Michel Rivard: le coeur de sa vie

1 mai 2019

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Michel Rivard revient sur les planches avec un spectacle totalement inédit, L’origine de mes espèces, une pièce de théâtre alimentée de chansons neuves, une autofiction qui raconte sa jeunesse, le tout avec la tendresse et l’humour qu’on lui connaît.

Au bout du fil, Michel Rivard semble heureux de partager ce nouveau projet. Ce n’est plus simplement un disque, mais un livre d’une centaine de pages, accompagné d’un cd avec les chansons du spectacle (sans les monologues entre elles). Le sous-titre a son importance : Théâtre musical en solitaire. En un peu plus de 90 minutes, avec le soutien d’un seul musicien (Vincent Legault), le chanteur jouera une pièce de théâtre dans laquelle il chante. Mais Rivard insiste : il restera dans l’inédit, il ne fera aucune chanson connue : «L’idée, c’était de briser le moule. Je suis de plus en plus lassé du show-biz dans sa trajectoire habituelle : écriture, album, promo, monter le show avec de nouvelles chansons mais en mettant des vieilles aussi, on le fait un bout de temps, et on recommence.»

Puis il évoque de lui-même le rôle de sa compagne, la parolière et productrice télé, Ève Déziel : «Ma blonde Ève m’a beaucoup poussé dans le derrière en me disant que si j’étais tanné de faire ça, je devais proposer autre chose. Que je pourrais inverser ça en parlant plus que je ne chante. J’avais déjà l’idée de raconter mes origines, la rencontre de mes parents, à leur union un petit peu boiteuse, à mon enfance, aux recherches que j’ai faites plus tard pour comprendre la relation de mes parents. Alors j’ai décidé de jumeler tout ça en prenant ce sujet-là. J’avais peur car je ne voulais surtout pas tomber dans, entre guillemets, la Personnalité connue qui raconte son enfance malheureuse, dit-il en riant. Premièrement, je n’ai pas été malheureux!»

Ceux qui ont vu Michel Rivard sur scène, comme chanteur ou improvisateur, savent qu’il a la parole facile, qu’il aime blaguer, faire des détours. En entrevue, il est comme ça aussi. Il accepte volontiers de déborder du sujet, il évoque pour nous Patrick Norman, Joni Mitchell, Procol Harum, Bob Dylan analysé par Greil Marcus, il s’avoue un amateur du magazine musical londonien Uncut. On jase également de l’excellent documentaire que lui ont consacré récemment les Grands reportages de RDI.

Et c’est sans heurt qu’on revient à notre propos : «Ça a été un long processus. Ça se passe sur trois ou quatre ans à peu près. C’est un sujet délicat. Je ne voulais pas remettre dans la face de ma mère les moments de sa vie où elle était moins heureuse. Elle est décédée il y a quatre ou cinq ans, et il y a eu une libération d’une certaine façon, en me disant que je pouvais dorénavant raconter ce que je veux. Je me suis informé en parlant avec des membres de ma famille, des oncles, des tantes, mais je ne cite pas de noms propres dans mon texte.» D’une certaine manière, il a voulu raconter le cœur de sa vie, mais en prenant soin d’épargner ses proches de l’embarras de la vie publique.

C’est donc un monologue en solo, parfois émouvant, parfois drôle. «J’ai travaillé avec Alexia Bürger, une auteure de théâtre, metteure en scène et comédienne. Elle était ma conseillère en dramaturgie. J’avais vu sa pièce Les Hardings, et j’avais adoré ! Elle a une structure dramatique extraordinaire. C’est elle qui m’a aidé à donner une forme théâtrale, à mettre dans l’ordre les centaines de bouts de monologues et de poèmes que j’avais, et à en faire une ligne dramatique. Et elle m’a aussi aidé pour les coupures, parce que j’étais parti pour un show de quatre heures!»

Michel Rivard rigole encore. Et pour la suite? Il n’a pas d’autres projets immédiats que cette pièce de théâtre qui, à la rigueur, pourrait être appréciée par quelqu’un qui ne le connaît pas du tout, qui ne connaît rien du chanteur. En gommant les noms propres et les références trop précises, il l’a également universalisée.

Francis Hébert

(pour L’Entracte de mai 2019)

Bruno Marcil: se recentrer

21 janvier 2019

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Comédien et auteur-compositeur-interprète, le Québécois Bruno Marcil avait fait paraître son premier opus en 2007 (lire ma critique de l’époque). On y trouvait de bonnes choses, mais diluées dans de la pop et de l’humour

Une décennie passe. On peut voir Marcil au théâtre, au cinéma et à la télé (Mémoires vives, Les Invisibles, etc.). Et fin 2018, il publie sur Internet «Les marches lentes», un très beau deuxième album. Métamorphose remarquable: il se recentre désormais sur la chanson folk, tendue de  mélancolie, avec quelques bouffées plus légères et de critique sociale pleine de compassion.

On l’a tellement aimé que l’on a décidé de lancer à l’artiste quelques petites questions rapides par courriel. «Les marches lentes» n’est disponible ni en cd ni en vinyle, mais on peut l’écouter (et l’acheter!) intégralement sur sa page Bandcamp. Notons un duo avec Ariane Moffatt.

