Archive for octobre 2014

Albin de la Simone, l’art des rencontres

29 octobre 2014
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© Jean-Baptiste Millot pour Qobuz.com

J’ai réalisé récemment un entretien avec Albin de la Simone pour le mensuel de Saint-Jean-sur-Richelieu (dont les habitants sont les Johannais) l’Entracte (édition de novembre 2014). Le voici en rediffusion:

Albin de la Simone est un des nouveaux chanteurs français les plus originaux et excitants des dix dernières années. Sur les planches johannaises, ses chansons tendres et fantasques ont toutes les chances de séduire les amateurs de textes forts, de musique entraînante ou mélodieuse. Profitons-en !

C’est son vrai nom, Albin de la Simone, on le croirait inventé tellement il sonne juste pour l’artiste élégant, raffiné et ironique qu’il nous présente depuis une décennie. On ne croirait pas, à le voir si juvénile, qu’il frôle la mi- quarantaine.

Au bout du fil, le Français raconte comment son parcours de musicien accompagnateur l’a conduit à prendre lui-même le micro : «Au départ, j’étais musicien de jazz, je pensais que c’était un langage dans lequel j’allais m’épanouir. Mais je n’étais pas heureux. Après avoir rencontré Mathieu Boogaerts et M, des gens qui ont mon âge et qui font des chansons, je me suis rendu compte que c’était une discipline qui m’attirait. Je me suis mis à en écrire une, puis deux… J’étais en tournée avec Souchon, je lui ai fait écouter, il m’a encouragé.» Suivent le premier disque, les premières scènes. Une certaine portion d’amateurs l’a tout de suite remarqué, voire adopté, un peu comme un petit frère de Thomas Fersen, avec ses chansons ludiques et un sens réjouissant de l’autodérision.

Son parcours redémarre ainsi, passé trente ans, mais malgré le plaisir de chanter ses propres œuvres, on retrouvera toujours Albin dans des projets parallèles, des soirées thématiques, de la réalisation et des arrangements pour des confrères. Outre Souchon, il a collaboré avec Stéphanie Lapointe, Vanessa Paradis, Pierre Lapointe ou Miossec: «Je crois que je ne pourrais pas n’être que chanteur. Dans le meilleur des cas, j’écris dix ou douze chansons tous les trois/quatre ans. Le musicien que je suis a besoin d’être nourri plus que ça. Travailler avec d’autres, ça étanche ma soif de musiques, ça m’apprend plein de choses. Ça me fait vivre des expériences qui ne tournent pas autour de moi. Ce sont des projets éphémères mais intenses.»

En 2013, dix ans après son premier opus, de la Simone publiait son quatrième cd, le très réussi «Un homme», plus sobre, aux contours plus acoustiques. À coup sûr un des plus grands disques francophones de l’année. Plus le temps passe, plus il peine pour enrichir son répertoire : «C’est plus difficile d’avoir de nouvelles chansons, mais est-ce que c’est parce que je suis plus exigeant, plus vieux ? C’est plus dur d’écrire, je cherche plus profond.»

Albin de la Simone est un habitué du Québec, depuis très longtemps. Pour cette tournée qui le mène à St-Jean, il sera entouré par des compagnons d’ici : «J’ai tellement d’amis musiciens québécois que c’est l’occasion pour moi de les retrouver, de jouer avec eux. Je serai donc accompagné par une violoniste et une violoncelliste.»

La soirée se veut prometteuse de sourires, de jeu, de frissons que savent provoquer ses chansons de haute tenue.

Francis Hébert

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Tranchant

14 octobre 2014

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Le nouveau Daran est d’une beauté à couper le souffle. Avec ce type d’albums, très rare, il faut presqu’arrêter l’écoute au milieu tellement ça prend à la gorge, tranchantes émotions. Le chanteur français, désormais exilé à Montréal, explique qu’il a attendu 15 ans pour oser un pareil enregistrement: «Les maisons de disques ont toujours été frileuses avec un projet comme celui-là, mais comme aujourd’hui je n’ai plus vraiment à rendre de comptes sur mes choix artistiques, je l’ai fait. Un album tout seul, entièrement acoustique, guitare, voix et harmonica», peut-on lire dans le communiqué.

Enregistré en solo dans son studio montréalais, cet opus folk fait frémir d’entrée de jeu et ne vous lâche plus. Il y a dix chansons inédites, toutes écrites par son fidèle complice Pierre-Yves Lebert, sauf un texte de Miossec et un de l’auteur-compositeur-interprète québécois Moran. En plus de signer les musiques, Daran y réenregistre aussi pour l’occasion son classique Une sorte d’église.

Le seul bémol, c’est que l’opus est un peu trop long. Plus ramassé, il aurait frappé encore plus fort. Mais on serait bien en peine de dire quelles chansons retrancher… On souhaite aussi à Daran de s’ancrer encore davantage en sol québécois et de collaborer plus souvent avec des paroliers d’ici. La prochaine fois?

En attendant, on pourra réécouter l’incontournable album gris: «Le monde perdu».

(Le premier extrait, Gens du voyage, est en écoute ici.)

