Archive for the ‘Entrevues’ Category

Dans la tête de Pierre Lapointe

5 juin 2018

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L’automne dernier, Pierre Lapointe publiait «La science du cœur», un magnifique album aux arrangements orchestraux raffinés. Pour sa nouvelle tournée, il présente une singulière formule à trois têtes : piano, marimba et voix.

Passer une demi-heure au téléphone avec Pierre Lapointe, ça a son charme. Entre le badinage et les explications sérieuses, on a droit aussi à une balade dans l’histoire de l’art. Le chanteur parle de peintres, de cinéastes, de photographes. Loquace, il est également méticuleux, prenant la peine parfois d’épeler le nom des artistes qu’il cite! Il n’oublie pas les pays qu’il visite (le Japon, la France) ni ses amis chanteurs (Albin de la Simone ou Jeanne Cherhal avec qui il avait rendez-vous Place des Abbesses à Paris, comme dans sa chanson). Après le très chargé «Punkt» (2013), on le retrouve plus dénudé, avec des lignes claires et des confidences fébriles. Ne vous fiez pas à la pochette délibérément kitsch : «La science du cœur» est un des disques les plus envoûtants de son auteur, qui a justement le désir de «créer de la beauté», nous confie-t-il.

«Les chansons sont comme des vêtements. Il faut que ça t’aille», dit-il lorsqu’on lui parle des reprises des morceaux des autres qui égrènent son répertoire, de Brigitte Fontaine à Barbara, de Claude Léveillée à Léo Ferré. Lapointe aime la chanson française depuis toujours et il le clame fièrement. «Lorsqu’on me propose de participer à un projet hommage, il faut que je puisse y apporter quelque chose, que ça ait un rapport avec moi. Sinon, je refuse, car je ne suis pas à la remorque de ce genre d’événements-là. Mais par exemple, pour Les plaisirs démodés d’Aznavour ou Dans les yeux d’Émilie de Joe Dassin, c’étaient des chansons que j’aimais énormément.»

«La science du cœur» rappelle le travail orchestral effectué par Alexandre Désilets sur le somptueux «Windigo», paru en 2016. Du bout des lèvres, Lapointe admet la parenté : «Mouais… disons que les deux, nous avons une volonté de travailler avec une orchestration qui est peut-être un peu démodée. Il y a un certain retour à ce genre d’orchestrations-là, avec beaucoup de cordes. Ce qui est contradictoire car on n’a jamais eu si peu d’argent pour faire des disques! Mais j’y tiens car pour moi l’arrangement est un outil pour faire exploser une chanson dans une direction plutôt qu’une autre.»

Et pour cela, il lui faut le bon partenaire. Cette fois-ci, il est allé le chercher en France avec le compositeur, réalisateur et arrangeur David François Moreau qui a œuvré dans la chanson (auprès de son frère Patrick Bruel ou de Cali) ainsi que dans la musique de film et la danse contemporaine! «David, c’est une tête très brillante : classique, jazz, expérimentation… Il était venu me voir en spectacle piano/voix. Il a eu un gros coup de cœur et m’a écrit un long message, mais moi je suis toujours très méfiant quand on me dit qu’on aime mes affaires», raconte-il d’un rire nerveux. Je l’ai rencontré, puis je suis allé sur son site Internet et j’ai tout écouté ce qu’il a fait. Ça fait longtemps que je voulais faire un album qui ferait le pont entre la grande tradition de la chanson française et la musique contemporaine, mais je n’avais pas nécessairement ces connaissances-là. J’aime la collaboration parce que ça nous oblige à aller ailleurs.» Avec Moreau, Lapointe avait trouvé la personne idéale. «C’est devenu NOTRE album. On a mis six mois à faire les arrangements.» Et ils sont stupéfiants.

Francis Hébert

(pour L’Entracte de mai 2018)

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L’effet pollen

9 mai 2018

 

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«… je pense vraiment qu’il n’y a rien d’inutile, que le vent souffle sur chaque mot, chaque geste sans que l’on sache où il les dépose… les idées se propagent comme le pollen et fécondent si elles portent en elles le germe de vie.» (Pierre Barouh)

Voici un livre remarquable, celui dont on rêvait depuis toujours et qui demeurera LE document de référence pour tous les amoureux des artistes Saravah, et même au-delà, pour ceux qui veulent comprendre et se replonger dans les années 70, dans la France des marges et de la subversion. On y retrouve des témoignages de musiciens et chanteurs (David McNeil, Areski, Jean Querlier, Aram, etc.), les ingénieurs du son, les gens qui ont travaillé pour la maison de disques, la boutique. Benjamin Barouh trace un portrait affectueux de son père Pierre, et demande à sa mère Dominique de raconter cette période mouvementée avec lui. Certains témoignages auraient pu être recentrés, mais ils racontent tous la folie et la grandeur de l’époque.

Dans «Saravah, c’est où l’horizon? 1967-1977», on trouve également de belles et rares photos. Aussi, on peut lire le synopsis du film de Pierre Barouh «Ça va, ça vient» (circa 1970) qui surprend  par sa prose souple (en opposition à ce qu’elle sera plus tard) et qui étrangement est plus intéressant que le film lui-même, une fois tourné. Et Benjamin a réalisé un travail démoniaque et précieux (commencé des années auparavant alors qu’il travaillait directement pour Saravah): une discographie complète des vinyles publiés par l’étiquette pendant cette décennie.

C’est un ouvrage fascinant et beau. On ne pouvait faire autrement que de demander un entretien par courriel avec Benjamin Barouh.

Q : As-tu hésité avant de te lancer dans l’écriture de ce livre ? Avais-tu des craintes de découvrir des choses qui pourraient te blesser ?

BB: C’est une amie curatrice et agent artistique, Marie-Pierre Bonniol, qui m’a soufflé le projet d’écrire un livre sur Saravah alors que nous évoquions le cinquantième anniversaire du label et les différents événements associés. Mon père était encore bien vivant. Marie-Pierre m’a mis en relation avec l’éditeur marseillais Le mot et le reste et le livre a démarré, dans l’enthousiasme général! J’étais très excité à l’idée de renouer avec un exercice que j’ai pratiqué avec plaisir pendant plus de 15 ans, raconter l’histoire de Saravah! Entre temps mon père est décédé, et ce projet de livre est devenu vital pour rester le plus longtemps connecté avec lui.

Q : Pour cet ouvrage, tu multiplies les témoignages. Ont-ils été remaniés ou publiés tels quels ?

Un témoignage lorsqu’il est retranscrit sur papier perd sa chair, sa chaleur et une grande partie de l’émotion du contact direct. Il faut donc interroger et enregistrer beaucoup, pour espérer garder quelques braises de la rencontre. Ma méthode fut d’interroger mes invités sur leur enfance, leur adolescence, l’éveil de leur esprit artistique, leur intérêt pour l’acoustique, avant d’en arriver au sujet du livre, c’est-à-dire la brève mais dense expérience du studio Saravah des Abbesses à Montmartre. Parfois les souvenirs de cette période remontaient à la surface à rebours, dans le désordre de nos discussions. Je me suis donc appliqué à réorganiser la matière collectée, comme des petites anecdotes tissant la vision intime de chaque témoin. Ce fut beaucoup de travail pour parvenir à un résultat vivant et spontané.

Q :  Parmi les absents, on compte notamment Brigitte Fontaine et Joel Favreau… Pourquoi ?

