Archive for the ‘Entrevues’ Category

Belliard, pour la suite du monde

29 avril 2020

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Avec quelques mois de retard, paraît enfin le Tome VI des «Légendes d’un peuple» d’Alexandre Belliard, chez Les Disques Gavroche, conjointement avec Septentrion. Tout est là: gavroche, probablement pour saluer l’importance capitale du chanteur parisien Renaud. Et au verso du livre, on peut lire: «Édité et imprimé au Québec». Le chanteur vit au coeur de ses racines québécoises, et célèbre avec ses Légendes la francophonie de partout.

Dans une volume précédent, Belliard faisait chanter à Paul Piché: «Si l’indépendance n’est pas faite/C’est qu’elle sera toujours à faire». Émouvante confession, rêve frémissant. Dans ce sixième tome, Belliard rend carrément hommage à son aîné en lui consacrant toute une chanson, Enfin le printemps. Et ça nous chauffe la couenne d’entendre une pareille chose. À qui appartient le beau temps? Aux créateurs de cette trempe. Pour la suite du monde, on a besoin d’eux.

Tout au long des onze morceaux de ce disque, Belliard salue Pauline Julien, Leonard Cohen, Serge Bouchard, mais également Simon Bolivar ou Jeanne Mance. Le propos est certes éducatif, mais il en résulte d’abord et avant tout de bonnes chansons. On apprécie encore une fois le travail des musiciens, Hugo Perreault en tête. Parmi les invités spéciaux, notons Richard Séguin, Jorane, Daran et même Jean-Martin Aussant! Par contre, faire chanter des enfants, est-ce indispensable? Heureusement, ils ne sont pas là souvent et restent assez discrets.

Il ne faudrait pas oublier le bouquin, puisque c’est un livre/cd. Bel objet, richement illustré: dessins, manuscrit, photos. Écrit par Belliard avec la collaboration, pour un texte chacune, de Monique Giroux et Catherine Pogonat. On présente les chansons, on remet dans le contexte. Et le plus émouvant, c’est lorsque Belliard se raconte lui-même dans quelques pages autobiographiques. On a envie d’être dans ces scènes qu’il raconte sobrement.

En terminant, je vous propose mon entretien resté inédit avec le chanteur.  Réalisé en juillet 2019,  on y évoque sa nouvelle tournée, ses sources d’inspiration et sa manière de travailler…

Chansons régionales

Le Johannais Alexandre Belliard pose ses valises le temps d’une série de six spectacles thématiques. Avec Légendaires et immortels, il racontera en chansons folks-pop la grande épopée des francophones d’Amérique. Première escale : Les grandes espérances, avec Patrice Michaud en invité spécial.

En 2012, le chanteur lançait un premier album de «Légendes d’un peuple», original projet d’envergure, et qui se poursuivra dans les prochains mois avec un volume 6 (cet automne) et 7 (vers le printemps 2020). «Pour Légendaires et immortels, j’ai décidé de recouper par thématiques les chansons sur lesquelles j’ai travaillé depuis quelques années. Je vais regrouper des personnages. C’est la première fois que je fais ça, ce sera six spectacles différents. Parce que sinon, c’étaient toujours les mêmes chansons qui revenaient dans mes spectacles, avec les personnages plus flamboyants, alors que d’autres passaient sous le radar. Mais là, je voulais faire une fresque avec l’ensemble des personnages. J’habite à Saint-Jean maintenant, je voulais développer une résidence ici. J’avais envie de travailler localement. Je voyage beaucoup, c’est super cool d’aller chanter en Colombie ou au Mexique, mais c’est important aussi de parler au monde à côté, que tu côtoies, rencontrer les jeunes de la région.» Belliard célèbrera les personnalités johannaises avec, entre autres, une chanson sur le joueur de baseball et animateur Claude Raymond!

Pour le coup d’envoi, ce sera Les grandes espérances : «Ça raconte la fondation de la Nouvelle-France, de Montréal, de Saint-Jean… avec Champlain, qui est le premier Européen à avoir remonté la rivière dite aux Iroquois. Je vais parler du développement de la région à travers ces personnages-là, comme Charles Le Moyne, second baron de Longueuil, à qui appartenaient les terres de la Rive-sud et de la Montérégie pratiquement au complet… Parmi mes recherches, j’ai lu le livre « Regard sur 350 ans d’histoire de Saint-Jean-sur-Richelieu », il m’a donné un résumé de l’histoire locale : les nomenclatures différentes de la rivière Richelieu, la fondation des forts… ça va jusqu’à Gerry!», s’amuse-t-il en faisant référence au chanteur d’Offenbach! L’artiste se promène aussi dans la région pour s’inspirer des lieux, apprendre sans cesse : musées, bunker de Lacolle, fort de l’Île-aux-noix, etc.

«Dans la conception du spectacle, je voulais aussi impliquer la population. Alors j’ai donné cinq ateliers d’écriture auxquels j’ai convié les gens d’ici : on écrivait des chansons sur des personnages. Je passais deux heures par semaine avec eux, c’était vraiment cool. Mon objectif secret, c’était qu’un de ces textes-là se rende jusqu’au spectacle. Même si je ne pouvais pas leur dire tel quel, j’espérais avoir un texte, le mettre en musique et le chanter. Et c’est arrivé ! Il y en aura une ! Écrite par une citoyenne d’ici !» Mais on avance trop vite, car cette chanson sera interprétée seulement en mars, dans le cinquième et avant-dernier concert.

Au téléphone avec Alexandre Belliard, pas facile de garder une route bien balisée par des questions préparées d’avance : on bifurque, on revient, et on s’éloigne… Lorsqu’on lui recommande le bouquin «Apparence» d’un autre écrivain du coin, Jacques Boulerice, il se dit content qu’on le sorte un peu de ses obsessions historiques. Le chanteur ne se plaint pas, il en est heureux, mais il reçoit quand même beaucoup de suggestions de chansons, des biographies, etc. Des appels à témoigner. On le sait, mais on ne pourra pas s’empêcher d’y aller avec notre propre suggestion: Pierre Foglia. Notre immortel chroniqueur.

Pour Les grandes espérances, Belliard a convié Patrice Michaud à venir chanter Paul Chomedey de Maisonneuve, comme il l’avait fait sur Légendes d’un peuple – le collectif (2014). Michaud aura aussi l’occasion d’interpréter une chanson personnelle. On n’a pas demandé laquelle, ce sera une surprise.

Francis Hébert

Chansons pour vieux pianos

10 avril 2020

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Marie Denise Pelletier fait revivre les chansons de Claude Léveillée. Dans un spectacle intimiste mis en scène par Serge Postigo, elle sera soutenue par deux musiciens, et on retrouvera l’ambiance des cabarets des années 60 (la fumée en moins). Entre la fragile douceur d’un vétuste piano et la voix puissante de l’interprète, l’émotion n’est jamais loin.

«Y’a pas tellement longtemps/vous vous rappelez au temps du guignol, de la dentelle/on se saoûlait le dedans de pathétique/C’était la belle époque du piano nostalgique». C’est avec Les vieux pianos que Marie Denise Pelletier débutait son album «Léveillée, entre Claude et moi» en 2017. Aujourd’hui, elle transpose ce répertoire sur scène. Ses souvenirs remontent à loin, aux années 60 : «Je suis la plus jeune d’une famille de cinq enfants. Mes grands frères et sœurs achetaient tous les disques de Claude Léveillée. La maison baignait dans son univers. C’est rentré, pas seulement dans les oreilles, mais dans le cœur, dans l’ADN. Il était une mégastar à l’époque, on l’entendait partout, même dans les classes, quand j’allais à l’école, les professeurs se servaient de son œuvre. Il a été un des piliers de notre chanson. Il était aussi beaucoup à la télévision, il écrivait des thèmes, il faisait de la comédie musicale.»

Une vingtaine d’années passent. La chanteuse a eu le bonheur de travailler avec lui : «J’ai eu le privilège de le connaître un peu. Il a même participé à mon spectacle hommage à la chanson québécoise en 1981. C’est ce que je raconte sur scène aujourd’hui : les deux Claude que j’ai connus. Celui qui, par sa musique, a bercé mon enfance. Et celui que j’ai par la suite rencontré, avec qui j’ai eu des très belles conversations.»

