Archive for juillet 2011

Fabriquer des chansons

25 juillet 2011

Georges Moustaki ne chante plus sur scène, il a arrêté. On l’avait constaté récemment à Montréal, il n’en était plus capable. Son corps ne le tenait plus.

Mais il écrit toujours. Il vient de faire paraître un ouvrage délicieux pour quiconque s’intéresse à la chanson et à ses atours: La sagesse du faiseur de chanson.

Un tout petit essai, écrit simplement, à lire lentement. Il y parle de son métier, de son art, de ses guitares, mais aussi de ses collègues avec tendresse, passion, admiration. Un bouquin doux, amoureux.

Avec l’ouvrage de Xavier Plumas (Gilbert ou la musique), c’est un des meilleurs livres sur la chanson comme forme d’art.

Moustaki met ceci en exergue:

«Pourquoi les mots que la musique accompagne se gravent-ils plus profondément dans la mémoire que les mots nus, les mots seuls?

Les notes ont-elles des crochets qui se cramponnent aux régions de la tête où s’entreposent les souvenirs?» (Érik Orsenna)

Moustaki est toujours vivant, ses chansons métissées courent encore sur nos lèvres et dans nos mémoires.

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Trop nuls, on ne vous en parle pas (1)

21 juillet 2011

Connaissez-vous le magazine français Technikart?

J’aime bien. Ils ont des journalistes très doués, des sujets intéressants, un ton décalé, de l’humour.

Bien sûr, leur vocabulaire branchouille (bourré d’anglais et d’anglicismes) exaspère (même les pubs sont souvent en anglais avec la traduction en bas de page, faut le faire!), bien sûr leur sélection musicale m’indiffère, mais sinon… C’est baveux et frais. Moqueur et savoureux, si vous préférez. Juste sur l’image choisie, ça donne une idée: Jack is back!; La folie du revival; 30 people crachent sur leur série préférée…

Le journaliste musical reçoit deux kilos d’albums par semaine. Parfois, des choses très nulles qu’il est à peu près inutile de commenter plus longuement. Surtout qu’on manque toujours de place pour parler des bons artistes.

À Technikart, il y a une rubrique que j’envie depuis longtemps. Dans le sommaire de la section culturelle, on y trouve: «Trop nuls, on ne vous en parle pas»: les films, les séries, la musique, les livres, etc.

Je lui pique dès maintenant cette rubrique. Elle sera régulière sur ce blogue. Les nullités sont inépuisables.

La chose difficile sera de faire comme eux: de ne pas ajouter de commentaires. Juste les noms. Aargh… je peine déjà. Mais voici:

Trop nuls, on ne vous en parle pas 

-Hommage à Alain Bashung: Tels Alain Bashung

-Hommage à Jacno: Jacno future

-Hommage à Maxime Le Forestier: La maison bleue

Le journalisme pour les nuls

18 juillet 2011

Je lis les journaux depuis une vingtaine d’années (la section des sports de l’enfance, ça ne compte pas) et j’y écris depuis environ 7 ans. J’en ai vu de belles.

Un jour, je me suis précipité sur le Master Serie de Bashung à la suite d’un article dans un journal jadis branché. Le CD couvrait ses années 80. J’ai trouvé ça très mauvais. Comment pouvais-je savoir, à l’époque, du haut de mon ignorance en rock, que le Bashung, il fallait le prendre à partir de Osez Joséphine en 1991?

J’ai fini par comprendre: il ne faut pas se fier à un journal, mais au journaliste. Les plumes, les goûts, les styles qui se côtoient dans le même canard n’ont souvent aucun rapport entre eux.

Il y a même certains journalistes si éloignés de moi que je me remets en question sérieusement quand nous tombons d’accord sur un disque.

Bref, tout ça pour dire que j’ai failli m’étouffer en lisant Le Devoir en fin de semaine. À propos du spectacle de Jean-Pierre Ferland à Québec, on peut lire:

«La force de l’orchestre, on l’a retrouvée en finale, avec Le Chat du café des artistes, repoussée plus loin que son ordre habituel. Après les plus oubliables Y’a des jours et It Ain’t Fair, Le Chat… était puissamment livrée, tous les instruments rugissants.»

Euh… pardon? Y’a des jours, plus oubliable? C’est juste une des meilleures chansons à vie de Ferland… Peut-être parlait-il de la version en public, que je n’ai pas entendue? Mais sur disque, c’est sublime.

Continuons. Plus loin:

«Le reste de la soirée aura été pavé des grands classiques de Jean-Pierre Ferland. Des pièces qui, musicalement, paraissaient nécessairement plus pâles que celles de Jaune. T’es Belle, La Musique, Une chance qu’on s’a»…*

Musicalement plus pâles? La musique? Encore une des plus belles de Ferland! Ce que l’on voulait sans doute dire, et qui n’a rien à voir, c’est moins rock, moins enlevé que, mettons, God Is An American. C’est sans doute écrit par quelqu’un qui ne prise guère les ballades, la douceur, la mélancolie, la délicatesse.

