Une grande tragédienne

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Dans les années 70, le raffiné David McNeil ironisait en chantant qu’il voulait être la grande dame de la chanson française. Probablement songeait-il à ce moment à Juliette Gréco et autres mythes de la scène parisienne. Ça prend une stature, un charisme, une haute tenue poétique. Des artistes respectables, que l’on garde à distance, tant ils semblent lointains avec, parfois, un certain snobisme ou maniérisme.

En 2006, à notre hebdo culturel montréalais plus proche des Inrocks que de Chorus, les cahiers de la chanson, je reçois un cd parmi les piles qui montaient chaque jour et devenaient effrayantes et lassantes. La pochette est ornée d’une toile de Lise Rocher, et je ne sais rien de cette Sandra Le Couteur. Allez, hop, en route pour la découverte. La première chanson, signée Gilles Bélanger, est bouleversante : Absence. Du genre à clouer sur place. Sidéré. Dans la foulée, je publie cette critique le 2 février dans Voir : «Extraordinaire interprète, l’Acadienne Sandra Le Couteur a produit un somptueux album de chansons poétiques comme on n’en entend plus guère, avec une retenue et une simplicité remarquables. Réalisé par Francis Covan, La demoiselle du traversier prend les couleurs du piano, de l’accordéon, du violon. Les chansons nous viennent principalement d’Acadie et du Québec avec les Gilles Bélanger, Sylvie Royer, Calixte Duguay, Michel Marin, etc. Que des grands textes, riches, écrits avec dextérité. On parle d’amour et de mer, de Gauguin et d’embruns, et avec quelle force! Une souplesse et une classe folles chez cette dame, absolument à contre-courant et intemporelle, chanteuse traversière.» (4 étoiles sur 5) L’emballement se poursuit en 2011 avec le deuxième cd, «Terre natale», et je termine ma critique par ces mots : «Un opus beau et apaisant, comme un fleuve qui s’étale au loin.» (3, 5 / 5)

2015 sonne, la grande dame publie la suite : «Le phare». La jolie pochette lui donne des airs de tragédienne de la chanson. On se renseigne sur son parcours, tant Le Couteur semble sortie de nulle part, puisque son premier album était paru alors qu’elle avait près de 50 ans ! Jeune adulte, elle avait une brasserie qui présentait des chansonniers. À Caraquet, elle remporte à 35 ans un concours de chanson en reprenant L’aigle noir de Barbara… Elle monte un spectacle avec du Barbara, du Léo Ferré. Elle reprend sur disques également Brel, Vian et, sur «Le phare» une chanson de Monsieur Mono (Éric Goulet). Mais l’essentiel de son art est ailleurs : dans la création de chansons taillées pour elle, dont elle offre la primeur. Pour ce nouvel opus, Sandra se décide à signer deux textes. Encore une fois, les auteurs et compositeurs font de la belle ouvrage. Signalons que son fils, le poète Valéry Robichaud, ainsi que Gilles Bélanger sont toujours présents. Tristan Malavoy et Viviane Audet font leur entrée.

On a confié la réalisation à Éric Goulet, artiste aux multiples facettes (rock, romantique, country)… Il modernise un peu le son, le rendant un peu plus pop, mais pas trop. Ça demeure de la chanson française classique, amoureuse du verbe. Goulet tient d’ailleurs lui-même les batterie, basse, guitares et claviers. Malgré tout le respect que l’on a pour lui, on le préfère dans son rôle de Monsieur Mono ou dans le sombre «La nuit dérobée», un incontournable du rock québécois avec son groupe Les Chiens.

La voix de Sandra Le Couteur laisse pantois. Puissante, vibrante, elle rappelle parfois avec bonheur celle de Monique Morelli, immense interprète de chansons poétiques, hélas un peu oubliée. Mais celle de Le Couteur est plus suave. Voilà une dame qui donne envie de lui écrire des aubades. À l’ordinateur. On s’y met?

En attendant, je vous offre sa chanson Absence. Avec la permission de l’interprète, je la propose en téléchargement et/ou écoute intégrale en cliquant sur ce lien.

P.-S. Le livret a été écrit à la main et est illisible. On peut le télécharger ou le lire, sauf les remerciements, sur cette page. Trois extraits de son nouvel album sont disponibles sur ce site.

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