Sur scène, elle puise essentiellement dans ses oeuvres des années 60 où Léveillée faisait des chansons pour vieux pianos, dans un souffle proche des grands chansonniers français. Les mélodies qui s’inscrustent pour ne plus vous quitter : Ne dis rien ; Emmène-moi au bout du monde ou Soir d’hiver, sur un poème de Nelligan.

Elle confesse en riant qu’elle pensait à réaliser cet hommage depuis une décennie. Au centre du projet, il y a un musicien magnétique : Benoît Sarrasin*. De son doigté délicat, il porte ce répertoire avec grâce : «Ça fait presque quarante ans que Benoît est mon pianiste. Autant pour lui que pour moi, Léveillée a été une influence importante : c’était un grand pianiste, autodidacte d’ailleurs. Il m’a influencée par sa façon de chanter, d’interpréter.»

Elle a attendu longtemps avant de s’y mettre. Par peur, par angoisse ? «Pas du tout, lance-t-elle en rigolant. Il faut intérioriser ces chansons, les faire siennes. Il faut les respecter, mais aussi y apporter mon vécu, mon bagage, ma voix. Et si je l’ai fait, c’est aussi beaucoup pour que ne meurt pas ce magnifique répertoire qui est tellement riche, faire une passation afin que les plus jeunes puissent l’écouter.»

À écouter Marie Denise Pelletier chanter ces mots qui lui vont si bien, et Benoît Sarrasin jouer ces notes évocatrices, on ne peut espérer qu’une chose : que le disque et le spectacle engendrent des suites. Qu’il y ait toujours plus de traces tangibles des chansons de Claude Léveillée.

Francis Hébert

(pour L’Entracte de février 2020)

* On trouve le nom de ce pianiste écrit de toutes sortes de manières, y compris sur la couverture du cd. J’ai choisi de ne pas m’y fier. Je fais plutôt confiance à l’orthographe du disque hommage à Brel, sur lequel il officie.

Rapatrier Vigneault

28 octobre 2019

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À l’époque, le double vinyle «Harmonium en tournée» n’était jamais sorti en cd, officiellement du moins. Dans un coin de la pochette dépliante, on découvrait le nom de Paul Dupont-Hébert, le gérant du groupe dans les années 70 ainsi que de L’Infonie. Ça fait cinq décennies qu’il est producteur artistique au Québec. Il avait commencé avec une boîte à chansons au milieu des années 60. Il a également été président de l’ADISQ.

Sa maison de production, Tandem, sort de luxueux et merveilleux coffrets de Gilles Vigneault. On vous avait déjà parlé du volume 1 l’an passé dans ce billet. Et voici que paraissent les volumes 2 et 3. Chaque boîtier contient 8 cd ainsi que tous les textes des chansons. Dans «Le chant du Portageur», on retrouve deux de ses meilleurs albums en carrière: «Du milieu du pont» (1969) et «Le voyageur sédentaire» (1970). Au menu également, un disque instrumental concocté par son pianiste et compositeur Gaston Rochon («Dans l’air des mots» – 1974).

Dans le troisième coffret, «Vivre debout», sont réunis plusieurs opus originellement parus en CD, de 1996 à 2018. Ça inclut les réenregistrements «Ma jeunesse», au détriment, hélas, du beau «Au bout du coeur» (2003). On ne trouvera pas non plus l’excellent microsillon «Les voyageurs» (1969), jamais réédité. Dans l’entretien qu’il m’a accordé, Paul Dupont-Hébert nous explique pourquoi.

Q: On ne peut pas s’empêcher de commencer en parlant d’Harmonium… Avec le temps, le rôle de Michel Normandeau a un peu été oublié. Pourtant, il a co-fondé le groupe, il a co-écrit certaines chansons avec Serge Fiori, il a été essentiel dans cette aventure…

R: Je crois qu’avec les années, Serge Fiori a recentré le projet sur lui-même, plutôt que comme membre du groupe. Il est devenu le Paul McCartney des Beatles. Michel a été un moteur important dans «L’heptade», je l’ai vécu… Michel était celui qui faisait écrire Serge. C’était son complice pour bousculer la création, pour renvoyer le ballon.

Q: Qui a eu l’idée de sortir les coffrets de Gilles Vigneault?

R: C’est moi. Gilles a une oeuvre multiple, un peu éparpillée. Certains disques n’étaient plus disponibles. Je les ai retracés, regroupés, remastérisés. Dans ces coffrets, j’ai voulu également reproduire les textes afin qu’ils soient rassemblés à un seul endroit. Il y a des vinyles qu’on n’a retrouvés qu’en France. On les a achetés sur Internet afin de ne pas les perdre.

Dans le processus, Vigneault était présent. Il a accepté le contenant, puis le contenu. Gilles est d’une grande générosité, il laisse beaucoup de place aux autres. Il m’a toujours dit: «Toi, c’est ton métier, tu le fais bien, moi j’ai fait le mien!» Il n’a pas cherché à s’immiscer dans la sélection, on a presque tout mis! Il y a quelques disques qui viennent de ses archives personnelles, comme «À l’encre blanche».

Il y aura un quatrième coffret l’an prochain avec son oeuvre pour enfants: les contes, les comptines et les berceuses.

Q: L’ordre de parution des vinyles n’est pas toujours respecté sur ces trois boîtiers…

R: Sur les deuxième et troisième coffrets, on a respecté l’ordre chronologique. Pour le volume 1, nous y sommes allés avec les plus difficiles à trouver parmi les anciens. Il n’existait que peu d’exemplaires. Ce sont les égarés. Dans ce format de coffrets, on ne peut pas mettre plus de huit cd.

Gilles a créé sa propre étiquette Le Nordet. Il est propriétaire de ses oeuvres. Sauf pour les années 60, qui appartiennent à Columbia (aujourd’hui Sony). Nous, on voulait regrouper celles du Nordet.

Q: C’est donc pour cette raison que le 33-tours «Les voyageurs» n’y figure pas… Espérons que Columbia/Sony le rééditera. Dans vos coffrets, on trouve deux albums instrumentaux…

R: On connaît Gilles comme auteur-compositeur-interprète, mais on tenait à mettre aussi de l’avant la qualité de ses compositions avec de très belles pièces instrumentales. Elles font partie de notre patrimoine. L’année prochaine, il y aura des spectacles hommages à sa musique.

Q: Producteur pendant cinq décennies, vous devez avoir des trésors dans vos coffres…

R: J’ai donné toute ma collection de vinyles à mon gendre. À une époque, j’avais la folie d’avoir tous les disques de chanson qui sortaient au Québec ou en France. Mon salon était comme un magasin de disques avec des tablettes à perte de vue, tout autour. J’en avais des milliers: Jacques Higelin, Olivier Bloch-Lainé, Claude Engel, Albert Marcoeur… Il y en avait tellement que parfois des chanteurs français venaient chez moi chercher un disque qu’ils ne trouvaient plus chez eux. Je gardais tout précieusement.

troisième

 

Laffaille, l’air de rien

12 juin 2019

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Il est malin, Gilbert Laffaille. Il nous présente son nouveau bouquin, «Kaléidoscope», comme une autobiographie, mais c’est beaucoup plus que cela. Il y reprend la totalité de ses textes de chansons, ses sketches et des inédits. Il raconte son parcours, avec humour, finesse, sans jamais trop s’appesantir sous l’émotion. Il le fait comme dans sa chanson du même nom: l’air de rien.

Mais là où il va plus loin, la tête ailleurs, c’est lorsqu’il fait des digressions, nombreuses et longues. Parfois, c’est heureux, lorsqu’il parle de ses confrères artistes, de l’art en général, des pratiques du métier. On sent sa gourmandise, sa passion. D’autres fois, lorsqu’il se lance dans des propos sociaux-politiques, on trouve que l’auteur a soudainement la plume un peu lourde… Et on se demande ce que ça vient faire dans un livre sur la chanson.

Mais il est comme ça, le sieur Laffaille: généreux, ouvert aux autres et au monde. J’ai déjà raconté dans un précédent billet le lien personnel qui m’unit à lui. C’est toujours avec un penchant subjectif que je fréquente son oeuvre. Elle s’enrichit aujourd’hui d’une pierre importante. L’éditeur Christian Pirot a fait un sérieux boulot: une mise en page élégante, un index des personnes et des chansons citées. La préface est de Philippe Delerm, à qui on doit, faut-il le répéter, une des meilleures chansons d’Yves Duteil (Comme dans les dessins de Folon).