L’un des acteurs de cette époque que je voulais absolument mettre en avant est Areski Belkacem. C’est d’ailleurs le premier que j’ai appelé, un dimanche d’août (je crois que c’était le jour de l’Assomption). Areski rentrait de l’hôpital, suite à une lourde opération, et il a répondu sans vraiment s’en rendre compte, comme par surprise, car il décroche rarement son téléphone. C’est donc le premier témoin que j’ai rencontré à Paris (j’habite à Nantes), en décembre 2016. Areski était tout à fait rétabli. Brigitte Fontaine, sa compagne, se trouvait clouée au lit, mal fichue et peu disposée à répondre à mes questions. Elle voulait bien se confier, mais elle s’opposait à ce que ses propos fussent enregistrés ou même utilisés. Et j’ai respecté son vœu.

Quand je l’ai revue au printemps, elle allait beaucoup mieux. Elle m’a offert son très beau recueil de poésies sur Arthur Rimbaud «Chute et ravissement» (chez Actes sud), rédigé pendant sa convalescence, et semblait plus disposée à s’ouvrir sur la période des Abbesses. Mais j’étais déjà sur la fin du projet… Brigitte est un élément-clé de l’histoire de Saravah, c’est elle qui a inspiré à Pierre et Fernand Boruso l’esthétique et la particularité de leur label en 1967!

Dans le cas de Joël Favreau, j’ai compris l’importance de son rôle dans le studio Saravah, au côté de mon père et de Jacques Higelin, dans les derniers mois de rédaction, en travaillant sur la partie catalogue. Je ne l’ai pas contacté, faute de temps, et je le regrette car j’ai beaucoup d’estime pour l’homme et l’artiste et je suis sûr que son témoignage eût été précieux. Mais il y a d’autres absents. Jacques Higelin, trop mal en point pour s’exprimer quand je l’ai rencontré après le décès de mon père, le violoncelliste Jean-Charles Capon, à qui j’ai laissé plusieurs messages sans réponses, ou encore l’introuvable Daniel Vallancien,…

Q : Ton livre dresse un portrait équilibré de ton père Pierre. Il est décrit comme un grand producteur, visionnaire, audacieux, rêveur, mais également comme un homme colérique, jaloux et entêté. Le témoignage de ta mère Dominique est troublant, elle semble avoir eu à la fois beaucoup de plaisir pendant ses années Saravah, mais également s’être sentie brimée, à l’étroit…  Aurait-elle pu avoir un parcours plus étoffé comme chanteuse ?

Quand Pierre rencontre Dominique, celle-ci est stagiaire-monteuse, à peine majeure. Elle se découvre un talent de chanteuse en voyageant au Brésil avec Pierre en 1969, pour le tournage du film «Saravah». De retour à Paris, elle donne la réplique à Pierre dans La nuit des masques, un an après la diva Elis Regina! Et elle s’en sort très bien. Je pense qu’elle avait un don pour le chant, que Pierre a révélé, comme il l’a fait avec beaucoup d’artistes. Elle a été en quelque sorte victime de son succès, car tout le monde voulait lui proposer des textes, lui faire signer des contrats et Pierre a eu peur de la perdre. C’était un homme très doux et très généreux, mais les blessures psychologiques causées par les années de guerre, où il était caché en Vendée pour éviter la déportation, pouvaient le rendre tourmenté et possessif.

Q : Tu donnes enfin la parole à Fernand Boruso. Dans la légende, colportée depuis des décennies par Pierre, c’était un ami et comptable chez Saravah qui les avait tous trahis en détournant des fonds. Ce qui, à terme, a failli causer la faillite de la boîte. Mais on apprend qu’il a aussi joué un rôle très important dans la production artistique des disques… Pas simplement un comptable. Qu’est-il arrivé finalement ? Il a volé des sous ou non ?

En 1966, Pierre a fait appel à son ami Fernand Boruso, qui travaillait dans la distribution et la production de disques, pour créer les statuts et administrer les éditions Saravah contre un pourcentage sur le chiffre d’affaires, en accord avec ses associés Claude Lelouch et Francis Lai. Après le succès d’«Un homme et une femme», Fernand s’est occupé des éditions alors que les demandes affluaient du monde entier, puis de la gestion du label dont il fut l’artisan avec Pierre. Les arrangements financiers entre les deux amis ont mal tourné quelques années plus tard, à un tel point que Pierre a rendu Fernand responsable de l’endettement de Saravah. Cette histoire de dette, ou d’octroi, de Boruso à Saravah n’est pas claire. Mais ce que doit Saravah à Boruso, c’est notamment le fameux studio du passage des Abbesses qui lui appartenait, la petite équipe technique et logistique qu’il a lui-même constituée, le bureau de la rue des Abbesses dont il avait obtenu le bail (ce bureau qui deviendra la «boutique Saravah»), enfin l’excellent travail de production, de graphisme et de distribution des débuts. Comme la thématique de mon livre est précisément le studio des Abbesses, je fus stupéfait par les révélations très détaillées de Fernand Boruso, qui n’était pas un simple comptable mais l’associé de mon père pendant les six premières années de l’aventure Saravah!

Q : Quelles sont les principales surprises que tu as eues en rédigeant cet ouvrage ?

La période traitée par le livre correspond à mes dix premières années. Les témoignages collectés m’ont informé sur des événements que j’ai vécus dans l’état d’éveil d’un nourrisson, à travers le voile de la petite enfance. Je ne pensais pas découvrir autant d’anecdotes sur ma vie. Tout d’abord j’ai réalisé que ma mère se croyait d’origine brésilienne par sa mère Maryem Van Helshe (métis camerounaise-hollandaise orpheline, mal à l’aise avec son ascendance africaine et préférant se faire passer pour brésilienne vis-à-vis de ses propres filles!). Ensuite, j’ai appris que la directrice de production de Saravah, Claudine Champion (qui prit le nom de Cormerais, son époux), avait vécu avec nous dans les maisons des Yvelines où j’ai fait mes premiers pas, avant notre installation à Montmartre, et que j’avais donc passé un certain temps dans ses bras! C’est d’ailleurs Claudine qui m’a mis sur la piste de la «réhabilitation» de Fernand Boruso, la grande révélation du livre!

En consultant des dossiers de factures, de lettres, j’ai fait des découvertes sur les affaires qui accablaient mes parents, dettes, procès, poursuites judiciaires pour loyers impayés,… Nous vivions dans une belle maison avec un terrain de tennis, parc et dépendances, proche de Paris, qu’il nous a fallu quitter d’urgence sur ordre d’huissier! Et à partir de cette époque les huissiers ne lâchaient plus mes parents. Je ne m’étais pas rendu compte du gouffre économique au-dessus duquel nous nous balancions.

