Archive for the ‘La discothèque idéale’ Category

La discothèque idéale # 22

2 septembre 2012

Bernard Lavilliers, O Gringo (1980)

Passons rapidement sur les aspects mythomane et plagiaire du chanteur, habilement développés par Michel Kemper dans son ouvrage «Les vies liées de Lavilliers» (Flammarion) et sur son blogue à des multiples reprises. Plus on fouille les textes de l’artiste, plus on découvre d’emprunts inavoués (si c’était déclaré, on n’y verrait aucun problème).

On raconte que O Gringo devait à l’origine s’appeler Du monde entier, en référence au recueil de poèmes de Blaise Cendrars, mais qu’il n’a pas obtenu les droits des héritiers du poète. Dommage, car ce titre était parfait. Ce disque a été enregistré dans quatre pays d’avril à décembre 1979. C’est cet éclectisme, ces différents registres musicaux qui en font sa richesse. Il démontre la diversité d’inspiration de l’auteur-compositeur, son ouverture aux voyages et une certaine prise de risque. Ce qu’on ne retrouve pas, par ailleurs, dans son excellent album Les barbares, qui aurait pu lui aussi se retrouver dans cette discothèque idéale.

O Gringo, avec sa pochette sous forme de carte postale exotique, savamment en désordre pour faire rêver, fait un saut du côté de New York pour de la salsa et du rock, à Rio de Janeiro pour les parfums brésiliens (les superbes O Gringo et Sertao), à Kingston pour le reggae et à Paris pour une reprise d’Aragon/Ferré, Est-ce ainsi que les hommes vivent?

Dans la capitale française, Lavilliers enregistre aussi une de ses plus belles chansons à vie, Attention fragile. Des érudits ont prouvé que le texte est en partie plagié sur Pierre Louÿs (les détails ici). Mais cette histoire démontre également à quel point le chanteur sait transformer ce qu’il vole. Car Attention fragile, ce n’est pas seulement de jolies paroles, c’est l’alliage parfait de ce que devrait être cet art si difficile qu’on nomme chanson: un texte, une musique magique, un arrangement et une interprétation. Tous ces ingrédients bien dosés, avec le savoir-faire hors pair de Lavilliers, ça donne un chef-d’œuvre. Si seulement, l’honnêteté lui avait fait mettre Louÿs dans les crédits du texte, tout le monde serait content, l’esprit en paix.

O Gringo est non seulement un sommet dans l’oeuvre de Lavilliers, mais également un point de référence, un modèle pour toute la chanson française.

(billet inédit)

La discothèque idéale # 21

30 août 2012

Gilbert Laffaille, Tout m’étonne (1996)

D’ordinaire, les mélomanes ne jurent que par les versions originales et regardent les reprises avec un peu de dédain. Pourtant, quand on réenregistre avec autant de talent et de doigté que Gilbert Laffaille avec Tout m’étonne, il faut s’incliner. On a affaire ici à une somme prodigieuse grâce, entre autres, aux arrangements sobres et incisifs du guitariste Michel Haumont.

L’auteur-compositeur français résume ici deux décennies de chansons singulières qui ont débuté avec Le président et l’éléphant, une satire du chef d’état de la France à l’époque, Valéry Giscard D’Estaing, et de son penchant pour la chasse. Ce titre connut un certain retentissement et on pouvait admirer le travail d’auteur: on se met dans la peau de l’éléphant, c’est lui qui cause. Texte féroce, drôle, fable admirable.

Laffaille manie l’art satirique en attaquant notamment les médias avec le désopilant Corso fleuri. Avec Neuilly blues, il se paie la tête d’artistes qui s’inventent un passé prolétaire… Le chanteur s’en prend également, toujours avec finesse ou humour, au racisme (Dents d’ivoire et peau d’ébène; Le gros chat du marché).

On retrouve aussi dans ce recueil de splendides chansons contemplatives (Tout m’étonne; Neige). Sans oublier le regard qu’il porte sur les choses de ce monde avec une sensibilité à fleur de peau (Deux minutes fugitives).

