événement musical important. On ne dira jamais assez à quel point son dernier disque, «Variations fantômes», est immense. Un album qui réussit le pari difficile de rassembler à peu près tous les journalistes musicaux au Québec.

Marie-Pierre Arthur a séduit pas mal de monde également avec son deuxième opus, mais on pourra également surveiller en première partie Claire Denamur, dont le nouveau disque est à recommander (commenté ici).

Il faudra également surveiller Domlebo qui présente son fameux et très beau «Chercher noise» sur scène avec de nombreux invités.

Jean-Louis Murat est de passage, certains seront ravis, mais on peut se réjouir bien davantage du premier spectacle montréalais de Bénabar. Ceux que ses disques n’ont pas convaincus devraient le voir sur scène, c’est un animal charismatique, follement énergique. À le voir il y a quelques années bondir sur des planches parisiennes, on aurait cru un kangourou. Mémorable!

On pourra aussi surveiller le groupe rock français Eiffel, dans la lignée de Noir Désir.

Cali sera là. S’il pouvait se décider à changer un peu de registre, et ne plus donner systématiquement le même spectacle peu importe l’année, le lieu ou le public, ça ne lui ferait pas tort. Cette fois, il sera accompagné par le pianiste Steve Nieve.

En clôture, une soirée qui promet d’être très belle: Julien Clerc symphonique, avec en première partie Uminski.

Pour les spectacles extérieurs, il faudra attendre le dévoilement… Croisons les doigts pour que nous ayons des chanteurs européens peu connus et intéressants.

Rivard dans les nuages

22 avril 2012

 

Certains journalistes, pourtant assez expérimentés, confondent encore la chronique, où le «je» est admissible, voire souhaitable, et la critique de spectacles et de disques où les souvenirs personnels, le dévoilement de la vie privée sont totalement hors sujet. Régulièrement, à lire leurs recensions, on a envie de leur dire: «Hé, on s’en fout de ta douce aimée, de ton enfance, parle de l’oeuvre!». Il ne faut pas leur en vouloir, ils se prennent pour des «rock critics» à la française, quatre décennies en retard.

Mais il est vrai que la musique se juge souvent, hélas, à l’aune des souvenirs. La réédition de «Un trou dans les nuages», de Michel Rivard, amène la question: pour qu’un album soit considéré comme grand, doit-il absolument pouvoir traverser le temps? Si on prend un auditeur d’aujourd’hui ou qui était à l’étranger au cours des 25 dernières années, peut-il apprécier cet opus qui transpire de part en part les années 80 et ses synthétiseurs? En entrevue, le chanteur confie qu’il s’agit d’une fausse batterie, programmée!

Sans le renier, Rivard lui-même semble un peu gêné du «gros son» de ce disque de 1987. Il s’était inspiré de Peter Gabriel. Le succès a été considérable, mais il a reperdu une bonne partie de son public à l’album suivant. Le grand public ne s’intéressait pas au Rivard que les amateurs de chanson aiment: avec une guitare en bois, des arrangements simples.

Cette réédition est soignée. Il n’y a pas eu de véritable remastérisation mais quelques retouches qui n’apparaissent pas à l’oreille humaine. Quelques brefs témoignages d’artistes d’ici parlent de l’importance qu’il a eu dans leur vie. Un livret avec les paroles des chansons. Et un DVD d’un spectacle de 1988 au Théâtre Denise-Pelletier. On aurait aimé que l’artiste nous offre, en bonus,  une version acoustique de ces morceaux, pour savoir ce qu’ils ont vraiment dans le ventre.

Mais sinon, ça devrait plaire aux nostalgiques ou pour les jeunes qui veulent connaître notre histoire musicale.

Michel Rivard est actuellement en mini-tournée québécoise avec son groupe habituel pour présenter un spectacle qui n’est pas un hommage à Un trou dans les nuages, mais une rétrospective de ses quatre décennies de carrière, avec un passage obligé (et attendu) par Beau Dommage.

Les dates

La discothèque idéale # 16

13 avril 2012

Françoise Hardy, La question (1971)

Méconnu du grand public et vénéré par certains chanteurs (Daho, Keren Ann, etc.), «La question» est ce qu’on appelle un disque culte. On se passe le mot depuis trois décennies. C’est peut-être la plus belle chose qu’a offerte Françoise Hardy.

Elle s’y connaît en bouleversantes chansons, la dame. Les déchirures, les ruptures, les tempêtes sans enflure. De la haute couture. Sur «La question», la chanson éponyme donne le ton :

Je ne sais pas pourquoi je reste
Dans cette mer où je me noie

Tu es le sang de ma blessure
Tu es le feu de ma brûlure

Ces mots, susurrés par une des voix françaises les plus sensuelles, sont magnifiés par l’interprétation à la fois grandiose et discrète de la chanteuse. Et aussi, tout l’album est porté, soulevé par la guitariste brésilienne Tuca qui signe presque toutes les musiques. Sa guitare et la voix de Françoise se baladent dans les sphères de la pureté, la beauté inouïe.