Enfin pour s’en tenir au studio d’enregistrement, j’ai été très étonné par l’évolution technologique entre 1966 et 1976, du deux pistes au quatre, puis huit et seize pistes; et comment cette évolution a influencé la création artistique. Le plus étrange dans cette histoire, c’est qu’un an à peine après la réinstallation du studio des Abbesses en seize pistes, avec rénovation de la cabine de régie, de l’acoustique et de la décoration, Pierre le vend! D’un côté il avait tout misé sur l’indépendance garantie par le studio, les bureaux et la boutique, et quand il eut obtenu ce qui manquait à Saravah, c’est à dire l’appui du distributeur RCA, tout s’écroula, brutalement. La fin des Abbesses est un sujet sensible, lié à la séparation de mes parents, peut-être même au bouleversement mondial de la fin des années soixante-dix qui annonce le cynisme des années quatre-vingt, la fin des idéaux (et pourtant l’arrivée de la gauche au pouvoir en France!)…

Finalement, je n’avais jamais pensé que l’échec du studio Saravah des Abbesses était lié au choc pétrolier de 1973 (confirmé en 1979) qui a fait basculé le monde dans la crise et les conflits qui nous étouffent aujourd’hui…

Q : Tu t’es occupé pendant des années du catalogue Saravah, et c’est désormais Atsuko, la dernière compagne de Pierre, qui a pris le relais. Je veux parler des rééditions en cd. Pourquoi plusieurs vinyles de la grande époque n’ont jamais été réédités ou seulement au Japon? Par exemple, Chic Streetman ou Aram…

J’ai travaillé pendant 15 ans pour Saravah et je me suis appliqué à mettre à jour son beau et riche catalogue. Mon premier but était de rééditer la discographie de mon père et nous avons réussi à nous associer avec Universal pour la compléter (car son premier album «Vivre», ses 45-tours et la bande originale du film «Un homme et une femme» sont des productions disc’AZ, label absorbé par Universal) et j’en suis fier, même si le magnifique coffret édité par Universal regroupant les années disc’AZ s’est peu vendu et ne bénéficie pas de la visibilité qu’il mérite. J’ai malheureusement manqué de temps, et peut-être de persévérance, pour rééditer «Growing up» de Chic Streetman, Champion Jack Dupré, Aram et la plupart des albums oubliés de l’époque Boruso («L’univers-solitude» de Jean-Charles Capon et Pierre Favre, «Chorus» de Michel Roques, l’incroyable «La lettre et le silence» du poète lettriste Maurice Lemaître, ou encore le magnifique album solo d’Areski «Un beau matin»… Mais cette mission est assurée, avec talent, par le disquaire-label parisien  Le Souffle continu, qui vient de rééditer l’album d’Areski en vinyle et en CD, après avoir ressorti en vinyle les deux albums du Cohelmec ensemble, les deux Mahjun et le double album culte de Barney Wilen «Moshi»… Les introuvables de Saravah vont bientôt être disponibles!

Q : Un cas qui me préoccupe c’est celui de David McNeil. Ses trois premiers 33-tours chez Saravah sont fabuleux, mais n’ont jamais été réédités intégralement. Pourquoi ? Est-ce lui-même qui s’y oppose ?

Les tensions entre David McNeil et mon père ont commencé à la fin de la période des Abbesses, quand David est parti chez RCA. Au début des années quatre-vingt dix, alors que le catalogue Saravah était réédité au format CD, Pierre a voulu sortir une compilation de David Mc Neil, par souci d’économie je crois, au lieu de rééditer les trois albums Saravah de David, qui sont de véritables bijoux. Je ne travaillais pas encore officiellement chez Saravah, mais je donnais des coups de mains. J’ai d’ailleurs réalisé la pochette de cette compilation, par un collage artisanal. Quelques années plus tard, David McNeil a voulu récupérer ses droits éditoriaux, engageant un avocat et obtenant gain de cause. Cette affaire a aggravé les relations entre David McNeil et mon père. Sa compagne japonaise Atsuko Ushioda (future mère de Maïa, Akira et Amie Barouh) qui tenait déjà les comptes du label, a mal vécu cet épisode.

Dernièrement, en travaillant sur le livre et sur le spectacle «Saravah revisité» qui explore le répertoire Saravah des années soixante-dix, j’ai réécouté les trois albums de David et je les ai trouvés tellement bons, intemporels, qu’il m’a semblé évident et nécessaire de les sortir au format CD, en les regroupant dans un beau coffret, dans la mouvance des 50 ans du label, avec l’aval de David. Mais Saravah, c’est-à-dire Atsuko a refusé, peut-être par fidélité à Pierre, qui en voulait beaucoup à David. Je ne désespère pas de voir ces albums réédités chez Saravah ou plus vraisemblablement en licence chez un autre label.

Q : Saravah a fêté ses 50 ans. Est-ce qu’il y a d’autres projets prévus dans un avenir proche pour en souligner l’anniversaire ? Par exemple, les images filmées à Carpentras dans les années 70, aura-t-on un jour la chance de les voir ?

Un duo de réalisateurs Marie-Laure Désidéri et Christian Argentino a filmé mon père dans les deux dernières années de sa vie, en le suivant de Paris à Tokyo en s’attardant dans sa maison de Vendée, où Pierre passait beaucoup de temps. Leur très beau documentaire «Pierre Barouh, l’art des rencontres», qui vient d’être édité, utilise des extraits du prémontage de «Vaison-la-romaine/Carpentras», ce grand projet cinématographique dont il ne reste qu’une vingtaine de minutes tout au plus, le reste des bandes ayant été… perdu.

Pour ma part, j’ai activement participé au spectacle «Saravah revisité», notamment en sélectionnant le répertoire orchestré par Steve Arguëlles, entouré par son groupe Les Recyclers, Areski Belkacem, Borja Flames, Marion Cousin, le duo Arlt, Etienne Brunet et Vitor Garbelotto. Cette fresque musicale des années 70 a été produite par la scène nationale nantaise Le Lieu Unique et présentée avec succès à Nantes en janvier dernier, et sera rejouée à Paris en novembre 2018 dans le festival BB mix.

Q : Sur une note plus personnelle, quels sont tes projets d’écriture ? Envisages-tu d’écrire une suite pour raconter les décennies suivantes de Saravah ?

J’aime écrire. Mon père m’a transmis l’amour de la langue et des mots. Je me suis d’abord intéressé à la fiction, travaillant pendant des années à la rédaction d’un roman court publié en 2010 aux éditions du Cygne. «Saravah, c’est où l’horizon?» m’a permis d’explorer le récit biographique. Je travaille en ce moment sur le parcours d’un héros discret de notre terroir profond, en collaboration avec ma compagne Nadia Szczepara qui a réalisé une série de dessins que j’aimerais intégrer au récit. Dans la série Pierre Barouh, j’ai découvert une quantité de manuscrits, textes, lettres, notes, synopsis, ébauches de chansons que je voudrais publier en facsimilé, dans une édition d’art et que j’intitulerai «L’artiste heureux» (en référence à un texte inédit que j’ai publié dans mon livre).

Je n’ai pas l’intention de poursuivre la chronique de Saravah, mais dans le même esprit de chronique je pense à réunir le matériel pour une anthologie de la revue graphique «Popo color» dont j’étais directeur de publication dans les années quatre-vingt-dix et qui fut déclinée en sous-label de Saravah «Popo classic collection», en boutique («Bimbo tower») et en soirées mémorables. C’est une aventure proche de l’esprit des Abbesses, mais beaucoup plus brève (de 1994 à 1997).

Le secret de l’écriture, c’est d’alimenter la flamme et de «rester curieux» (comme disait Pierre).

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À ceux qui voudraient poursuivre leur lecture, je signale une très riche émission de radio sur l’histoire de Saravah et de Pierre Barouh, et qui reprend de larges extraits des témoignages recueillis par Benjamin pour son livre. On peut également y entendre, outre des classiques Saravah, des raretés et même un ou deux inédits (comme cette maquette de Brigitte Fontaine pour Il pleut). C’est en six épisodes et ça dure une quinzaine d’heures. Ça peut s’écouter ou se télécharger ici.

Benjamin sera à Montréal le 2 juin 2018 pour une séance Saravah. Plus de détails ici.

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La famille Barouh: Pierre, Dominique et Benjamin.

 

Vincent Vallières: à hauteur d’homme

1 mars 2018

Il y a quelque chose d’entraînant et de stimulant dans les chansons de Vincent Vallières. Que l’on pense à Chacun dans son espace ; On va s’aimer encore ou Je pars à pied, elles portent en elles le germe des couplets populaires. On se les approprie d’office.