Qui signe ça dans Le Devoir? Philippe Papineau. Vous ne le connaissez pas? C’est un chic type, pourtant: jeune, il écrit bien, a la passion pour le métier, pour la musique. Papineau, c’est la caution jeune du quotidien indépendant. Il s’occupe essentiellement de la scène locale, de tous ces groupes et artistes au nom rigolo, qui ne se prennent pas tellement au sérieux. Tout ce qui ne doit pas être la tasse de thé des autres journalistes, ce sont les chroniqueurs Scène locale qui s’en occupent.

C’est juste un petit exemple afin de démontrer l’importance de lire attentivement les journaux. D’attacher de l’importance à la signature d’un article, car ça peut tout changer.

Quant à Ferland, nous espérons toujours une réédition à la manière du coffret Jaune (paru chez GSI en 2005) de son album Soleil et, on peut rêver, du méconnu et très bon Les vierges du Québec.

Pour Soleil, je pense que GSI a cédé les droits à Audiogram. Reste à savoir si cette dernière fera un aussi bon travail.

La discothèque idéale # 2

13 juillet 2011

Jean Leloup, L’amour est sans pitié (1990)

Lorsque Jean Leloup publie en 1990 son deuxième album, L’amour est sans pitié, ça déclenche la révolution dans le milieu musical québécois. Leloup, 28 ans, apparaît tel un superbe ovni. Du style jusqu’au bout du chapeau melon, la clope gracieuse comme un instrument de mode, des vestons bariolés. Nombreux seront les ados à l’imiter, une ribambelle de similis Jean Leloup défilera. Tous en quête d’originalité…

Les chansons de L’amour est sans pitié sont à l’image de son look. Explosion de couleurs, provocantes, sexy. Bref, elles ont de la gueule, elles cognent, et se démarquent totalement de la production du Québec de l’époque. À contre-courant, ne ressemblant à rien. Juste à leur créateur. Les succès ne manquent pas, collection de tubes instantanés et durables : Cookie, Rock’n’ roll et pauvreté, Isabelle, L’antiquaire, Barcelone, L’escargot… Nommez-les toutes, à part la faiblarde Rich, ce sont toutes des bombes. Des contes animaliers, des fables délirantes. De l’imagination et de la fantaisie.

Rien à voir avec son premier opus publié l’année précédente et que Leloup reniait pour cause de divergences artistiques. C’est pour ça qu’il l’a appelé «Menteur». Fallait oser. De Menteur, on ne retiendra que Printemps-Été, Alger et Laura lorsqu’elle est chantée en public.

L’amour est sans pitié ne s’use pas. En quinze ans, on a dû se le repasser 200 fois au moins.

Leloup y est admirablement entouré. La pochette psychédélique, dessinée par Anabel Sanchez, a servi d’étendard et de manifeste aux milliers de fans à travers le Québec. Placardée dans leur chambre. Il ne faut pas oublier les membres de son groupe flamboyant, La Sale Affaire, qui fit beaucoup pour Leloup : Alex Cochard, Yves Desrosiers, François Lalonde, Patrick Pelenc.

Ce qu’il y avait d’étonnant aussi, chez Leloup, c’est l’utilisation dans ses chansons d’une langue très française («Dans les WC nickelés», «Tous les paumés») par rapport à l’accent très québécois qu’il avait en entrevue. On remarquera le même phénomène chez Pierre Lapointe, que certains lui reprochent… Mais Leloup comme Lapointe ont sans doute compris qu’on peut, sans se trahir, parler québécois et chanter en français international. Ils ne sont pas les seuls. L’excellent auteur-compositeur-interprète Baudoin partage lui aussi cette conception de la pop sans frontières. Longue vie à eux.

(billet publié le 2 octobre 2006)

La discothèque idéale # 1

7 juillet 2011

Pourquoi, alors que la reprise musicale, télévisuelle et cinématographique sévit depuis quelques années, je ne m’amuserais pas à mon tour à recycler mes vieux textes? Ils pourront reprendre de la couleur. Mais pas question de les remixer, de les remastériser, d’y inclure des bonus (cette dernière phrase est un hommage à la langue française). Ils ont été publiés sur un précédent blogue, les revoici tels quels.

Il s’agit d’une série de billets consacrée à ma discothèque idéale en matière de chanson. Philippe Manoeuvre l’a fait avant moi pour le rock, mais il ne me semble pas que l’exercice a été fait pour le franco. J’écoute de la chanson de toutes époques et pays confondus. Elle peut même remonter à quelques siècles.