J’ai demandé à Gilbert Laffaille de répondre à quelques questions par courriel.

1) Es-tu un grand lecteur d’essais sur la chanson et les chanteurs? Si oui, quels sont ceux que tu préfères?

GL: J’ai chez moi une bonne bibliothèque d’ouvrages sur la chanson, biographies, autobiographies, oui. Cela m’a toujours intéressé de connaître la vie des artistes qui ont fait ce métier et de voir le regard qu’ils portent sur leur carrière et sur la vie en général. Malheureusement très peu sont vraiment intéressants, à peine un sur dix. Même les plus grands artistes ne trouvent pas toujours la manière de parler d’eux (ou leur biographes). J’ai beaucoup aimé l’autobiographie inachevée de Jean-Roger Caussimon, les livres de Marcel Amont, celui de Kent, ceux de Claude Semal et de Michel Bühler et également la biographie de Marie Dubas. Quelqu’un comme Marie-Ange Guillaume écrivait bien sur les chanteurs avec intelligence, humour et perspicacité. Son « William Sheller » est excellent. Mais apparemment on ne lui demande plus ce genre d’ouvrage.

2) Ton livre a une forme morcelée qui, plutôt que de suivre strictement la chronologie de ton parcours, s’autorise de nombreux sauts dans le temps. En parallèle, tu republies tes paroles de chansons déjà parues chez le même éditeur. Parle-nous un peu de ces choix… Ne devait-il pas y avoir aussi, à l’origine, un cd ou dvd pour accompagner le bouquin?

GL: Les ouvrages précédents étaient des sélections, un choix, un florilège. Là il s’agit d’une intégrale comprenant également des inédits et des chansons écrites pour d’autres. Il y a effectivement un DVD qui a été tourné et un projet de réédition des disques vinyles. Tout devait coïncider mais ça n’a pu finalement se faire. Il y a des problèmes techniques, des questions de droits, et on ne peut pas passer son temps à attendre, il faut avancer.

3) C’est une autobiographie assez singulière dans la mesure où tu évoques ta vie, mais qu’à de nombreuses reprises tu t’accordes de longues digressions sur la politique, la géographie, l’Histoire, etc. Était-ce par pudeur? Par peur d’ennuyer le lecteur avec des détails trop intimes?

GL: Pas du tout, non! Je pense que je me définis autant, si ce n’est plus, par ma façon de voir le monde et d’en parler que par tel ou tel détail biographique plus ou moins intéressant. L’intimité je veux bien, ça ne me gêne pas, mais il faut que cela ait une portée générale sinon ce n’est que de l’impudeur. Je parle de ma vie personnelle chaque fois que cela a eu une incidence sur ma création, c’est l’angle choisi. N’oublions pas: « Les dessous chic c’est ne rien dévoiler du tout » …

4) Tu parles dans ces pages de nombreux artistes que tu apprécies, des musiciens avec qui tu as collaboré, de tes proches qui t’ont inspiré des chansons et soutenu dans ta carrière. J’aimerais qu’on s’attarde sur l’arrangeur Jean Musy avec qui tu as fait ton deuxième album «Nettoyage de printemps»… Comment en es-tu venu à collaborer avec lui? À mon sens, c’est un disque très réussi, mais seule la face B a été rééditée en CD…

GL: J’ai rencontré Jean Musy car il travaillait avec mon amie Isabelle Mayereau. Nous nous sommes bien entendus et il a réalisé un beau travail. À l’époque il était extrêmement demandé, à la mode, et je pense que malheureusement il n’a pas pu me consacrer le temps qui aurait été nécessaire. Ce qui s’est passé en revanche par la suite avec Christian Chevallier. Avec le recul on voit les choses différemment. J’ai toujours travaillé avec de grands musiciens. Après, ce qui change, ce sont les conditions de production, l’argent, le temps, la disponibilité de chacun, la rencontre humaine. Ce sont finalement ces choses-là qui font la différence, quand on a la possibilité de prendre le temps de se connaître, d’approfondir, pas simplement d’assurer les séances d’enregistrement en un laps de temps limité.

5) Tu as eu pendant une vingtaine d’années des chansons qui tournaient à la radio, la presse spécialisée a toujours été de ton côté, tu passais même à la télé. Tu expliques pourquoi et comment le vent a tourné. Maintenant, j’ai lu dans un article récent sur ton livre qu’il faudrait que ta discographie soit disponible sur les plateformes numériques. Mais à l’ère où les gens écoutent des chansons en streaming, avec des vidéos YouTube, les chanteurs comme toi ne doivent à peu près rien toucher en redevances, non? Comment continuer sa vie d’artiste si même les mélomanes qui vous aiment se contentent du numérique?

GL: La question posée est: comment gagner sa vie ? Effectivement aujourd’hui elle se pose. Il y a une question d’âge, d’ambition. La problématique n’est pas la même si l’on a 20, 30, 40 ou 70 ans. Si l’on débute ou si l’on va vers la fin. L’état des lieux actuel, les conditions de production, de diffusion, le manque de bénéfices réalisé par les CD, les concerts, les DVD, ont évidemment des répercussions sur la création et la motivation. Même si l’on n’exerce pas ce genre de métier par appât du gain. Il ne m’est plus possible de passer des centaines d’heures sur l’écriture, la composition et l’élaboration d’un disque dans l’état actuel du marché, de l’écoute, voire de la compréhension, sachant que la plupart des programmateurs n’accueilleront mon travail qu’avec un petit sourire condescendant. Pour répondre à ta question « Comment continuer sa vie d’artiste ? », je crois que pour des gens comme moi ce n’est plus tellement possible. C’est pour ça que j’ai fait un livre et pas un disque. Ou bien si, l’on peut: en chantant bénévolement ou en se produisant à perte. Ou par plaisir.

6) Tu tournes désormais en formule piano/voix, qui te permet de voyager plus léger, d’amortir les frais et… de changer d’air musicalement. Mais dans ce cas, pourquoi ne pas tenter des spectacles guitare/voix, où tu serais seul ou accompagné d’un guitariste?

GL: Oui, pourquoi pas ? Le piano est un orchestre à lui tout seul. Mais pour le remplacer sur mon répertoire il faudrait deux guitares – ce qui repose la question de la rentabilité – ou bien avoir des chansons qui supportent d’être jouées à une seule guitare. Ce n’est pas évident. Même chez Félix Leclerc ou chez Georges Brassens la guitare n’est jamais seule. Je trouve cependant que Thibaud Defever y réussit très bien. Dick Annegarn et Sanseverino aussi. Il faut être un instrumentiste parfait, parvenir à une complète indépendance des mains et de la voix. Mais on peut aussi avoir envie de faire quelque chose de ses bras, de ses jambes… Jacques Brel, Gilles Vigneault, Jean Guidoni, Les Frères Jacques!

7) Personnellement, je rêve d’une suite à «Tout m’étonne», un volume 2 de réenregistrements, toujours avec Michel Haumont aux guitares et arrangements. Ce serait l’occasion de revisiter de bonnes chansons oubliées… Dans un monde idéal, ça t’intéresserait?

GL: Oui bien entendu. Je ne suis jamais satisfait. J’aurais toujours envie de tout refaire. Mais la perfection n’existe pas. On ne peut que tendre vers un idéal inaccessible. Les potiers traditionnels japonais le savent bien qui laissent exprès un grain de sable sur leurs merveilles: on ne rivalise pas avec la Création. L’humilité est la mesure de l’homme. Ou devrait l’être… Un de mes projets fous – qui ne verra pas le jour – serait d’enregistrer un album avec une seule chanson! Dans douze versions différentes avec douze arrangements originaux. Plutôt guitare, plutôt piano, plutôt accordéon, électrique, acoustique, symphonique, minimaliste, slamé, rock, latin, ethnique, avec ambiances électro-pop, etc. Je crois que cela ne s’est jamais fait. Ce serait très intéressant. Il n’y a pas de version idéale. On peut aimer le caviar et les choux à la crème, les carottes râpées et l’agneau de sept heures, tout dépend du moment!