Ce regard jovial et chaleureux, Vincent Vallières le partage avec un public grandissant depuis 1999. Sept opus au compteur, le dernier a quelques mois à peine. «On ne le dira pas trop fort, mais c’est sûr que quand je compose une chanson, j’espère que les gens vont chanter avec moi en concert, dit celui qui sera bientôt sur les planches johannaises. Il faut se méfier aussi, car juste un refrain accrocheur, c’est une toune qui peut devenir gossante aussi et qu’ensuite elle s’efface de la mémoire populaire. Pour que la chanson puisse perdurer dans le temps, il faut qu’il y ait un amalgame des paroles et de la musique. Je te dis ça, mais dans le fond, peut-être que ce n’est pas vrai, que ça ne s’explique pas, qu’on ne choisit pas…»

Il est comme ça, Vallières, simple et humble, probablement toujours en proie aux doutes. Le rire franc. Il s’excuserait presque d’avoir plus de succès que ses confrères. À partir de son disque «Chacun dans son espace», il a fait le vœu que les auditeurs aillent vers lui, et il en a pris les moyens. Avant il n’osait pas avouer clairement son désir de devenir un chanteur populaire. Les arrangements musicaux sont devenus plus légers, plus attirants. «Quand je compose, j’essaie au départ de garder ça le plus naïf possible, de me retrouver comme si j’avais encore 14 ou 15 ans, dans l’idée que tout est nouveau, tout est à faire, il n’y a pas de règles. Puis, plus tard, lorsqu’on complète les chansons, ça devient une autre approche, tu n’as pas le choix de bûcher.»

On peut d’ailleurs le voir dans son bureau sur les photos de livret du nouveau disque, «Le temps des vivants», un clin d’œil au poète Gilbert Langevin. Vallières est entouré de cd, de papiers et de guitares. Il sourit. L’atelier du chansonnier qui dit aimer beaucoup Gérald Godin. Qui sait si, un jour, à l’instar de Steve Veilleux, chanteur de Kaïn, il ne se laissera pas aller à mettre en musique et chanter des poèmes de Godin? Il bûche chez lui, au sous-sol : «J’ai gardé mes vinyles en haut, mais j’ai descendu mes cd, car chacun représente un souvenir. J’aime ça pendant que j’écris d’en retrouver certains, avec les pochettes…» On comprend ainsi qu’il puisse s’inspirer en replongeant dans ses racines, tel un arbre qui souhaiterait pousser plus haut.

Il voulait prendre son temps avant de sortir de nouvelles chansons. Il a prévenu ses musiciens les plus proches de ne pas l’attendre, de partir chacun de son bord. Ensemble, ils sentaient qu’ils avaient besoin d’essayer d’autres choses. Vallières parle de «la fin d’un cycle». Sur «Le temps des vivants», il tâte un peu du slam, puis revient à la limpidité des guitares. Aujourd’hui comme hier, il ressent toujours «l’urgence de dire», à la hauteur de l’homme qu’il est. Ni plus, ni moins.

Francis Hébert

(pour L’entracte de novembre 2017)

Tire le coyote: l’âme du Loner

17 octobre 2017

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On le convoitait depuis longtemps, il est arrivé : le quatrième album original de Tire le coyote, deux ans après l’admirable «Panorama». Sur «Désherbage», l’auteur-compositeur-interprète québécois s’éloigne parfois de son folk pour explorer discrètement la pop ambiante, avec des accents occasionnellement progressifs.

Il est difficile de parler de Tire le coyote sans évoquer Neil Young, alias le Loner (le solitaire). Benoît Pinette ne chantait-il pas lui-même dans Aux abords du fleuve : «Au monde entier, j’fais mes adieux/J’ai l’âme d’un Loner»… Le Québécois a clairement beaucoup écouté son aîné canadien, ça s’entend. Et puis quelques jours à peine avant l’entrevue, Young sort justement lui aussi un nouveau disque admirablement acoustique («Hitchhiker» ; des enregistrements de 1976), que Pinette s’est empressé d’écouter et de commander en vinyle : «C’est vraiment bon! Ça fait du bien de le retrouver comme ça! En plus, ce sont ses meilleures années en terme de performance scénique.» Fidélité et passion.

De Neil Young, Tire le coyote semble également s’inspirer pour son parcours musical, puisqu’il cherche lui aussi à s’éloigner des guitares sèches du folk, un style qu’ils maîtrisent tous deux merveilleusement : «Pour le nouvel album, j’avais envie d’aller aux antipodes, aux extrêmes. Panorama avait des racines américaines folks. Cette fois, je voulais délaisser un peu le côté country. L’effet de la guitare électrique est très conscient. Je pense davantage à la scène que je ne le faisais avant. Quand on joue sur scène, c’est l’fun d’avoir des moments intimistes mais aussi d’autres où ça déménage un peu. Pour le nouvel album, il y a l’apport de Vincent Gagnon aux claviers. Ça devient plus électrique mais aussi plus ambiant, avec des sons perdus dans l’écho, plus planant. C’est quelque chose que je voulais. Par exemple, le dernier disque de Sufjan Stevens a des moments ambiants qui sont hallucinants.» Pinette a aussi fait appel à Simon Pedneault, guitariste de Louis-Jean Cormier et Patrice Michaud.

Les chansons de «Désherbage» ont été écrites de manière intensive à l‘automne, puis enregistrées en avril 2017 : «J’arrive en studio avec des chansons déjà construites, mais c’est en gang qu’on décide où on va les mener. Pour les deux précédents disques, c’était moi qui m’étais chargé de la réalisation : je dirigeais davantage, en sachant ce que je voulais. Cette fois-ci, je me suis fait un devoir de me restreindre et de laisser les gars aller», dit-il de ses musiciens et de ses co-réalisateurs Gagnon et Pedneault. «Je voulais qu’ils m’emmènent ailleurs, qu’ils poussent la chose un peu plus loin. Honnêtement, ça a été difficile de les laisser faire, mais en même temps, je ne me suis pas complètement effacé!», admet-il en riant. Pinette s’est justement effacé sur le projet des Cowboys Fringants, «Nos forêts chantées», livrant sa chanson guitare-voix et en ne participant pas du tout aux arrangements qu’on a par la suite collés dessus. Alors que pour sa reprise radiophonique et francisée de la chanteuse pop américaine Lana Del Ray, c’était une commande aussi mais c’était son choix d’artiste, de chanson et d’arrangements. Il a tellement aimé le résultat qu’il l’a incluse sur le nouveau disque.

Tire le coyote est une âme solitaire qui s’entoure de gens créatifs, mais qui pourrait bien nous surprendre avec un projet solo et intimiste, un jour ou l’autre.

Francis Hébert

(pour L’entracte de novembre 2017)

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Réalisateur de chansons

30 janvier 2017

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Le groupe Avec pas d’casque mélange la country, le folk, la pop, la désinvolture, l’humour absurde, servi par la plume de son chanteur, le cinéaste Stéphane Lafleur, que nous avons joint au téléphone pour parler du nouvel opus dans le cadre de sa tournée actuelle.