Ode à Chloé Sainte-Marie

12 octobre 2014

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Jadis comédienne légère et muse chez Gilles Carle, Chloé Sainte-Marie est l’exemple parfait d’une reconversion réussie. Pour cela, il a fallu du temps, une volonté de dissimuler son ancienne image. Regardez la couverture du cd «Je pleure, tu pleures», on devine à peine que c’est elle, la silhouette floue. Elle y chantait bellement qu’elle mettait sa «robe heureuse». 1999, année de sa renaissance.

Depuis, elle continue sa route, humble colporteuse de la poésie québécoise. C’est elle qui a créé plusieurs des chansons des 12 hommes rapaillés. Maintenant, elle a passé le flambeau Miron et part vers d’autres sentiers, d’autres poètes. Après une parenthèse en innu, elle revient avec un double album essentiellement en français et consacré aux plumes québécoises. Bel objet que ce «À la croisée des silences». Les deux cd (un chanté, l’autre récité à voix nue) sont glissés à l’intérieur d’un livre qui reprend l’intégralité des poèmes interprétés, incluant les variantes que l’interprète apporte. Le tout accompagné de photos des artistes et des portraits de Chloé dessinés par le cinéaste Carle. L’exergue de Louise Dupré donne le ton:

«On pense s’être accoutumé à l’absence, mais il suffit d’un rêve pour se retrouver devant la nudité de la mort.»

La chanteuse a confié une quinzaine de poèmes aux compositeurs Yves Desrosiers et Sylvie Paquette. Tous deux réussissent à insérer leurs notes sous les mots, de manière à ce qu’ils puissent être portés par l’interprète. Nous restons ici dans le domaine de poésies chantées, elles ne sont pas transformées en chansons comme pouvaient le faire un Léo Ferré ou un Jean Ferrat. Ça demande une écoute plus soutenue, mais c’est d’une telle beauté que ça vaut la peine de s’y attarder. Si on excepte les titres signés par Claude Gauvreau qui jurent avec l’ensemble, on se laisse envoûter avec plaisir, et deux sommets sont ainsi atteints en chemin: Tu aimes les pommiers (Louise Dupré, musique de Réjean Bouchard et David Bergeron) et Il y a certainement quelqu’un, un collage d’Anne Hébert et Hector de Saint-Denys Garneau mis en musique par Sylvie Paquette.

Jorane joue du violoncelle et signe l’arrangement de Lui reste, mais c’est à Réjean Bouchard que l’on doit cette facture musicale classique et bienvenue à la fois, à base de guitare et de clavier généralement sobres.

Le deuxième cd contient 34 poèmes dits simplement par Chloé. Un seul bémol, la plupart des auteurs choisis sont décédés ou assez âgés. Si on pouvait écrire de nouvelles lettres à un jeune poète, on lui conseillerait de s’adresser à Sainte-Marie, et d’attendre qu’elle poursuive son boulot: magnifier nos mots. Et quand ceux-ci sont chantés, plutôt que dits, ils portent encore plus loin.

La vie ne vaut rien?

1 octobre 2014

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Les astres s’alignent. Alors qu’on apprenait qu’un nouvel album d’Alain Souchon sortira en novembre, voici que l’auteur-compositeur-interprète-journaliste Tristan Malavoy lance à Montréal son nouveau disque, «Quatre», un maxi de quatre titres disponible uniquement en téléchargement.

Ça commence par une reprise de la prodigieuse chanson de Souchon, La vie ne vaut rien. Quiconque a entendu une fois l’originale ne peut s’empêcher de l’entendre tourner dans sa tête, avec une légèreté qui rappelle les robes d’été… Elle est imparable, quoiqu’un peu moins, déjà, dans l’enregistrement public… Comme si la fraîche beauté du premier enregistrement était indépassable, à jamais. On ne peut donc qu’être d’abord intrigué puis un peu déçu par cette nouvelle version signée Malavoy. Elle en devient un peu lourde, un peu empotée dans des sonorités actuelles. La faute à la réalisation de Jérôme Minière? Il est loin le temps du fabuleux «Petit cosmonaute», le Montréalais d’adoption s’est égaré en chemin – un peu comme ce billet, qui se voulait bref…

Et puis comme nous avons beaucoup aimé les deux premiers opus de Malavoy, on réécoute ce qu’il fait de La vie ne vaut rien, et on lui accorde finalement la note de passage. Mais on ne peut qu’avoir un regret: qu’il ne se soit pas plutôt attaqué à Jean-Louis Murat et Le lien défait, qu’il reprend à merveille sur scène depuis longtemps, surclassant l’originale.

Après le Souchon, le charme reprend. Son doux chant, la souplesse des chansons. On est séduit par Quelle femme, en duo avec Ariane Moffatt, sur un texte de Jean Désy. Le boulot de Minière colle bien à l’univers propre de Malavoy. On est dans la même orbite que sur les deux albums précédents. En apesanteur. Et ça se termine bien rapidement…

Les carnets de la chanson québécoise moderne et poétique s’enrichissent ici de quelques pages stylées et vaporeuses.


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