Pourquoi ne pas ramasser tout ça? Mes indispensables classiques.

pochette originale

Serge Gainsbourg, Percussions (1964)

J’aurais pu choisir les disques cultes de Gainsbourg : Histoire de Melody Nelson (1971) ou L’homme à tête de chou (1976), mais ce sont là deux albums concept qui transcendent le genre de la chanson pour rejoindre le rock littéraire. Sublimes, ils sont indispensables à tous amateurs de rock, toutes langues confondues, mais sur lesquels Gainsbourg ne chante plus, il récite dans un phrasé prodigieusement glauque et sexy. Alain Bashung a suivi cette voie avec L’imprudence.

En 1964, l’immense Gainsbourg est un petit chanteur qui ne se vend pas et qui a une réputation d’auteur littéraire. On le méprise ou on le fuit. Après une série d’albums jazz-variétés, il sort Gainsbourg Confidentiel, son premier chef-d’œuvre, avec pour seul accompagnement la guitare électrique d’Elek Bacsik et la contrebasse de Michel Gaudry. Un 33 tours d’automne, dépouillé, épuré, mélancolique et langoureux.

Puis vint Gainsbourg percussions, quelques mois plus tard. Comme son titre l’indique, ce sont les  percussions africaines qui règnent en maître. À part quelques interludes plus jazz, mais très rythmés, Gainsbourg chante désormais ses textes libidineux, humoristiques ou sombres porté par le feu des tam-tam. On n’entend qu’eux. Ça martèle, incite à la danse, aux déhanchements. Pauvre Lola, Couleur Café, New York USA…

Ça foisonne, ça craque de partout. Après le feutré Confidentiel, Percussions décoiffe, surprend. De la musique du monde avant la lettre, Gainsbourg précurseur.

Que s’est-il passé pour que le beau Serge ait soudain l’idée de génie d’inclure du sang africain dans la chanson française? Il a tout simplement eu la chance d’écouter l’album que Guy Béart, enthousiaste, rapportait des États-Unis et qu’il se faisait un point d’honneur de le faire connaître. Celui du percussionniste d’origine africaine mais installé à New York, Babatunde Olatunji, Drums of Passion (1959). Quiconque a écouté Drums of Passion et connaît Gainsbourg a été sidéré : le Français a littéralement pompé, sur trois ou quatre chansons, l’Africain. Musiques, mélodies, chants, arrangements, tout est copié. Gainsbourg a seulement plaqué des paroles en français sur la musique d’origine. C’est d’autant plus frappant sur son tube New York USA.

Gainsbourg n’a jamais spécifié ses sources sur la pochette. Des décennies plus tard, Olatunji lui intentera un procès. À ma connaissance, ça traîne encore.

Mais qu’importe. À part ses vols inavoués (ainsi que, sur une autre chanson, à Miriam Makeba), l’essentiel demeure : Gainsbourg Percussions est un des disques de chanson française les plus excitants et actuels, quatre décennies plus tard. L’homme savait flairer où soufflerait le vent.

(billet publié le premier septembre 2006)

pochette réédition

Pierre Lapointe et quelques autres

1 juillet 2011

Je viens d’apprendre que Pierre Lapointe sera de la fête nationale canadienne à Ottawa ce soir. Chose très curieuse, ce spectacle n’est pas annoncé sur son site officiel. En aurait-il honte?

Soyons clairs: Pierre Lapointe est un bon artiste, pas le génie que certains laissent croire, mais il fabrique de très bonnes, voire d’excellentes chansons. Pour ma part, je retiendrai surtout le deuxième album, La forêt des mal aimés (sous haute influence Julien Clerc pour ses arrangements), quelques morceaux du premier (Pointant le nord; Debout sur ma tête) et le dernier disque en public seul au piano. Pour le reste, faut pas pousser. Ça demeure de la chanson française assez classique, d’une écriture souvent boursouflée, remplie d’elle-même. Si le créateur est plutôt inventif, son personnage scénique casse les pieds. En lever de rideau de Jeanne Moreau et Étienne Daho, aux dernières Francos, il s’est écouté parler pendant environ dix minutes avant de commencer à chanter. Vas-tu les chanter tes chansons, simplement, et laisser faire le reste un jour? Ou, pour s’exprimer comme lui: la fermes-tu, ta yeule?

Pas envie de faire des recherches, mais je crois me souvenir que, durant les dix dernières années, des artistes comme Plume Latraverse et Vincent Vallières ont chanté pour la fête du Canada. Est-ce si payant que ça vaille la peine de renier sa foi québécoise? Ou alors ces chanteurs québécois ont peur de perdre leurs montagnes rocheuses s’ils ne vont pas se produire à Ottawa?

Je me demande, bien naïvement, si on a déjà vu un Richard Séguin, un Harmonium ou un Richard Desjardins chanter officiellement le premier juillet.

Ce n’est pas que nous avons quelque chose contre le Canada, c’est juste un pays étranger.


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