Et ces chansons restent en tête pour toujours, comme un air de violon lancinant.

(billet publié le 19 juin 2008)

Retour d’un classique québécois

29 mars 2012

 

Cette réédition du classique de Ferland, Soleil (1971), aurait dû être un événement important tant il s’agit d’un de ses meilleurs albums. Hélas, ça ne sera pas le cas, car les investissements financiers et artistiques n’ont pas été fournis.

En 2005, GSI avait ravi les mélomanes en soulignant avec la grandeur qu’il mérite le trente-cinquième anniversaire de Jaune. Un coffret proposait l’opus en deux CD et un DVD (remixes, relectures, etc.). Une affiche, des photos en format carte postale. Un objet magnifique. Il ne manquait qu’un livret pour raconter le contexte historique.

L’année suivante, nous attendions la suite. Soleil. Un excellent disque, qui doit beaucoup à son co-compositeur et orchestrateur, Paul Baillargeon. Baillargeon dirige également l’orchestre. Avez-vous entendu ces cordes? Elles font partie de la puissance des chansons. Vous rappelez-vous de «Sur la route 11»? Ces martèlements. Percussions de Pierre Béluse, congas de Michel «Toubabou» Séguin.

Finalement, GSI a dû céder les droits à Audiogram. Celle-ci a ressorti Jaune en version simple, sans boîtier.

Voici désormais Soleil qui fait sa réapparition dans les bacs, longtemps après la vieille version de GSI. D’ailleurs, faites gaffe, il reste encore des exemplaires en magasin, on les confond aisément.

À l’heure où on réédite luxueusement beaucoup de classiques de la musique des deux côtés de l’océan, avec des tas de bonus, comment est servi cette fois Soleil? À l’identique! Pas de pistes supplémentaires, pas de remixes et… un simple livret qui reproduit l’original. Le seul argument de vente, c’est que ça a été remastérisé, mais on ne dit même pas par qui!

C’est très décevant. On aurait pu ajouter un texte pour remettre le disque en contexte, mettre un DVD d’archives, un CD de bonus… avec des versions en public. J’ai parlé en 2010 à Paul Baillargeon, ce type est bourré d’énergie et d’envie de raconter, pourquoi ne pas lui avoir demandé un témoignage? Ça aurait été d’une incroyable richesse.

On est très heureux de retrouver cet album fraîchement nettoyé, qui sonne magnifiquement, mais on ne peut s’empêcher d’en vouloir plus.

On suggère à Audiogram de s’investir davantage si jamais elle ressort le très bon et méconnu Les vierges du Québec, du même Ferland (1974).

Rencontre exceptionnelle à Québec

28 mars 2012

Amis montréalais, il va falloir faire quelques heures de route si vous voulez assister au nouveau spectacle d’Albin de la Simone qu’il donne en compagnie du pianiste de musique classique Alexandre Tharaud (Satie, Chopin, etc.). L’unique représentation québécoise aura lieu au Grand Théâtre de Québec mardi 3 avril.

Si on en croit la présentation officielle sur le site de la salle, on ne va pas s’ennuyer:

«L’excellent pianiste français Alexandre Tharaud et le chanteur Albin de la Simone unissent leurs talents pour faire partager leur amour de la chanson française. Se promenant très librement entre grandes œuvres du répertoire classique, chansons incontournables et chansons originales, les deux amis jouent ensemble… au sens littéral.»

On suit Albin de la Simone depuis son premier disque en 2003, sur scène itou c’est un délice. On a voulu en savoir plus sur ce projet spécial. Très occupé par l’enregistrement de son nouvel opus, il nous a quand même envoyé ces quelques mots: «C’est un concert que nous avons déjà donné trois fois, jamais au Québec. Nous sommes tous les deux des amoureux de votre province et on est ravis de venir ensemble cette fois ! On se connaît depuis longtemps tous les deux et sommes toujours ravis de faire ce spectacle ensemble. C’est une “cuisine” autour de la chanson. Alexandre y raconte notamment son amour pour Barbara, Legrand, nous jouons ensemble des chansons que nous aimons, je chante pas mal de mes chansons qu’il revisite au piano avec beaucoup de personnalité… Mais je ne m’aventure pas dans son monde de la musique classique.»

À suivre…

Une certaine chanson en deuil

23 mars 2012

Claude Duneton

Deux décès en peu de semaines pour le monde de la chanson française.