On passera rapidement sur deux morceaux «humoristiques» mais qui ne cadrent vraiment pas avec l’ensemble (C.Q.F.D; Les bigoudis par douze). Tout le reste est délectable, dont la chanson Sac à dos pataugas, voyageuse qui convie Kerouac et Rimbaud, et qui est belle comme une bohémienne à qui on s’attacherait et qu’on voudrait retenir le plus longtemps possible.

De Gilbert Laffaille, on aurait pu choisir pour cette discothèque idéale son dernier disque original, La tête ailleurs, qui date déjà de 1999 (et toujours avec Michel Haumont aux arrangements, ça ne trompe pas). En attendant la suite promise pour bientôt. C’est l’espoir qui resurgit.

(billet inédit; 30 août 2012)

La discothèque idéale # 20

30 juillet 2012

Dernier numéro en reprise de ma discothèque idéale. Ensuite, ce sera du neuf.

Jean-Roger Caussimon chante Jean-Roger Caussimon (1970)

Caussimon, c’est spécial. Un auteur exceptionnel, peu connu. Ses chansons ont été popularisées par Léo Ferré, Philippe Clay, Catherine Sauvage, etc. Il a fallu attendre la folie de Pierre Barouh qui, à la fin des années 60, lui propose d’enregistrer son premier disque. Caussimon, qui gagne ses sous comme comédien au théâtre, à la radio, à la télé et au ciné, finit par accepter. C’est le moment de mettre au grand jour sa double vie de parolier. Il a plus de cinquante ans.

Ce coup de départ est un coup de maître. Accompagné par les musiciens de Saravah, sa maison de disques, il y reprend une partie de ses succès que tout le monde vénère par Ferré : Monsieur William; Nous deux; Comme à Ostende; Mon camarade. Il revisite Les camions, un monument qui en quelques couplets raconte toute une vie. Sans oublier d’autres perles: Le funambule; Les coeurs purs; Batelier, mon ami…

Caussimon, c’est le stylo qui écrirait au scalpel. Cinglant, ironique, désespéré. Ce premier opus évoque la mort et l’espoir, le suicide et la mer. Une série de chansons cruelles et tendres.

Il n’a pas la puissance vocale de son ami Ferré, mais Caussimon a la nuance et la sobriété. Jusqu’à son décès en 1985, il défendra son répertoire aux quatre coins de la francophonie, se déplaçant et dormant dans sa caravane avec sa petite famille. Un homme heureux de se réapproprier ses chansons, parmi les plus considérables de tout le répertoire francophone.

(billet publié le 6 juillet 2009)

La discothèque idéale # 19

25 juillet 2012

Miossec, Boire (1995)

Un coup de poing, ce n’est pas assez fort pour décrire l’impact créé par le premier album de Miossec. Un coup de tonnerre de Brest, port d’attache de l’auteur. Comme s’il venait d’inventer la chanson rock acoustique. Elles étaient pourtant majoritairement sèches les guitares qui retentissent dans ce disque, mais elles sonnaient formidablement puissantes.

Dans ses chansons, il est question de sexe et d’alcool, de marins et de dérives, de chagrin et de carnages. Le narrateur saigne, au figuré, et est piteusement en colère. Le ton privilégie le sarcasme. On sourit jaune. L’humour se drape dans le noir.

On pensait que Miossec, c’était un groupe formé de Christophe Miossec (chant, textes, etc.), de Guillaume Jouan (guitares, basse; etc.) et de Bruno Leroux (guitare acoustique, harmonica). C’est du moins ainsi que ça se présente sur Boire. Mais au fil des opus suivants, les deux musiciens partiront et Christophe seul restera. Signant toujours de son seul nom : Miossec.

Mais l’œuvre première du trio Miossec demeurera gravée en nous.

(billet publié le 21 avril 2009)

La discothèque idéale # 18

11 juillet 2012

Alain Bashung, Fantaisie militaire (1998)

On parle beaucoup de Bashung ces temps-ci. Son dernier album, «Bleu pétrole», se retrouvait dans pas mal de palmarès de fin d’année. Il gagnera aussi ses Victoires de la musique. Pas tellement parce qu’il le mérite mais parce qu’on veut encourager l’homme atteint d’un cancer et qui est un des plus grands chanteurs francophones de tous les temps.