8) Internet me dit que tu as 71 ans. «Le jour et la nuit» est paru en 2013. À moins d’un revirement de situation dans le monde de la musique, ce sera vraiment ton dernier opus original?

GL: Franchement je crois que oui. C’est un tel travail, un tel investissement… Le manque d’intérêt des « grands » médias vis-à-vis de mon dernier CD « Le Jour et la Nuit » aura été à cet égard déterminant. À l’heure actuelle ce que je sais faire, ce que je voudrais faire, ce que j’aime faire, n’intéresse ni les éditeurs ni les producteurs ni les médias. L’écriture, les mots, les mélodies, le propos n’ont aucune importance. Il faut des chiffres. Si je vends beaucoup je suis un grand poète et un auteur essentiel. Sinon… Nous sommes nombreux dans ce cas. Le public n’a donc plus accès à une part importante de la création artistique. Ne lui parvient plus que ce qui a été prévu pour, formaté, estampillé. Cette logique sévit malheureusement dans tous les domaines. Le phénomène « grand public » s’étend partout, cinéma, théâtre, roman, humour, chanson… mais aussi nourriture, vêtements, produits de consommation. Tout est en voie de formatage.

9) Imagines-tu écrire d’autres bouquins? Sous quelles formes?

GL: Sans doute. Présentement je vais m’occuper de mes contes pour enfants et aussi de mon théâtre. Mais il n’y aura pas de « Kaléidoscope 2, le Retour » !

 


Gilbert Laffaille, Kaléidoscope, Christian Pirot, 2019

Distribution France: Les Belles Lettres.
Au Canada: Dimedia dlocas@dimedia.qc.ca

 

 

 

Michel Rivard: le coeur de sa vie

1 mai 2019

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Michel Rivard revient sur les planches avec un spectacle totalement inédit, L’origine de mes espèces, une pièce de théâtre alimentée de chansons neuves, une autofiction qui raconte sa jeunesse, le tout avec la tendresse et l’humour qu’on lui connaît.

Au bout du fil, Michel Rivard semble heureux de partager ce nouveau projet. Ce n’est plus simplement un disque, mais un livre d’une centaine de pages, accompagné d’un cd avec les chansons du spectacle (sans les monologues entre elles). Le sous-titre a son importance : Théâtre musical en solitaire. En un peu plus de 90 minutes, avec le soutien d’un seul musicien (Vincent Legault), le chanteur jouera une pièce de théâtre dans laquelle il chante. Mais Rivard insiste : il restera dans l’inédit, il ne fera aucune chanson connue : «L’idée, c’était de briser le moule. Je suis de plus en plus lassé du show-biz dans sa trajectoire habituelle : écriture, album, promo, monter le show avec de nouvelles chansons mais en mettant des vieilles aussi, on le fait un bout de temps, et on recommence.»

Puis il évoque de lui-même le rôle de sa compagne, la parolière et productrice télé, Ève Déziel : «Ma blonde Ève m’a beaucoup poussé dans le derrière en me disant que si j’étais tanné de faire ça, je devais proposer autre chose. Que je pourrais inverser ça en parlant plus que je ne chante. J’avais déjà l’idée de raconter mes origines, la rencontre de mes parents, à leur union un petit peu boiteuse, à mon enfance, aux recherches que j’ai faites plus tard pour comprendre la relation de mes parents. Alors j’ai décidé de jumeler tout ça en prenant ce sujet-là. J’avais peur car je ne voulais surtout pas tomber dans, entre guillemets, la Personnalité connue qui raconte son enfance malheureuse, dit-il en riant. Premièrement, je n’ai pas été malheureux!»

Ceux qui ont vu Michel Rivard sur scène, comme chanteur ou improvisateur, savent qu’il a la parole facile, qu’il aime blaguer, faire des détours. En entrevue, il est comme ça aussi. Il accepte volontiers de déborder du sujet, il évoque pour nous Patrick Norman, Joni Mitchell, Procol Harum, Bob Dylan analysé par Greil Marcus, il s’avoue un amateur du magazine musical londonien Uncut. On jase également de l’excellent documentaire que lui ont consacré récemment les Grands reportages de RDI.

Et c’est sans heurt qu’on revient à notre propos : «Ça a été un long processus. Ça se passe sur trois ou quatre ans à peu près. C’est un sujet délicat. Je ne voulais pas remettre dans la face de ma mère les moments de sa vie où elle était moins heureuse. Elle est décédée il y a quatre ou cinq ans, et il y a eu une libération d’une certaine façon, en me disant que je pouvais dorénavant raconter ce que je veux. Je me suis informé en parlant avec des membres de ma famille, des oncles, des tantes, mais je ne cite pas de noms propres dans mon texte.» D’une certaine manière, il a voulu raconter le cœur de sa vie, mais en prenant soin d’épargner ses proches de l’embarras de la vie publique.

C’est donc un monologue en solo, parfois émouvant, parfois drôle. «J’ai travaillé avec Alexia Bürger, une auteure de théâtre, metteure en scène et comédienne. Elle était ma conseillère en dramaturgie. J’avais vu sa pièce Les Hardings, et j’avais adoré ! Elle a une structure dramatique extraordinaire. C’est elle qui m’a aidé à donner une forme théâtrale, à mettre dans l’ordre les centaines de bouts de monologues et de poèmes que j’avais, et à en faire une ligne dramatique. Et elle m’a aussi aidé pour les coupures, parce que j’étais parti pour un show de quatre heures!»

Michel Rivard rigole encore. Et pour la suite? Il n’a pas d’autres projets immédiats que cette pièce de théâtre qui, à la rigueur, pourrait être appréciée par quelqu’un qui ne le connaît pas du tout, qui ne connaît rien du chanteur. En gommant les noms propres et les références trop précises, il l’a également universalisée.

Francis Hébert

(pour L’Entracte de mai 2019)

Bruno Marcil: se recentrer

21 janvier 2019

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Comédien et auteur-compositeur-interprète, le Québécois Bruno Marcil avait fait paraître son premier opus en 2007 (lire ma critique de l’époque). On y trouvait de bonnes choses, mais diluées dans de la pop et de l’humour

Une décennie passe. On peut voir Marcil au théâtre, au cinéma et à la télé (Mémoires vives, Les Invisibles, etc.). Et fin 2018, il publie sur Internet «Les marches lentes», un très beau deuxième album. Métamorphose remarquable: il se recentre désormais sur la chanson folk, tendue de  mélancolie, avec quelques bouffées plus légères et de critique sociale pleine de compassion.

On l’a tellement aimé que l’on a décidé de lancer à l’artiste quelques petites questions rapides par courriel. «Les marches lentes» n’est disponible ni en cd ni en vinyle, mais on peut l’écouter (et l’acheter!) intégralement sur sa page Bandcamp. Notons un duo avec Ariane Moffatt.

Il faudra s’y faire. Désormais, nous vivons dans un monde virtuel… Mais en 2019, on peut au moins se balader avec cette collection de chansons tendres dans les oreilles.

 

1) Onze ans ont passé entre ton premier et ton second album. Est-ce que c’est ton métier de comédien qui t’a tenu si occupé? Pourquoi le sortir finalement maintenant?

BM: Le métier de comédien m’a effectivement beaucoup occupé en plus de mon métier de papa. Mais malgré tout, au long de ces années, j’ai accumulé un certain nombre de chansons. Une direction franche et sensible s’est imposée. Philippe Brault et moi avons donc amorcé un travail de studio mais sans se fixer de délais ni d’intention autre que celle d’aller au bout de la proposition. Il fallait que ça reste sincère et épuré. C’était aussi une occasion pour Philippe et moi de passer de magnifiques moments entre amis à faire de la musique.

2) Sur ce nouveau disque, on remarque que tu quittes la pop et l’humour pour te recentrer sur le folk plus intimiste et mélancolique. Comment ce virage s’est effectué?

BM: Sur mon premier album, on peut retrouver plusieurs morceaux qui touchent à cette écriture simple et sensible. Malgré tout, j’étais plus jeune et peut-être plus assoiffé que ma musique soit entendue par le plus grand nombre. J’ai donc essayé de faire coller des pièces à un univers plus emprunté à la pop. Ça donnait un album moins cohérent mais malgré tout, certains morceaux me sont encore très chers.