D’abord, la revue Serge a mis la clef sous la porte, après huit numéros seulement. On ne pleurera pas longtemps tant elle était assez conformiste dans ses choix éditoriaux (beaucoup des mêmes têtes qu’on voyait partout), superficielle dans son approche (avec ses rubriques idiotes «Dans le lit de» ou «Dans le frigo de»). Cette disparition rappelle celle, il y a quelques années, de Chorus, la revue dite de référence sur la chanson. Certes, elle couvrait un large panorama. Certes, les entretiens avec des artistes étaient riches. Mais Chorus était également un lieu de copinage, de complaisance, sans fantaisie. À lire leurs «critiques» de disques, on s’endormait ou on voulait tout acheter car tout était, paraît-il, bon…

Que reste-t-il pour couvrir la chanson française? Platine? Avec son approche de la musique digne des magazines à potins? («Christophe, parlez-nous de votre relation avec votre enfant…»)

La plus digne est, encore aujourd’hui, Je chante!, mais hélas elle paraît trop rarement. Faite par des bénévoles passionnés (dont j’étais, soyons francs), elle n’arrive pas à tenir le rythme de l’actualité.

Il reste un média à créer pour la chanson en 2012. Un lieu inspiré par les grands ancêtres d’un certain journalisme joyeux, critique, érudit. Dans l’esprit de Boris Vian. Des colonnes rédigées par des gens qui connaissent à fond leur sujet, du Moyen-Âge à aujourd’hui, des plus obscurs aux plus populaires chanteurs. Des journalistes qui ne craindraient pas de démolir des artistes «cultes» mais souvent ennuyeux (Manset, Murat, Darc, etc.) ni d’encenser les plus populaires quand ils se montrent à une hauteur digne (Marc Lavoine, Isabelle Boulay, Julien Clerc).

Tout ça serait fait avec rigueur mais sans se prendre trop au sérieux soi-même. Allier intelligence, connaissance, vivacité et éclat de rire.

C’est un peu ce que faisait Claude Duneton, qui vient de nous quitter cette semaine, à 77 ans. De quelle maladie? Allez travailler à Platine si vous tenez absolument à le savoir. Disons tout simplement que c’était un vieux monsieur. Mais quel talent on vient de perdre ici! Essayiste hilarant et pertinent («Je suis comme une truie qui doute», réflexion sur l’éducation), écrivain et surtout un immense historien de la chanson. Il a écrit des préfaces remarquables sur des chanteurs comme Renaud, Jacques Serizier, Gilbert Laffaille, ainsi que deux énormes briques d’Histoire de la chanson française.

Un auteur très inspirant pour ceux qui se passionnent vraiment pour la chose chantée, la langue, l’écriture.

Terminons en citant de nouveau la devise de la revue Serge, c’est ce qui nous restera principalement d’elle et qui rappellera monsieur Duneton:

«Là où les chansons se rencontrent»

Pieds nus dans l’aube

21 mars 2012

Projet ambitieux et original, le chanteur Domlebo présentait hier soir à Montréal la première du film Chercher noise, un documentaire sur la création de dix nouvelles chansons.

Les disques ne se vendent plus? La société, éternelle enfant en déficit d’attention, n’est pas capable d’écouter de la musique si on ne lui refile pas de petites images pour aller avec?

Soit. Domlebo va nous donner un vidéo d’une heure et demie  à la place. Ce qui est bizarre, c’est que d’habitude, on fait l’inverse: quand un album est bien établi comme un classique, il a droit à son documentaire.

On pouvait être perplexe par l’idée, mais le film surprend et séduit: la réalisation de Yellowtable est magnifique, la narration de Normand Daneau, sobre et juste. C’est plein d’humour. On entre dans le processus créatif des chansons, ce qui devrait intéresser pas mal de monde, pas juste les amateurs de Domlebo. Ce dernier a invité une trentaine d’artistes à participer. On voit Francis d’Octobre jouer de la guitare, Marie-Marine Lévesque chanter, Jérôme Minière pianoter, Dany Placard, réalisateur attentif des chansons, se gratter la barbe.

Naturellement, on aurait pu couper sans problème une vingtaine de minutes au film qu’il en aurait été plus efficace. Par bouts, ça frôle la complaisance. Aussi, si on souhaite exporter la pellicule en Europe, il faudra des sous-titres tant le jargon de plusieurs musiciens québécois est peu compréhensible (même pour un Vrai de Vrai Québécois Pure Laine)…

S’il faut souhaiter que ce film soit vu tant il est riche en émotions, en rires et en apprentissages, on peut également grandement espérer qu’il aidera à diffuser les chansons, il y en a de superbes (Soigner mes mots; J’ai encore une chanson; etc.). On croyait que Domlebo interpréterait ça les yeux fermés, lourde erreur. Il chante plutôt pieds nus, même en pleine forêt.

****

Le film Chercher noise sera présenté de nouveau le 22 mars à 20 h 30 à la Cinémathèque québécoise à Montréal.

Bande annonce, plus de détails et lien pour télécharger la trame sonore du film (contre un don) sur le site du chanteur.

 


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