Bleu pétrole fait partie des bons disques de Bashung, mais pas des meilleurs : Play blessures; Osez Joséphine; L’imprudence.

Et Fantaisie militaire, une bombe de 1998. Bien sûr, on y trouve le succès mille fois cité, La nuit je mens. Immense, cette chanson. Mais c’est oublier les non moins immenses Mes prisons; Dehors; Angora…

Fantaisie militaire fait dans la haute voltige électrique, car l’électricité, ce n’est pas fait pour les chiens, d’ailleurs qu’est-ce qu’ils en feraient?

Résonnent les arrangements de cordes de Joseph Racaille, les guitares d’Édith Fambuena, les synthés de Jean-Louis Pierot. Bashung signe l’essentiel des morceaux avec le parolier Jean Fauque.

Un opus puissant et beau comme un ciel rayé d’orages et de soleil. Ça gronde et ça illumine.

(billet publié le 26 janvier 2009)

La discothèque idéale # 17

17 mai 2012

Jacques Brel, J’arrive (1968)

Pas facile de choisir un seul disque de Brel pour figurer dans cette rubrique. À part les conneries des débuts (en gros le cd 1 de la vieille intégrale), il en a fait plusieurs des albums immenses. Mais celui de 1968 s’impose. Pour les qualités d’écriture, d’interprétation, de composition (avec l’aide capitale de Gérard Jouannest) et des arrangements foisonnants, on peut le considérer comme son chef-d’œuvre. Bien sûr, il y manque quelques chansons grandioses (Les désespérés; La ville s’endormait; Les Marquises; etc.), mais sinon, tout y est.

À commencer par le lyrisme. Qui, à part Jacques Brel, peut se targuer d’une telle puissance, d’un tel souffle, sans que la grandiloquence ne s’en mêle (ou si peu)? Sauf Allain Leprest, je ne vois pas. Pour les amateurs de chansons à reprendre en chœur, sourire aux lèvres, Brel glisse dans son album les Vesoul; Comment tuer l’amant de sa femme et La bière. Pour ceux qui le préfèrent poétique, peintre de tableaux sublimes, le chanteur interprète Je suis un soir d’été; L’éclusier; Regarde bien, petit; L’Ostendaise. Des chansons de mer parmi les plus belles jamais écrites. Des chansons de contemplation. Seul un Jean-Roger Caussimon joue dans ces folles grandeurs maritimes avec autant de justesse.

L’album «J’arrive» a quarante ans cette année. En ce neuf octobre, on souligne le trentième anniversaire de la mort de Brel. Un Belge inoubliable et unique. Des chansons foudroyantes.

(billet publié le 9 octobre 2008)

La discothèque idéale # 16

13 avril 2012

Françoise Hardy, La question (1971)

Méconnu du grand public et vénéré par certains chanteurs (Daho, Keren Ann, etc.), «La question» est ce qu’on appelle un disque culte. On se passe le mot depuis trois décennies. C’est peut-être la plus belle chose qu’a offerte Françoise Hardy.

Elle s’y connaît en bouleversantes chansons, la dame. Les déchirures, les ruptures, les tempêtes sans enflure. De la haute couture. Sur «La question», la chanson éponyme donne le ton :

Je ne sais pas pourquoi je reste
Dans cette mer où je me noie

Tu es le sang de ma blessure
Tu es le feu de ma brûlure

Ces mots, susurrés par une des voix françaises les plus sensuelles, sont magnifiés par l’interprétation à la fois grandiose et discrète de la chanteuse. Et aussi, tout l’album est porté, soulevé par la guitariste brésilienne Tuca qui signe presque toutes les musiques. Sa guitare et la voix de Françoise se baladent dans les sphères de la pureté, la beauté inouïe.

Et ces chansons restent en tête pour toujours, comme un air de violon lancinant.

(billet publié le 19 juin 2008)

La discothèque idéale # 15

4 mars 2012

Anne Sylvestre, Au théâtre de la Potinière (1995)

Il existe des chansons qui vous clouent sur place. Sidéré par leur perfection, l’alliage éblouissant entre paroles, musique, voix et interprétation. On les adopte illico, pour toujours.