Un des phénomènes musicaux de la dernière décennie, au Québec, c’est Avec pas d’casque, qui continue de séduire et agrandir son bassin d’amateurs. La critique spécialisée l’encense. Il a une influence notable chez un artiste aussi vivifiant que Tire le coyote, dont il est proche. Auteur-compositeur-interprète, Stéphane Lafleur a également écrit des chansons pour Les sœurs Boulay. Mais il tient à garder son projet musical dans des dimensions humaines, indépendantes. Pas question de devenir une machine à succès : «La ligne directrice d’Avec pas d’casque, ça a toujours été le plaisir d’abord, l’amitié, la liberté de pouvoir faire ce qu’on veut. C’est précieux de pouvoir écrire des chansons et que personne ne te dise quoi faire ou de changer telle ligne, comme ça arrive plus souvent en cinéma où il y a plus de gens qui te lisent, où il y a plus de paliers. En cinéma, il faut convaincre plus de gens. En musique, on te laisse faire. Dans notre groupe, tout le monde a des idées de comment ça devrait sonner, comment on devrait faire la réalisation, alors on ne ressent pas le besoin d’aller chercher un réalisateur extérieur pour faire les albums.»

Au bout du fil, sur une route du Québec avec les musiciens, Lafleur semble détendu. L’humeur badine. Lorsqu’on lui rappelle une réplique hilarante de son dernier film («Tu dors Nicole»), il rigole. On doit également au cinéaste «Continental, un film sans fusil», primé de deux Jutra. Ce que l’on remarque beaucoup dans les chansons d’Avec pas d’casque, outre une voix traînante, c’est l’écriture qu’il y a derrière, le sens de la formule qui laisse pantois. Visiblement, Lafleur s’attelle on ne peut plus sérieusement à la conception des paroles : «Au début, je faisais de la musique en dilettante. Mon parcours académique est cinématographique. Avec le temps, le band a pris plus de place. Le cinéma est un processus plus lent où, entre l’idée et la sortie, il peut y avoir des années. La chanson, c’est plus direct, tu l’écris et tu peux la jouer le soir même. Mais le moteur commun qui me tient dans les deux médiums, c’est l’écriture. Je ne pense pas que je chanterais les chansons des autres.» Ce qui ne l’empêche pas d’admirer le travail de ses confrères, et il cite l’album «Maladie d’amour» de Jimmy Hunt en exemple.

Avec pas d’casque est désormais un quatuor. Il a lancé en 2016 un disque neuf : «Effets spéciaux», un titre qui fait sourire tant le groupe cultive l’art du minimalisme, du feutré, à mille kilomètres des sparages : «Le titre était en effet ironique. Contrairement aux précédents albums, il est venu à la fin, on avait fini d’enregistrer. J’aimais l’idée de cette expression-là, sortie de son contexte cinématographique. Mais il faut aussi dire qu’à ce moment-là, j’avais vu les premières ébauches de la pochette de Joël Vaudreuil, le batteur du groupe. Ces visages reliés entre eux par des bandes blanches qu’on ne sait pas trop c’est quoi. Les liens visibles ou invisibles»… Lafleur laisse la porte ouverte sur l’interprétation que chacun peut avoir. C’est un réalisateur de chansons mystérieuses.

Francis Hébert

(Pour L’entracte de février 2017)

L’entrevue express: Éric Bélanger

15 décembre 2016

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Bientôt dix ans de carrière au compteur, l’auteur-compositeur-interprète québécois Éric Bélanger revient avec un quatrième album original et peut-être son meilleur à ce jour: «Par-dessus l’épaule».

C’est un opus délicat, avec lequel il faut prendre son temps. Car si on tombait sous le charme immédiatement du premier extrait, le fort beau Grain de beauté, il faut un peu de patience sur la durée d’un disque complet (ou sur scène). La faute au côté un peu trop linéaire de la musique. Dans l’entretien qui suit, il s’en explique justement…

Mais l’effort d’écoute est récompensé: les chansons s’éclairent, se dévoilent dans leur subtilité, et créent un climat poétique feutré. Qu’on aime.

On peut le découvrir à cette adresse.

J’ai eu envie de réaliser avec lui par courriel une entrevue qui se voulait express, mais qui s’est finalement étirée un peu! À lire à tête reposée.

Au départ, tu n’étais pas chanteur… Tu as toujours eu un métier en parallèle?

Oui je suis psychoéducateur depuis 22 ans, je travaille à temps partiel depuis la sortie de mon premier album en 2008 et j’écris et compose depuis le début des années 2000.  Cet album est le premier où je me suis inspiré de rencontres dans mon métier parallèle pour écrire.

Le nouvel album a été enregistré en 2014-2015, pourquoi sort-il seulement à l’automne 2016? Pourquoi faire une sortie essentiellement numérique? Le livret est soigné, mais n’est pas inclus lorsqu’on achète les mp3… 

L’album était effectivement prêt à sortir en 2015 et si j’y avais mis un peu plus d’énergie il aurait pu sortir 2 ans après le dernier mais j’ai ressenti une forme de lassitude à la fin du travail, j’ai réécouté l’album et je le trouvais abouti, très simple et vrai, tenant la route du début à la fin.  En même temps j’ai toujours eu l’impression de faire mes albums avec ce souci, qu’ils s’écoutent du début à la fin et deviennent des sortes de bulles pour l’auditeur, en ce sens je mets peu l’accent sur la recherche d’accroches ou de ver d’oreille et cherche plutôt une cohérence, comme dans la lecture d’un roman.  Bref je savais que l’album demanderait un certain effort pour être apprivoisé et un peu de temps également.  Le temps me semble une dimension qui s’est beaucoup transformée aujourd’hui, les gens classent, font, jugent, oublient rapidement les choses, en ce sens les albums ont beaucoup perdu car contrairement à un livre, on peut rapidement survoler un album, dans le cas du roman, le lecteur est un peu prisonnier du rythme qu’impose le format.  Bon je mets un point ici à la question du délai de sortie avant de me prendre pour Proust.  Concernant la sortie essentiellement numérique, je n’ai tout simplement pas trouvé de distributeur prêt à faire une distribution physique en 2016 dans le marché actuel, d’ailleurs mon éditeur en France m’avait déjà dit avant la sortie du 3ème album qu’il n’y avait plus vraiment de place actuellement sur le marché pour les albums «de chansons raffinées» et je constate qu’en magasin il y en a très peu et presque plus d’Europe.  Le livret n’est pas inclus en mp3 car il n’est tout simplement pas possible de l’inclure sur ITunes, il ne doit pas dépasser 3 ou 4 pages, je ne me souviens pas exactement.  Au demeurant, les gens voulant des copies physiques peuvent m’écrire directement, même en incluant les frais de postes c’est moins cher qu’en magasin.

Parle-nous du travail de ton guitariste Denis Ferland. Qu’apporte-il à ce nouveau disque? L’idée de faire un disque seulement guitares/voix ne t’a pas intéressé?

Avec Denis on a adapté le show de la tournée du précédent album à une formule guitare-voix toute simple, j’avais beaucoup joué en formule piano-voix avec Marianne Trudel et j’étais curieux de voir si je pouvais trouver une formule aussi efficace avec la guitare.  Denis est un gars sensible avec une écoute extraordinaire, de plus il a une formation en guitare classique et est curieux et désireux de sortir des conventions habituelles, ce qui était nécessaire pour s’attaquer à mon répertoire qui sort des formules convenues de la pop.  Du coup après la tournée je lui ai demandé s’il voulait qu’on se fasse de petites séances, je voulais tester quelques nouvelles chansons en vue d’un prochain album et rapidement j’ai constaté que Denis y mettait beaucoup d’énergie et de cœur et qu’il amenait beaucoup d’eau au moulin au plan des structures, de la recherche des petits détails qui aident la musique à se marier au texte.  Je venais de réécouter un album guitare-voix de Maxime Le Forestier* que je trouvais génial et ça m’a donné le goût de tenter le coup pour faire un album guitare-voix complet avec Denis, les chansons sont venues rapidement.  L’album a été enregistré tel quel en studio, guitare-voix dans la même pièce.  Le problème c’est que Maxime Le Forestier avait choisi les titres de son album dans tout son répertoire sur une période de 30 ans, de mon côté il s’agissait de nouvelles chansons à une exception près (Le tapis), je trouvais qu’il manquait un peu de relief à l’album sur une écoute complète et que les gens manqueraient possiblement de repères, séparément chaque chanson se tenait bien mais comme je tenais à ce que l’album s’écoute de bout en bout facilement, on a décidé de greffer quelques instruments, en fait vraiment très peu.