3) Justement, qu’écoutais-tu comme musique en 2007 et en 2018?

BM: J’écoutais sûrement du Bashung que j’aime profondément. Particulièrement le Bashung de L’imprudence (l’album En amont sorti après sa mort et sans son accord m’a déplu pour plusieurs raisons). J’ai toujours écouté beaucoup de musique il est donc difficile pour moi de trancher. Mais certains albums me suivent depuis plusieurs années. Eliott Smith (Either\Or), Robert Johnson, Isobel Campbell et Mark Lanegan (Ballad of the broken seas), James Blake, Tom Waits, Bon Iver. Plus récemment, l’extraordinaire album Carrie & Lowell de Sufjan Stevens m’a tellement apporté de chaleur. Avec pas d’casque est pour moi un incontournable des dernières années au Québec. Je découvre aussi Emma Louise avec son Lilac Everything.

4) Pour des raisons financières, ton nouvel album ne paraît qu’en format numérique. Avais-tu démarché des maisons de disques?

BM: J’avais approché deux maisons de disques mais sans vraiment y donner suite. Je n’étais même pas convaincu de vraiment vouloir sortir l’album. Toute l’énergie que demande la sortie d’un album et le bruit qu’on doit faire pour intéresser les gens, tout ça est bien loin de la musique elle-même. Je l’avais déjà fait en 2007 et ça ne me tentait plus. De l’attention et des projets artistiques forts, j’ai la chance d’en avoir déjà beaucoup. Mais comme j’aime profondément cet album et que je sentais qu’il allait s’évanouir et peut-être même emporter tout mon amour pour la musique avec lui, j’ai finalement décidé de le sortir. Mais je n’avais pas envie de faire de remous. C’est un album tellement intime que j’avais une pudeur réelle à le sortir au grand jour. Ça explique peut-être le manque d’ambition que j’ai eu à son égard avant sa sortie. C’est suite aux multiples commentaires si touchants que j’ai reçu d’un peu partout que j’ai repris confiance et eu envie de le pousser d’avantage.

5) Comment juges-tu notre réalité artistique actuelle dans laquelle le virtuel prédomine? On ne loue plus de DVD, on n’achète plus de disques physiques, on lit sur des tablettes plutôt que des livres… Suis-tu toi aussi cette tendance?

BM: Je dirais que je suis ambivalent sur cette question. Je n’ai jamais eu d’attachement pour les CD. L’objet lui-même est sans âme alors que j’aime vraiment le vinyle. Les heures que j’ai passé enfant à regarder certaines pochettes de vinyle… C’est pourquoi je peux écouter des tas d’albums de façon numérique mais certains albums, je les veux en vinyle. Même chose pour les livres. Certains romans peuvent faire une excellente lecture de nuit sur tablette, mais d’autres imposent une version papier.

6) Comptes-tu faire des spectacles avec ces nouvelles chansons?

BM: Avec Philippe Brault, on regarde pour fixer une ou deux dates précises pour faire un spectacle. Probablement en mai. 

7) Quelle place occupe ton travail d’auteur-compositeur-interprète par rapport à celui d’acteur?

BM: Mon rapport à la musique a toujours été un rapport très intime mais aussi, un désir et une façon de communiquer avec mes semblables. Il rejoint en ce sens le travail de l’acteur. Mais dans le contexte musical, c’est mon propos que je mets de l’avant. Je deviens l’auteur, le metteur en scène et l’interprète. Clairement pour moi, ces deux métiers sont toujours très reliés et se nourrissent constamment l’un et l’autre.

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Dans la tête de Pierre Lapointe

5 juin 2018

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L’automne dernier, Pierre Lapointe publiait «La science du cœur», un magnifique album aux arrangements orchestraux raffinés. Pour sa nouvelle tournée, il présente une singulière formule à trois têtes : piano, marimba et voix.

Passer une demi-heure au téléphone avec Pierre Lapointe, ça a son charme. Entre le badinage et les explications sérieuses, on a droit aussi à une balade dans l’histoire de l’art. Le chanteur parle de peintres, de cinéastes, de photographes. Loquace, il est également méticuleux, prenant la peine parfois d’épeler le nom des artistes qu’il cite! Il n’oublie pas les pays qu’il visite (le Japon, la France) ni ses amis chanteurs (Albin de la Simone ou Jeanne Cherhal avec qui il avait rendez-vous Place des Abbesses à Paris, comme dans sa chanson). Après le très chargé «Punkt» (2013), on le retrouve plus dénudé, avec des lignes claires et des confidences fébriles. Ne vous fiez pas à la pochette délibérément kitsch : «La science du cœur» est un des disques les plus envoûtants de son auteur, qui a justement le désir de «créer de la beauté», nous confie-t-il.

«Les chansons sont comme des vêtements. Il faut que ça t’aille», dit-il lorsqu’on lui parle des reprises des morceaux des autres qui égrènent son répertoire, de Brigitte Fontaine à Barbara, de Claude Léveillée à Léo Ferré. Lapointe aime la chanson française depuis toujours et il le clame fièrement. «Lorsqu’on me propose de participer à un projet hommage, il faut que je puisse y apporter quelque chose, que ça ait un rapport avec moi. Sinon, je refuse, car je ne suis pas à la remorque de ce genre d’événements-là. Mais par exemple, pour Les plaisirs démodés d’Aznavour ou Dans les yeux d’Émilie de Joe Dassin, c’étaient des chansons que j’aimais énormément.»

«La science du cœur» rappelle le travail orchestral effectué par Alexandre Désilets sur le somptueux «Windigo», paru en 2016. Du bout des lèvres, Lapointe admet la parenté : «Mouais… disons que les deux, nous avons une volonté de travailler avec une orchestration qui est peut-être un peu démodée. Il y a un certain retour à ce genre d’orchestrations-là, avec beaucoup de cordes. Ce qui est contradictoire car on n’a jamais eu si peu d’argent pour faire des disques! Mais j’y tiens car pour moi l’arrangement est un outil pour faire exploser une chanson dans une direction plutôt qu’une autre.»

Et pour cela, il lui faut le bon partenaire. Cette fois-ci, il est allé le chercher en France avec le compositeur, réalisateur et arrangeur David François Moreau qui a œuvré dans la chanson (auprès de son frère Patrick Bruel ou de Cali) ainsi que dans la musique de film et la danse contemporaine! «David, c’est une tête très brillante : classique, jazz, expérimentation… Il était venu me voir en spectacle piano/voix. Il a eu un gros coup de cœur et m’a écrit un long message, mais moi je suis toujours très méfiant quand on me dit qu’on aime mes affaires», raconte-il d’un rire nerveux. Je l’ai rencontré, puis je suis allé sur son site Internet et j’ai tout écouté ce qu’il a fait. Ça fait longtemps que je voulais faire un album qui ferait le pont entre la grande tradition de la chanson française et la musique contemporaine, mais je n’avais pas nécessairement ces connaissances-là. J’aime la collaboration parce que ça nous oblige à aller ailleurs.» Avec Moreau, Lapointe avait trouvé la personne idéale. «C’est devenu NOTRE album. On a mis six mois à faire les arrangements.» Et ils sont stupéfiants.

Francis Hébert

(pour L’Entracte de mai 2018)

L’effet pollen

9 mai 2018

 

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«… je pense vraiment qu’il n’y a rien d’inutile, que le vent souffle sur chaque mot, chaque geste sans que l’on sache où il les dépose… les idées se propagent comme le pollen et fécondent si elles portent en elles le germe de vie.» (Pierre Barouh)

Voici un livre remarquable, celui dont on rêvait depuis toujours et qui demeurera LE document de référence pour tous les amoureux des artistes Saravah, et même au-delà, pour ceux qui veulent comprendre et se replonger dans les années 70, dans la France des marges et de la subversion. On y retrouve des témoignages de musiciens et chanteurs (David McNeil, Areski, Jean Querlier, Aram, etc.), les ingénieurs du son, les gens qui ont travaillé pour la maison de disques, la boutique. Benjamin Barouh trace un portrait affectueux de son père Pierre, et demande à sa mère Dominique de raconter cette période mouvementée avec lui. Certains témoignages auraient pu être recentrés, mais ils racontent tous la folie et la grandeur de l’époque.