Un peu à la manière de Jacques Brel, la grande Anne Sylvestre a pris encore plus d’ampleur lorsqu’elle a cessé de jouer de la guitare sur scène, comme libérée. Pour ce récital piano/voix au théâtre de la Potinière, elle laisse l’excellent Philippe Davenot s’occuper de l’instrument.

En 1995, Sylvestre a plus de trois décennies de métier, qu’elle résume ici adéquatement. Des chansons parmi les plus belles de son répertoire (La femme du vent; Carcasse; Écrire pour ne pas mourir) ou de toute la francophonie (Les gens qui doutent; Il s’appelait Richard; Si mon âme en partant; Lazare et Cécile). Des chansons vraiment hilarantes et pleines de finesse (La centième nuit; Ça va m’faire drôle; Les Impedimenta).

La Française reprend aussi Félix Leclerc (Présence), Roger Riffard (La margelle) et Brassens (Les passantes).

De l’humour à la tendresse, de la critique sociale aux larmes, Anne Sylvestre obtient avec ce double cd en spectacle une note parfaite. Elle n’a jamais et ne pourra jamais faire mieux.

(billet publié le 17 avril 2008)

La discothèque idéale # 14

20 janvier 2012

Christophe, Comm’ si la terre penchait (2001)

Tout jeune, dans les années 60, Christophe a mal commencé avec des ritournelles comme Les marionnettes et Aline, des succès qui lui collent encore aux basques, quatre décennies plus tard. Il les chante encore aujourd’hui en spectacle. Essayez de laver votre image après ça…

Les années 70 emportent Christophe, transformé en dandy, dans le tourbillon du rock lettré avec des albums splendides et sophistiqués : «Les paradis perdus»; «Les mots bleus»; «Le beau bizarre».

Puis c’est la déchéance. Il se perd dans les années 80, sort un disque électro guère convaincant en 1996 (mais encensé par le micro cercle des  archi fans).

Arrive 2001. «Comm’ si la terre penchait» paraît. De nouveau plutôt électro, mais cette fois avec de fortes mélodies. Aussi planant qu’un vieux Pink Floyd. Le délire. Des textes dingues, poétiques, signés essentiellement de Christophe, Marie Möör et Élisa Point.

Du piano qui s’égrène avec la force d’un volcan, et la délicatesse de perles qui tombent. Des nappes chaudes de synthés.

L’impression d’être happé dans un autre monde, en suspension. Des chansons sublimes.

«Les lumières bleues dansent sur les terrasses
Et les étangs reflètent leurs lumières
Le jour ne vient pas, ça me fait peur
Pourtant je ressens du bonheur

Plus jamais ouvrir de porte
Verser une larme
Vers… l’intérieur
Comm’ si la terre penchait»

Il faut entendre Christophe interpréter ces mots de sa voix impossible pour comprendre que Baudelaire avait bien raison : le beau est souvent bizarre.

(billet publié le 6 février 2008)

La discothèque idéale # 13

9 décembre 2011

Marc Déry, À l’avenir (2002)

Avant Dumas. Même avant Daniel Bélanger. Marc Déry a été un des premiers à fabriquer une électro-pop québécoise de haut niveau. D’abord timidement, avec son premier opus solo en 1999. On en retiendra surtout les morceaux Libre; Le monde est rendu peace et Du bon bord.

Par contre, trois ans plus tard, c’est la déflagration. Déry est mûr pour parapher une œuvre importante : son cd À l’avenir, qu’il concocte conjointement avec Michel Dagenais à la réalisation, aux arrangements et à la composition. Le chanteur y signe plusieurs morceaux à six mains avec DJ Pocket et Dagenais.

Ça donne des succès instantanés : Ostie qu’y s’lève tard; CTRL-Z; Depuis; À l’avenir (dont s’empare Postes Canada pour une pub). La chanson québécoise se bonifie de Trois minutes (co-écrite par Daniel Bélanger), d’une fragilité extrême, interprétation subtile. Et la superbe Ça fait longtemps, qui crée chez l’auditeur un sentiment trouble d’exaltation et de nœud dans la gorge. Sans doute la plus belle de Déry.

(billet publié le 2 décembre 2007)


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