De manière générale, que ce soit avec tes musiciens ou avec Blaise Mugabo, qui illustre joliment ton livret, leur donnes-tu des indications très précises de ce que tu veux ou tu les laisses aller?

Je travaille avec des créateurs et je laisse carte blanche, mes 4 albums on été enregistrés sans partitions hormis les accords de base, mes directives principales étaient toujours les mêmes: être au service du texte, ne pas refouler les idées et être sympathique avec tout le monde.   Je voulais un climat de travail agréable, je suis un timide et je m’exprime mieux quand je sens que les gens se sentent respectés.  Sinon je les laisse faire, je suis toujours présent et je ne fais que recentrer quand j’ai l’impression qu’on s’éloigne de l’essence du sujet ou que la gang est en train d’avoir un trip de musique seulement.  Quelques pièces du premier album «Bananaspleen» font exception, j’avais demandé à François Richard, le réalisateur de mes 3 premiers disques, d’écrire des partitions pour une section de hautbois, clarinette, basson, cor français, flûte sur quelques chansons, je l’ai laissé aller complètement sans directives, on avait déjà le squelette des chansons et je savais qu’il ferait des choix judicieux.

Pour le livret, j’avais déjà travaillé avec Blaise pour le 2ème album, je ne lui avais donné aucune directive à l’époque puisque j’avais choisi l’illustrateur par concours, les participants intéressés à illustrer l’album recevait 4 mp3 et soumettaient une pochette.  Après l’ébauche de la pochette je lui ai confié l’illustration des chansons, dès la première illustration j’ai compris qu’il était vraiment au service de l’esprit des chansons et je l’ai laissé aller.  J’ai fonctionné de la même façon pour cet album.

Tu as sorti ton deuxième album en France dans une réédition spéciale pour là-bas. Y retournes-tu encore parfois pour chanter?

Je n’y suis pas allé depuis 2012, en fait depuis la sortie.  Je cherche justement à me faire une petite équipe pour faire une tournée en 2017, des suggestions de bookers? ;0)

En terminant, un mot sur l’état actuel de la chanson francophone, ce qui t’allume, ce qui t’éteint? Qu’elle soit vieille ou nouvelle…

Bon c’est la question qui revient tout le temps, je crois que la chanson sera toujours présente, du fait que c’est un art qui demande peu de moyen pour être pratiqué, un peu comme le foot avec le ballon, la chanson c’est un cahier et un crayon, en quelques lignes tu as une histoire ou un sentiment d’isolé, même pas besoin d’instrument.  Alors il y aura toujours un ou une ado qui ressortira du lot et qui à force de travail fera son chemin et puis à toujours courir comme des fous on va se faire sauter le cœur et le réflexe de prendre le temps reviendra, c’est un mouvement de balancier que j’observe dans tout.  Pour ce qui est des artistes que j’écoute, je ne me suis pas attaché à beaucoup de nouveaux artistes, j’ai l’impression que plusieurs ne sont là que pour passer, ils font des propositions respectant tous les codes chansonniers et par la suite semblent avoir vidé leur boîte à idées ou être aigris car ce n’est pas payant.  Mon dernier véritable coup de cœur remonte à Vincent Delerm «Les amants parallèles», que je réécoute toujours avec bonheur, je trouve qu’il a réussi parfaitement l’exercice de l’album concept, tant au plan chansons que musiques avec ses pianos préparés.  Au Québec, je ne manque jamais les sorties de Philippe B, Jérôme Minière, Avec pas d’casque et Tire le coyote.   Et puis je ne rechigne pas à réécouter les vieux Souchon, Bashung, Gainsbourg… hmmm je constate que je n’ai pas mis une femme: Barbara!

Francis Hébert

*Excellent double album de Maxime Le Forestier, «Plutôt guitare» (2002) reprend ses classiques et ses nouveaux morceaux avec quelques-uns des meilleurs guitaristes acoustiques français.

Les soeurs Boulay: la Gaspésie comme si vous y étiez

20 mars 2016

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Photo :  Eli Bissonnette et Jeanne Joly

Les deux Gaspésiennes s’amènent avec un deuxième album sous le bras, le très réussi «4488 de l’Amour». Comme on les aime: pétillantes, tendres, éblouissantes de fraîcheur, rigolotes. Un vent original dans la chanson francophone.

Les soeurs Boulay ont déboulé dans nos vies et nous ont tout de suite séduits avec «Le poids des confettis» en 2013. Stéphanie et Mélanie. Ces guitares folks, avec une touche country, cet enthousiasme contagieux, l’humour, l’accent joual teinté de Gaspésie, avec des expressions, des prononciations bien à elles. On rit, certes, mais on s’émeut aux larmes avec des chansons comme Mappemonde ou Sac d’école. On craque. Impossible de résister. Mélanie, la cadette, revient pour nous sur les débuts du duo: «On chantait ensemble quand on était jeune, Stéph’ pis moi. Ma belle-mère nous disait qu’on devrait vraiment chanter ensemble, que ça marcherait, mais nous autres, on ne voulait rien savoir. On avait besoin de vivre chacune nos expériences.» En 2009, Stéphanie avait déjà fait paraître un maxi solo de cinq chansons, et participe ces jours-ci à un recueil collectif de nouvelles érotiques.

De la Gaspésie, les deux filles débarquent en ville: «Quand on est arrivées à Montréal, Stéph’ et moi avons habité ensemble. Un jour, où on était un peu déprimées toutes les deux, il faisait gris, j’étais couchée en boule dans mon lit. Ma soeur est venue me chercher dans ma chambre pour qu’on fasse une toune, pour nous faire du bien. Ça faisait longtemps qu’on n’avait pas chanté ensemble.» Elles enregistrent une reprise de Simon & Garfunkel, The Boxer, la proposent sur Internet.

Et la vague déferle: ça marche, on parle d’elles. Elles gagnent le concours des Francouvertes en 2012. Lancent avec succès un premier opus. L’an passé, un deuxième disque qui demande quelques écoutes pour l’apprivoiser, mais se révèle fin et accrocheur. Une écriture poétique personnelle qui rappelle Stéphane Lafleur (le cinéaste et chanteur d’Avec pas d’casque) et Tire le coyote. Ces plumes portent un regard en biais sur les choses du quotidien, un style curieux, imaginatif.

L’auteur-compositeur-interprète Philippe B réalise les deux albums des soeurs: «Philippe et nous, on se comprend bien dans la façon d’écrire. Ça a l’air vraiment simple, on part d’un événement banal, mais on essaie d’en faire une chanson qui est poétique. Son album « Variations fantômes », on l’a beaucoup écouté. On ne le connaissait pas personnellement, on se disait que ce serait trop beau qu’il accepte de travailler avec nous. C’est un gars tellement intelligent, qui comprend la musique. Il est arrivé avec quinze façons différentes d’aborder l’album, avec une vision presque plus claire que nous-mêmes de notre musique.» C’est tout naturellement qu’elles vont vers lui pour le deuxième: «On ne voulait pas reproduire exactement la même chose que le premier. De toute façon, avec la tournée, on avait un peu changé. Il y avait des guit’ électriques et des percussions qui s’étaient rajoutées. Les nouvelles chansons étaient un peu plus « couillues » (tu ne voudras sûrement pas écrire ça!), disons qu’elles avaient plus de drive… Mais on a gardé les voix en harmonie, car c’est ce qu’on aime faire, c’est ce qu’on est». Et qui fait une partie de leur charme.