Dans «Saravah, c’est où l’horizon? 1967-1977», on trouve également de belles et rares photos. Aussi, on peut lire le synopsis du film de Pierre Barouh «Ça va, ça vient» (circa 1970) qui surprend  par sa prose souple (en opposition à ce qu’elle sera plus tard) et qui étrangement est plus intéressant que le film lui-même, une fois tourné. Et Benjamin a réalisé un travail démoniaque et précieux (commencé des années auparavant alors qu’il travaillait directement pour Saravah): une discographie complète des vinyles publiés par l’étiquette pendant cette décennie.

C’est un ouvrage fascinant et beau. On ne pouvait faire autrement que de demander un entretien par courriel avec Benjamin Barouh.

Q : As-tu hésité avant de te lancer dans l’écriture de ce livre ? Avais-tu des craintes de découvrir des choses qui pourraient te blesser ?

BB: C’est une amie curatrice et agent artistique, Marie-Pierre Bonniol, qui m’a soufflé le projet d’écrire un livre sur Saravah alors que nous évoquions le cinquantième anniversaire du label et les différents événements associés. Mon père était encore bien vivant. Marie-Pierre m’a mis en relation avec l’éditeur marseillais Le mot et le reste et le livre a démarré, dans l’enthousiasme général! J’étais très excité à l’idée de renouer avec un exercice que j’ai pratiqué avec plaisir pendant plus de 15 ans, raconter l’histoire de Saravah! Entre temps mon père est décédé, et ce projet de livre est devenu vital pour rester le plus longtemps connecté avec lui.

Q : Pour cet ouvrage, tu multiplies les témoignages. Ont-ils été remaniés ou publiés tels quels ?

Un témoignage lorsqu’il est retranscrit sur papier perd sa chair, sa chaleur et une grande partie de l’émotion du contact direct. Il faut donc interroger et enregistrer beaucoup, pour espérer garder quelques braises de la rencontre. Ma méthode fut d’interroger mes invités sur leur enfance, leur adolescence, l’éveil de leur esprit artistique, leur intérêt pour l’acoustique, avant d’en arriver au sujet du livre, c’est-à-dire la brève mais dense expérience du studio Saravah des Abbesses à Montmartre. Parfois les souvenirs de cette période remontaient à la surface à rebours, dans le désordre de nos discussions. Je me suis donc appliqué à réorganiser la matière collectée, comme des petites anecdotes tissant la vision intime de chaque témoin. Ce fut beaucoup de travail pour parvenir à un résultat vivant et spontané.

Q :  Parmi les absents, on compte notamment Brigitte Fontaine et Joel Favreau… Pourquoi ?

L’un des acteurs de cette époque que je voulais absolument mettre en avant est Areski Belkacem. C’est d’ailleurs le premier que j’ai appelé, un dimanche d’août (je crois que c’était le jour de l’Assomption). Areski rentrait de l’hôpital, suite à une lourde opération, et il a répondu sans vraiment s’en rendre compte, comme par surprise, car il décroche rarement son téléphone. C’est donc le premier témoin que j’ai rencontré à Paris (j’habite à Nantes), en décembre 2016. Areski était tout à fait rétabli. Brigitte Fontaine, sa compagne, se trouvait clouée au lit, mal fichue et peu disposée à répondre à mes questions. Elle voulait bien se confier, mais elle s’opposait à ce que ses propos fussent enregistrés ou même utilisés. Et j’ai respecté son vœu.

Quand je l’ai revue au printemps, elle allait beaucoup mieux. Elle m’a offert son très beau recueil de poésies sur Arthur Rimbaud «Chute et ravissement» (chez Actes sud), rédigé pendant sa convalescence, et semblait plus disposée à s’ouvrir sur la période des Abbesses. Mais j’étais déjà sur la fin du projet… Brigitte est un élément-clé de l’histoire de Saravah, c’est elle qui a inspiré à Pierre et Fernand Boruso l’esthétique et la particularité de leur label en 1967!

Dans le cas de Joël Favreau, j’ai compris l’importance de son rôle dans le studio Saravah, au côté de mon père et de Jacques Higelin, dans les derniers mois de rédaction, en travaillant sur la partie catalogue. Je ne l’ai pas contacté, faute de temps, et je le regrette car j’ai beaucoup d’estime pour l’homme et l’artiste et je suis sûr que son témoignage eût été précieux. Mais il y a d’autres absents. Jacques Higelin, trop mal en point pour s’exprimer quand je l’ai rencontré après le décès de mon père, le violoncelliste Jean-Charles Capon, à qui j’ai laissé plusieurs messages sans réponses, ou encore l’introuvable Daniel Vallancien,…

Q : Ton livre dresse un portrait équilibré de ton père Pierre. Il est décrit comme un grand producteur, visionnaire, audacieux, rêveur, mais également comme un homme colérique, jaloux et entêté. Le témoignage de ta mère Dominique est troublant, elle semble avoir eu à la fois beaucoup de plaisir pendant ses années Saravah, mais également s’être sentie brimée, à l’étroit…  Aurait-elle pu avoir un parcours plus étoffé comme chanteuse ?

Quand Pierre rencontre Dominique, celle-ci est stagiaire-monteuse, à peine majeure. Elle se découvre un talent de chanteuse en voyageant au Brésil avec Pierre en 1969, pour le tournage du film «Saravah». De retour à Paris, elle donne la réplique à Pierre dans La nuit des masques, un an après la diva Elis Regina! Et elle s’en sort très bien. Je pense qu’elle avait un don pour le chant, que Pierre a révélé, comme il l’a fait avec beaucoup d’artistes. Elle a été en quelque sorte victime de son succès, car tout le monde voulait lui proposer des textes, lui faire signer des contrats et Pierre a eu peur de la perdre. C’était un homme très doux et très généreux, mais les blessures psychologiques causées par les années de guerre, où il était caché en Vendée pour éviter la déportation, pouvaient le rendre tourmenté et possessif.

Q : Tu donnes enfin la parole à Fernand Boruso. Dans la légende, colportée depuis des décennies par Pierre, c’était un ami et comptable chez Saravah qui les avait tous trahis en détournant des fonds. Ce qui, à terme, a failli causer la faillite de la boîte. Mais on apprend qu’il a aussi joué un rôle très important dans la production artistique des disques… Pas simplement un comptable. Qu’est-il arrivé finalement ? Il a volé des sous ou non ?

En 1966, Pierre a fait appel à son ami Fernand Boruso, qui travaillait dans la distribution et la production de disques, pour créer les statuts et administrer les éditions Saravah contre un pourcentage sur le chiffre d’affaires, en accord avec ses associés Claude Lelouch et Francis Lai. Après le succès d’«Un homme et une femme», Fernand s’est occupé des éditions alors que les demandes affluaient du monde entier, puis de la gestion du label dont il fut l’artisan avec Pierre. Les arrangements financiers entre les deux amis ont mal tourné quelques années plus tard, à un tel point que Pierre a rendu Fernand responsable de l’endettement de Saravah. Cette histoire de dette, ou d’octroi, de Boruso à Saravah n’est pas claire. Mais ce que doit Saravah à Boruso, c’est notamment le fameux studio du passage des Abbesses qui lui appartenait, la petite équipe technique et logistique qu’il a lui-même constituée, le bureau de la rue des Abbesses dont il avait obtenu le bail (ce bureau qui deviendra la «boutique Saravah»), enfin l’excellent travail de production, de graphisme et de distribution des débuts. Comme la thématique de mon livre est précisément le studio des Abbesses, je fus stupéfait par les révélations très détaillées de Fernand Boruso, qui n’était pas un simple comptable mais l’associé de mon père pendant les six premières années de l’aventure Saravah!

Q : Quelles sont les principales surprises que tu as eues en rédigeant cet ouvrage ?