Francis Hébert

(article pour L’entracte d’avril 2016)

Nouvelles vibrations

10 février 2016

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Entrevue réalisée pour le mensuel L’entracte (mars 2016).

La visite de Pierre Flynn en nos terres donne l’occasion de revenir avec lui sur sa carrière. Artiste friand de collaborations, on l’a vu aux côtés des 12 hommes rapaillés de Gaston Miron et s’est entouré notamment de Louis-Jean Cormier pour enregistrer son nouvel album, paru l’an dernier.

Dans les années 70, où Led Zeppelin avait la cote, Flynn était le meneur du groupe de rock progressif Octobre. Vingt-cinq ans plus tard, il donne avec «Mirador» (2001) dans le courant électro-pop que chérissent au même moment des artistes comme Marc Déry ou Daniel Bélanger, collègues chez Audiogram. Pour le très bon nouvel opus («Sur la terre»), c’est à Philippe Brault et Éric Goulet que Flynn a confié les clefs de la réalisation: «J’avais commencé le projet avec Louis-Jean Cormier, mais il a dû quitter car il était débordé par tout ce qui lui arrivait. On a gardé pas mal de choses qu’on avait faites ensemble. J’avais beaucoup aimé ce que Brault et Goulet avaient réalisé sur l’album « Jour de chance » de Sylvie Paquette. Je voulais essayer de travailler en équipe pour cet album personnel, que j’espérais cohérent et honnête.»

On le devine entre les lignes de l’entrevue, il a fallu à Flynn lâcher un peu de lest, se laisser aller: «À l’époque d’Octobre, j’étais le compositeur et l’auteur des morceaux, mais une chanson pouvait beaucoup être transformée quand on la montait ensemble. Les arrangements, l’approche, la couleur, étaient d’Octobre. Pour « Sur la terre », j’ai essayé d’ouvrir plus largement la porte aux idées de mes collaborateurs, car je peux être assez control freak, avoue-t-il en riant nerveusement… Quand on demande à Louis-Jean, Philippe, ou Éric de venir jouer dans nos bébittes, il faut leur laisser un peu d’air, de liberté.»…

Le chanteur a laissé passer quartoze ans entre ses deux derniers cd originaux. Entre les deux, il avait fait paraître un disque en public, dépouillé, «Vol solo», où le piano avait presque toute la place. D’ailleurs, Flynn est indéniablement associé aux claviers. C’est donc une agréable surprise quand on entend, tout au long de «Sur la terre», toutes ces guitares, un son plus pop-rock qui rappellent judicieusement Louis-Jean Cormier. On ne sera d’ailleurs pas étonné que Cormier signe une partie des arrangements en plus de jouer de la guitare sur plusieurs titres: «Comme ça faisait plusieurs années que je n’avais pas fait un album de nouvelles chansons, je n’avais pas la prétention de tout savoir dans l’art de faire des disques en 2015. J’avais le besoin et le goût d’avoir des challenges et de recevoir certains cadeaux de la part de mes collaborateurs. Même si certains me trouvent impossible, je pense qu’on a réussi à ouvrir les portes et à rester ouverts les uns face aux autres. »

Pour cette tournée, Flynn a fait appel à Michel Faubert pour la mise en scène. Sur scène, ils seront quatre à jouer presque toutes les chansons du nouvel album. Mais il pense déjà à la suite, il espère ne pas mettre aussi longtemps avant de sortir du matériel neuf: «Je pense avoir débloqué des choses. Je commence tranquillement à repartir à la recherche de nouvelles vibrations.»

Francis Hébert

 

Viser juste

27 novembre 2015

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Pour le mensuel L’entracte (décembre 2015), j’ai réalisé cet entretien avec Tire le coyote qui, avec Philippe B, représente ce que la chanson québécoise peut faire de mieux actuellement…

Tire le coyote: viser juste

Voici une des voix et des plumes les plus singulières de la chanson québécoise contemporaine. Le country-folk, métissé d’une louche de rock, de Tire le coyote rameute les éloges et les publics variés. À la ville comme à la campagne, le projet solo de Benoît Pinette fait chavirer les coeurs à coup de guitares acoustiques, d’harmonica, et ses textes qui vagabondent en territoires québécois.

Avec sa barbe, son allure de bûcheron et ses chansons rugueuses quelquefois trempées de joual, Tire le coyote récolte les bravos. Pour son troisième album studio, «Panorama» (2015), il est déjà en nomination aux galas de l’ADISQ et du GAMIQ dans la catégorie folk et choix de la critique… Plus on écoute ses disques, plus on les aime. Il faut d’abord apprivoiser sa voix haut perchée, si inhabituelle dans la musique pop québécoise. Il suffit de l’entendre une première fois pour ne plus l’oublier: «Ça m’a pris du temps à assumer ma voix. J’étais conscient qu’elle était différente. Dans le premier album, la voix est beaucoup à l’arrière dans le mix, explique Benoît Pinette. Puis, pour le deuxième, il y a eu inconsciemment une volonté de dire: ça passe ou ça casse. Voici ce que je suis. Aimer ou pas, mais moi j’aurai mis de l’avant ce que je suis vraiment. Il y aussi un désir de déstabiliser.» Il cite l’exemple de Neil Young et Richard Desjardins, deux chanteurs qu’il apprécie particulièrement, dont la voix était loin de faire l’unanimité à leurs débuts. C’est d’ailleurs l’artiste abitibien qui lui a donné le goût de la chanson québécoise.

Originaire de Sherbrooke, Pinette a étudié la littérature à l’université Laval à Québec. Ses textes, poétiques et imagés, sont empreints de références au fleuve, aux paysages québécois (Kamouraska), aux chanteurs qui lui semblent chers (de Renée Martel au rock vicieux du Velvet Underground). Ce grand écart dans les références musicales explique peut-être qu’il touche un public si large, allant des jeunes branchés urbains aux gens qui vivent en terres éloignées: «Le public est de plus en plus au rendez-vous. On a eu un gros été, on est allé jusqu’en Gaspésie et aux îles-de-la-Madeleine. On avait des salles sold-out, alors que je m’attendais à ce qu’il n’y ait pas trop de monde. Le mot se passe.»

Pinette se décrit comme quelqu’un qui aime les grands espaces, la nature. La ville a très peu de place dans ses textes. Il habite Québec, mais a des amis dans Charlevoix, à l’île-aux-coudres: «Je fais de la chanson folk, je suis très passionné par l’histoire de cette musique. Celle-ci a toujours été près du peuple, avec un côté rural. Il y a deux ans, j’étais allé faire un spectacle à Kamouraska, avec mon guitariste dans une micro-brasserie. Une dame est venue nous jaser, elle nous a raconté sa vie.» Et le chanteur s’en est inspiré pour une chanson, présente sur «Panorama», un disque de route très réussi.

On sent chez lui une vraie tendresse, une humanité qui font du bien à écouter. Et sans négliger une fibre littéraire qui sait viser juste, épater par sa maîtrise d’écriture. Si le coyote a trouvé son style à partir de «Mitan» (2013), son deuxième opus, avec «Panorama», il va encore plus loin et son morceau Rapiécer l’avenir est un sommet troublant à arpenter. «Le nom Tire le coyote a été choisi pour contraster avec la lenteur et la mélancolie des chansons, avec un petit côté cowboy. C’est un projet solo mais ouvert aux collaborations. Les arrangements se font en groupe.»

En bande, il s’amène chanter à Saint-Jean. «Sur scène, il finit toujours par y avoir un aspect plus rock. Mais personnellement, je compose tout à partir d’une guitare acoustique et je tiens à ce côté-là.»

Francis Hébert

Pour écouter la chanson Calfeutrer les failles, cliquer ici

Auprès de mon saule

6 octobre 2015

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Comme chacun le sait, Remerle est un hameau français du département de la Vienne. Ce qui est moins banal de rappeler, c’est qu’il s’agit également du nom du cinquième album de l’auteur-compositeur-interprète Aurélien Merle. Un disque de folk inventif, esthétisant, où la grâce et la fragilité se faufilent partout entre les notes et les mots. Son dernier opus remontait déjà à 2010 («Vert indolent» qui figure dans notre bilan de fin d’année). En 2006, il s’était offert une parenthèse dans la langue de Bert Jansch avec «For Words, Perhaps», dans lequel il mettait en musique et chantait des poèmes de l’auteur irlandais W.B. Yeats.

Aurélien Merle est également à l’origine de l’étiquette discographique indépendante Le Saule (clin d’oeil à la chanson de Dick Annegarn), qu’il a fondée avec des amis saltimbanques et ne cesse de nous offrir des disques époustouflants (citons, entre autres, Antoine Loyer, Jean-Daniel Botta, Philippe Crab, etc.). Une bande qui ne peut que rappeler l’époque tant regrettée et jamais égalée du Saravah des années 60 et 70. Ça fourmille d’idées. Pour peu, on se croirait Place des Abbesses, à Paris, avec Pierre Barouh dans un coin, David McNeil à ses côtés, l’immense Jean-Roger Caussimon pas loin… sans oublier Brigitte Fontaine et son complice Areski, Jacques Higelin…

Artisan de l’ère moderne, Aurélien Merle chante, produit et s’occupe même des relations de presse. De plus, il écrit de jolies choses un  rien décalées sur sa page Facebook, où on peut apprécier sa nouvelle vie à la campagne. On l’a convié pour un petit entretien électronique.

/////
Q: Comment est née la maison de disques Le Saule? Les artistes que vous produisez sont-ils tous des copains à la base?

R: Le Saule est né de la rencontre d’auteurs/interprètes de chansons, un peu en marge, du fait de leur besoin de liberté. Ces gens se sont rencontrés parce que leurs chansons leur plaisaient, aux uns et aux autres, et ils ne sont devenus des copains que par la suite.

Q: Dick Annegarn est-il une influence commune à tous les artistes du Saule?

R: Non, mais sa chanson «Le Saule» a mis d’accord tout le monde quand il s’est agi de trouver une BELLE chanson du répertoire francophone à interpréter en commun. Plus tard quand l’envie de créer le label s’est précisée, c’est le nom qui est venu le plus naturellement. Mais je pense que Dick Annegarn nous inspire un grand respect à nous tous.

Q: On retrouve chez Le Saule le même esprit de bande, de partage, de marginalité, d’originalité, un côté décalé, rêveur qui rappellent les belles heures du Saravah des années 60/70. Tu revendiques cette influence mais beaucoup moins tes camarades «sauliens». Quels principaux albums Saravah t’ont allumé? Des perles cachées dans ce répertoire? As-tu essayé de contaminer tes amis musiciens?

R: J’ai effectivement découvert Saravah quand j’étais adolescent. Sur un vide-greniers, deux années de suite, un mec revendait sa belle collection de vinyles dans un petit village. J’ai sûrement loupé de très bons disques, par méconnaissance alors, mais je lui ai quand même acheté des disques d’Albert Marcoeur, de Dick Annegarn, de Colette Magny, de Matching Mole, de Robert Wyatt, et donc de Brigitte Fontaine et Areski. En fait, pas tellement d’autres disques de Saravah hormis un coffret «10 ans» qui réunissait tout le monde. Mais je ne suis pas un inconditionnel de Saravah pour autant. Il y a bien sûr Nana Vasconcelos, Pierre Akendegué, Higelin, Barouh et Caussimon… mais je n’aime pas tout, loin s’en faut. Quand je dis «revendiquer» l’influence de Saravah, c’est davantage pour signifier que c’est de là qu’est née l’envie de monter un label, avec un certain état d’esprit, plutôt que de revendiquer un style musical. Et les copains ne rejettent pas Saravah, simplement on s’étonne toujours d’être comparé à des artistes qu’on n’a pas écoutés.

Q: Après «Vert indolent» en 2010, qui était magnifique de folk mélancolique, il y a eu cinq ans de silence discographique. Pourquoi tout ce temps? Manque d’inspiration? De ressources monétaires?

R: Manque d’espace et manque d’ennui, trop de dispersions, d’autres projets à mener, perte de l’envie de jouer pendant plusieurs mois, c’est un peu un mélange de tout ça.

Q: Avec «Remerle», est-ce qu’il y avait une volonté de rompre avec l’aspect un peu linéaire de «Vert indolent»?

R: Plutôt que «d’aspect linéaire» je dirais plutôt que je voulais rompre avec sa cohérence, et j’inclurais l’album précédent  aussi, «For words, perhaps». J’avais envie d’un album plus désordonné, plus surprenant d’une piste à une autre, comme mon premier album, avec beaucoup plus d’apports extérieurs.

Q: Peux-tu nous parler du tableau qui orne ta pochette, pourquoi ce choix? Que représente ce peintre pour toi?

R: Le peintre, Arnold Böcklin, m’était totalement inconnu. Je suis tombé dessus en cherchant sur Internet, tout simplement. Et la présence de Pan, de ce merle perché au-dessus de lui, de cette flûte à son côté, l’aspect bucolique général du tableau m’ont paru faire un lien entre toutes les chansons. Ce que je n’arrivais pas à faire avec un titre !

Q: Si certains copains du Saule trouvent qu’on parle trop de Saravah dans nos papiers sur vous, ne vont-ils pas s’énerver de te voir reprendre un classique de Pierre Barouh & Areski, 80 A.B.? Quelle est ta version de référence pour cette chanson, puisqu’elle a été interprétée par Barouh (sur «Ça va, ça vient», puis sur «Une rencontre, une occasion») ainsi que par Areski sur son 33 tours en solo «Un beau matin»?

R: Je ne me fais pas de souci avec les sorties à venir du label : l’étiquette «héritiers de Saravah» devrait s’estomper un peu. Concernant 80 AB, c’est clairement la version de Barouh (1973) que je préfère. Et le texte, et les arrangements.

Q: Et l’avenir, pour Le Saule, tu le vois comment? Une ouverture vers des choses plus électriques, plus variées? Si tu avais les moyens comme ceux du Saravah de la belle époque, auriez-vous vous aussi produit des albums de jazz, de musiques du monde, etc.?

R: Je ne sais pas du tout ce qui va advenir du Saule. Jusqu’à présent c’est surtout la juxtaposition de nos envies personnelles, la succession de nos travaux, parfois en commun, qui donnent une orientation au label. Mais il n’y a pas d’objectif à atteindre, simplement le plaisir de continuer à avancer ensemble, et peut-être faire encore de belles rencontres. Je crois pouvoir affirmer que personne dans Le Saule n’aime à tourner en rond, donc il est probable que les albums du Saule continueront de surprendre.

/////
Aurélien Merle, Remerle (Le Saule), extraits à l’écoute ici

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