La période traitée par le livre correspond à mes dix premières années. Les témoignages collectés m’ont informé sur des événements que j’ai vécus dans l’état d’éveil d’un nourrisson, à travers le voile de la petite enfance. Je ne pensais pas découvrir autant d’anecdotes sur ma vie. Tout d’abord j’ai réalisé que ma mère se croyait d’origine brésilienne par sa mère Maryem Van Helshe (métis camerounaise-hollandaise orpheline, mal à l’aise avec son ascendance africaine et préférant se faire passer pour brésilienne vis-à-vis de ses propres filles!). Ensuite, j’ai appris que la directrice de production de Saravah, Claudine Champion (qui prit le nom de Cormerais, son époux), avait vécu avec nous dans les maisons des Yvelines où j’ai fait mes premiers pas, avant notre installation à Montmartre, et que j’avais donc passé un certain temps dans ses bras! C’est d’ailleurs Claudine qui m’a mis sur la piste de la «réhabilitation» de Fernand Boruso, la grande révélation du livre!

En consultant des dossiers de factures, de lettres, j’ai fait des découvertes sur les affaires qui accablaient mes parents, dettes, procès, poursuites judiciaires pour loyers impayés,… Nous vivions dans une belle maison avec un terrain de tennis, parc et dépendances, proche de Paris, qu’il nous a fallu quitter d’urgence sur ordre d’huissier! Et à partir de cette époque les huissiers ne lâchaient plus mes parents. Je ne m’étais pas rendu compte du gouffre économique au-dessus duquel nous nous balancions.

Enfin pour s’en tenir au studio d’enregistrement, j’ai été très étonné par l’évolution technologique entre 1966 et 1976, du deux pistes au quatre, puis huit et seize pistes; et comment cette évolution a influencé la création artistique. Le plus étrange dans cette histoire, c’est qu’un an à peine après la réinstallation du studio des Abbesses en seize pistes, avec rénovation de la cabine de régie, de l’acoustique et de la décoration, Pierre le vend! D’un côté il avait tout misé sur l’indépendance garantie par le studio, les bureaux et la boutique, et quand il eut obtenu ce qui manquait à Saravah, c’est à dire l’appui du distributeur RCA, tout s’écroula, brutalement. La fin des Abbesses est un sujet sensible, lié à la séparation de mes parents, peut-être même au bouleversement mondial de la fin des années soixante-dix qui annonce le cynisme des années quatre-vingt, la fin des idéaux (et pourtant l’arrivée de la gauche au pouvoir en France!)…

Finalement, je n’avais jamais pensé que l’échec du studio Saravah des Abbesses était lié au choc pétrolier de 1973 (confirmé en 1979) qui a fait basculé le monde dans la crise et les conflits qui nous étouffent aujourd’hui…

Q : Tu t’es occupé pendant des années du catalogue Saravah, et c’est désormais Atsuko, la dernière compagne de Pierre, qui a pris le relais. Je veux parler des rééditions en cd. Pourquoi plusieurs vinyles de la grande époque n’ont jamais été réédités ou seulement au Japon? Par exemple, Chic Streetman ou Aram…

J’ai travaillé pendant 15 ans pour Saravah et je me suis appliqué à mettre à jour son beau et riche catalogue. Mon premier but était de rééditer la discographie de mon père et nous avons réussi à nous associer avec Universal pour la compléter (car son premier album «Vivre», ses 45-tours et la bande originale du film «Un homme et une femme» sont des productions disc’AZ, label absorbé par Universal) et j’en suis fier, même si le magnifique coffret édité par Universal regroupant les années disc’AZ s’est peu vendu et ne bénéficie pas de la visibilité qu’il mérite. J’ai malheureusement manqué de temps, et peut-être de persévérance, pour rééditer «Growing up» de Chic Streetman, Champion Jack Dupré, Aram et la plupart des albums oubliés de l’époque Boruso («L’univers-solitude» de Jean-Charles Capon et Pierre Favre, «Chorus» de Michel Roques, l’incroyable «La lettre et le silence» du poète lettriste Maurice Lemaître, ou encore le magnifique album solo d’Areski «Un beau matin»… Mais cette mission est assurée, avec talent, par le disquaire-label parisien  Le Souffle continu, qui vient de rééditer l’album d’Areski en vinyle et en CD, après avoir ressorti en vinyle les deux albums du Cohelmec ensemble, les deux Mahjun et le double album culte de Barney Wilen «Moshi»… Les introuvables de Saravah vont bientôt être disponibles!

Q : Un cas qui me préoccupe c’est celui de David McNeil. Ses trois premiers 33-tours chez Saravah sont fabuleux, mais n’ont jamais été réédités intégralement. Pourquoi ? Est-ce lui-même qui s’y oppose ?

Les tensions entre David McNeil et mon père ont commencé à la fin de la période des Abbesses, quand David est parti chez RCA. Au début des années quatre-vingt dix, alors que le catalogue Saravah était réédité au format CD, Pierre a voulu sortir une compilation de David Mc Neil, par souci d’économie je crois, au lieu de rééditer les trois albums Saravah de David, qui sont de véritables bijoux. Je ne travaillais pas encore officiellement chez Saravah, mais je donnais des coups de mains. J’ai d’ailleurs réalisé la pochette de cette compilation, par un collage artisanal. Quelques années plus tard, David McNeil a voulu récupérer ses droits éditoriaux, engageant un avocat et obtenant gain de cause. Cette affaire a aggravé les relations entre David McNeil et mon père. Sa compagne japonaise Atsuko Ushioda (future mère de Maïa, Akira et Amie Barouh) qui tenait déjà les comptes du label, a mal vécu cet épisode.

Dernièrement, en travaillant sur le livre et sur le spectacle «Saravah revisité» qui explore le répertoire Saravah des années soixante-dix, j’ai réécouté les trois albums de David et je les ai trouvés tellement bons, intemporels, qu’il m’a semblé évident et nécessaire de les sortir au format CD, en les regroupant dans un beau coffret, dans la mouvance des 50 ans du label, avec l’aval de David. Mais Saravah, c’est-à-dire Atsuko a refusé, peut-être par fidélité à Pierre, qui en voulait beaucoup à David. Je ne désespère pas de voir ces albums réédités chez Saravah ou plus vraisemblablement en licence chez un autre label.

Q : Saravah a fêté ses 50 ans. Est-ce qu’il y a d’autres projets prévus dans un avenir proche pour en souligner l’anniversaire ? Par exemple, les images filmées à Carpentras dans les années 70, aura-t-on un jour la chance de les voir ?

Un duo de réalisateurs Marie-Laure Désidéri et Christian Argentino a filmé mon père dans les deux dernières années de sa vie, en le suivant de Paris à Tokyo en s’attardant dans sa maison de Vendée, où Pierre passait beaucoup de temps. Leur très beau documentaire «Pierre Barouh, l’art des rencontres», qui vient d’être édité, utilise des extraits du prémontage de «Vaison-la-romaine/Carpentras», ce grand projet cinématographique dont il ne reste qu’une vingtaine de minutes tout au plus, le reste des bandes ayant été… perdu.

Pour ma part, j’ai activement participé au spectacle «Saravah revisité», notamment en sélectionnant le répertoire orchestré par Steve Arguëlles, entouré par son groupe Les Recyclers, Areski Belkacem, Borja Flames, Marion Cousin, le duo Arlt, Etienne Brunet et Vitor Garbelotto. Cette fresque musicale des années 70 a été produite par la scène nationale nantaise Le Lieu Unique et présentée avec succès à Nantes en janvier dernier, et sera rejouée à Paris en novembre 2018 dans le festival BB mix.

Q : Sur une note plus personnelle, quels sont tes projets d’écriture ? Envisages-tu d’écrire une suite pour raconter les décennies suivantes de Saravah ?

J’aime écrire. Mon père m’a transmis l’amour de la langue et des mots. Je me suis d’abord intéressé à la fiction, travaillant pendant des années à la rédaction d’un roman court publié en 2010 aux éditions du Cygne. «Saravah, c’est où l’horizon?» m’a permis d’explorer le récit biographique. Je travaille en ce moment sur le parcours d’un héros discret de notre terroir profond, en collaboration avec ma compagne Nadia Szczepara qui a réalisé une série de dessins que j’aimerais intégrer au récit. Dans la série Pierre Barouh, j’ai découvert une quantité de manuscrits, textes, lettres, notes, synopsis, ébauches de chansons que je voudrais publier en facsimilé, dans une édition d’art et que j’intitulerai «L’artiste heureux» (en référence à un texte inédit que j’ai publié dans mon livre).

Je n’ai pas l’intention de poursuivre la chronique de Saravah, mais dans le même esprit de chronique je pense à réunir le matériel pour une anthologie de la revue graphique «Popo color» dont j’étais directeur de publication dans les années quatre-vingt-dix et qui fut déclinée en sous-label de Saravah «Popo classic collection», en boutique («Bimbo tower») et en soirées mémorables. C’est une aventure proche de l’esprit des Abbesses, mais beaucoup plus brève (de 1994 à 1997).

Le secret de l’écriture, c’est d’alimenter la flamme et de «rester curieux» (comme disait Pierre).

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À ceux qui voudraient poursuivre leur lecture, je signale une très riche émission de radio sur l’histoire de Saravah et de Pierre Barouh, et qui reprend de larges extraits des témoignages recueillis par Benjamin pour son livre. On peut également y entendre, outre des classiques Saravah, des raretés et même un ou deux inédits (comme cette maquette de Brigitte Fontaine pour Il pleut). C’est en six épisodes et ça dure une quinzaine d’heures. Ça peut s’écouter ou se télécharger ici.

Benjamin sera à Montréal le 2 juin 2018 pour une séance Saravah. Plus de détails ici.

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La famille Barouh: Pierre, Dominique et Benjamin.

 

Vincent Vallières: à hauteur d’homme

1 mars 2018

Il y a quelque chose d’entraînant et de stimulant dans les chansons de Vincent Vallières. Que l’on pense à Chacun dans son espace ; On va s’aimer encore ou Je pars à pied, elles portent en elles le germe des couplets populaires. On se les approprie d’office.

Ce regard jovial et chaleureux, Vincent Vallières le partage avec un public grandissant depuis 1999. Sept opus au compteur, le dernier a quelques mois à peine. «On ne le dira pas trop fort, mais c’est sûr que quand je compose une chanson, j’espère que les gens vont chanter avec moi en concert, dit celui qui sera bientôt sur les planches johannaises. Il faut se méfier aussi, car juste un refrain accrocheur, c’est une toune qui peut devenir gossante aussi et qu’ensuite elle s’efface de la mémoire populaire. Pour que la chanson puisse perdurer dans le temps, il faut qu’il y ait un amalgame des paroles et de la musique. Je te dis ça, mais dans le fond, peut-être que ce n’est pas vrai, que ça ne s’explique pas, qu’on ne choisit pas…»

Il est comme ça, Vallières, simple et humble, probablement toujours en proie aux doutes. Le rire franc. Il s’excuserait presque d’avoir plus de succès que ses confrères. À partir de son disque «Chacun dans son espace», il a fait le vœu que les auditeurs aillent vers lui, et il en a pris les moyens. Avant il n’osait pas avouer clairement son désir de devenir un chanteur populaire. Les arrangements musicaux sont devenus plus légers, plus attirants. «Quand je compose, j’essaie au départ de garder ça le plus naïf possible, de me retrouver comme si j’avais encore 14 ou 15 ans, dans l’idée que tout est nouveau, tout est à faire, il n’y a pas de règles. Puis, plus tard, lorsqu’on complète les chansons, ça devient une autre approche, tu n’as pas le choix de bûcher.»

On peut d’ailleurs le voir dans son bureau sur les photos de livret du nouveau disque, «Le temps des vivants», un clin d’œil au poète Gilbert Langevin. Vallières est entouré de cd, de papiers et de guitares. Il sourit. L’atelier du chansonnier qui dit aimer beaucoup Gérald Godin. Qui sait si, un jour, à l’instar de Steve Veilleux, chanteur de Kaïn, il ne se laissera pas aller à mettre en musique et chanter des poèmes de Godin? Il bûche chez lui, au sous-sol : «J’ai gardé mes vinyles en haut, mais j’ai descendu mes cd, car chacun représente un souvenir. J’aime ça pendant que j’écris d’en retrouver certains, avec les pochettes…» On comprend ainsi qu’il puisse s’inspirer en replongeant dans ses racines, tel un arbre qui souhaiterait pousser plus haut.

Il voulait prendre son temps avant de sortir de nouvelles chansons. Il a prévenu ses musiciens les plus proches de ne pas l’attendre, de partir chacun de son bord. Ensemble, ils sentaient qu’ils avaient besoin d’essayer d’autres choses. Vallières parle de «la fin d’un cycle». Sur «Le temps des vivants», il tâte un peu du slam, puis revient à la limpidité des guitares. Aujourd’hui comme hier, il ressent toujours «l’urgence de dire», à la hauteur de l’homme qu’il est. Ni plus, ni moins.

Francis Hébert

(pour L’entracte de novembre 2017)

Tire le coyote: l’âme du Loner

17 octobre 2017

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On le convoitait depuis longtemps, il est arrivé : le quatrième album original de Tire le coyote, deux ans après l’admirable «Panorama». Sur «Désherbage», l’auteur-compositeur-interprète québécois s’éloigne parfois de son folk pour explorer discrètement la pop ambiante, avec des accents occasionnellement progressifs.

Il est difficile de parler de Tire le coyote sans évoquer Neil Young, alias le Loner (le solitaire). Benoît Pinette ne chantait-il pas lui-même dans Aux abords du fleuve : «Au monde entier, j’fais mes adieux/J’ai l’âme d’un Loner»… Le Québécois a clairement beaucoup écouté son aîné canadien, ça s’entend. Et puis quelques jours à peine avant l’entrevue, Young sort justement lui aussi un nouveau disque admirablement acoustique («Hitchhiker» ; des enregistrements de 1976), que Pinette s’est empressé d’écouter et de commander en vinyle : «C’est vraiment bon! Ça fait du bien de le retrouver comme ça! En plus, ce sont ses meilleures années en terme de performance scénique.» Fidélité et passion.

De Neil Young, Tire le coyote semble également s’inspirer pour son parcours musical, puisqu’il cherche lui aussi à s’éloigner des guitares sèches du folk, un style qu’ils maîtrisent tous deux merveilleusement : «Pour le nouvel album, j’avais envie d’aller aux antipodes, aux extrêmes. Panorama avait des racines américaines folks. Cette fois, je voulais délaisser un peu le côté country. L’effet de la guitare électrique est très conscient. Je pense davantage à la scène que je ne le faisais avant. Quand on joue sur scène, c’est l’fun d’avoir des moments intimistes mais aussi d’autres où ça déménage un peu. Pour le nouvel album, il y a l’apport de Vincent Gagnon aux claviers. Ça devient plus électrique mais aussi plus ambiant, avec des sons perdus dans l’écho, plus planant. C’est quelque chose que je voulais. Par exemple, le dernier disque de Sufjan Stevens a des moments ambiants qui sont hallucinants.» Pinette a aussi fait appel à Simon Pedneault, guitariste de Louis-Jean Cormier et Patrice Michaud.

Les chansons de «Désherbage» ont été écrites de manière intensive à l‘automne, puis enregistrées en avril 2017 : «J’arrive en studio avec des chansons déjà construites, mais c’est en gang qu’on décide où on va les mener. Pour les deux précédents disques, c’était moi qui m’étais chargé de la réalisation : je dirigeais davantage, en sachant ce que je voulais. Cette fois-ci, je me suis fait un devoir de me restreindre et de laisser les gars aller», dit-il de ses musiciens et de ses co-réalisateurs Gagnon et Pedneault. «Je voulais qu’ils m’emmènent ailleurs, qu’ils poussent la chose un peu plus loin. Honnêtement, ça a été difficile de les laisser faire, mais en même temps, je ne me suis pas complètement effacé!», admet-il en riant. Pinette s’est justement effacé sur le projet des Cowboys Fringants, «Nos forêts chantées», livrant sa chanson guitare-voix et en ne participant pas du tout aux arrangements qu’on a par la suite collés dessus. Alors que pour sa reprise radiophonique et francisée de la chanteuse pop américaine Lana Del Ray, c’était une commande aussi mais c’était son choix d’artiste, de chanson et d’arrangements. Il a tellement aimé le résultat qu’il l’a incluse sur le nouveau disque.

Tire le coyote est une âme solitaire qui s’entoure de gens créatifs, mais qui pourrait bien nous surprendre avec un projet solo et intimiste, un jour ou l’autre.

Francis Hébert

(pour L’entracte de novembre 2017)

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