Il faudra s’y faire. Désormais, nous vivons dans un monde virtuel… Mais en 2019, on peut au moins se balader avec cette collection de chansons tendres dans les oreilles.

 

1) Onze ans ont passé entre ton premier et ton second album. Est-ce que c’est ton métier de comédien qui t’a tenu si occupé? Pourquoi le sortir finalement maintenant?

BM: Le métier de comédien m’a effectivement beaucoup occupé en plus de mon métier de papa. Mais malgré tout, au long de ces années, j’ai accumulé un certain nombre de chansons. Une direction franche et sensible s’est imposée. Philippe Brault et moi avons donc amorcé un travail de studio mais sans se fixer de délais ni d’intention autre que celle d’aller au bout de la proposition. Il fallait que ça reste sincère et épuré. C’était aussi une occasion pour Philippe et moi de passer de magnifiques moments entre amis à faire de la musique.

2) Sur ce nouveau disque, on remarque que tu quittes la pop et l’humour pour te recentrer sur le folk plus intimiste et mélancolique. Comment ce virage s’est effectué?

BM: Sur mon premier album, on peut retrouver plusieurs morceaux qui touchent à cette écriture simple et sensible. Malgré tout, j’étais plus jeune et peut-être plus assoiffé que ma musique soit entendue par le plus grand nombre. J’ai donc essayé de faire coller des pièces à un univers plus emprunté à la pop. Ça donnait un album moins cohérent mais malgré tout, certains morceaux me sont encore très chers.

3) Justement, qu’écoutais-tu comme musique en 2007 et en 2018?

BM: J’écoutais sûrement du Bashung que j’aime profondément. Particulièrement le Bashung de L’imprudence (l’album En amont sorti après sa mort et sans son accord m’a déplu pour plusieurs raisons). J’ai toujours écouté beaucoup de musique il est donc difficile pour moi de trancher. Mais certains albums me suivent depuis plusieurs années. Eliott Smith (Either\Or), Robert Johnson, Isobel Campbell et Mark Lanegan (Ballad of the broken seas), James Blake, Tom Waits, Bon Iver. Plus récemment, l’extraordinaire album Carrie & Lowell de Sufjan Stevens m’a tellement apporté de chaleur. Avec pas d’casque est pour moi un incontournable des dernières années au Québec. Je découvre aussi Emma Louise avec son Lilac Everything.

4) Pour des raisons financières, ton nouvel album ne paraît qu’en format numérique. Avais-tu démarché des maisons de disques?

BM: J’avais approché deux maisons de disques mais sans vraiment y donner suite. Je n’étais même pas convaincu de vraiment vouloir sortir l’album. Toute l’énergie que demande la sortie d’un album et le bruit qu’on doit faire pour intéresser les gens, tout ça est bien loin de la musique elle-même. Je l’avais déjà fait en 2007 et ça ne me tentait plus. De l’attention et des projets artistiques forts, j’ai la chance d’en avoir déjà beaucoup. Mais comme j’aime profondément cet album et que je sentais qu’il allait s’évanouir et peut-être même emporter tout mon amour pour la musique avec lui, j’ai finalement décidé de le sortir. Mais je n’avais pas envie de faire de remous. C’est un album tellement intime que j’avais une pudeur réelle à le sortir au grand jour. Ça explique peut-être le manque d’ambition que j’ai eu à son égard avant sa sortie. C’est suite aux multiples commentaires si touchants que j’ai reçu d’un peu partout que j’ai repris confiance et eu envie de le pousser d’avantage.

5) Comment juges-tu notre réalité artistique actuelle dans laquelle le virtuel prédomine? On ne loue plus de DVD, on n’achète plus de disques physiques, on lit sur des tablettes plutôt que des livres… Suis-tu toi aussi cette tendance?

BM: Je dirais que je suis ambivalent sur cette question. Je n’ai jamais eu d’attachement pour les CD. L’objet lui-même est sans âme alors que j’aime vraiment le vinyle. Les heures que j’ai passé enfant à regarder certaines pochettes de vinyle… C’est pourquoi je peux écouter des tas d’albums de façon numérique mais certains albums, je les veux en vinyle. Même chose pour les livres. Certains romans peuvent faire une excellente lecture de nuit sur tablette, mais d’autres imposent une version papier.

6) Comptes-tu faire des spectacles avec ces nouvelles chansons?

BM: Avec Philippe Brault, on regarde pour fixer une ou deux dates précises pour faire un spectacle. Probablement en mai. 

7) Quelle place occupe ton travail d’auteur-compositeur-interprète par rapport à celui d’acteur?

BM: Mon rapport à la musique a toujours été un rapport très intime mais aussi, un désir et une façon de communiquer avec mes semblables. Il rejoint en ce sens le travail de l’acteur. Mais dans le contexte musical, c’est mon propos que je mets de l’avant. Je deviens l’auteur, le metteur en scène et l’interprète. Clairement pour moi, ces deux métiers sont toujours très reliés et se nourrissent constamment l’un et l’autre.

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Traversées (6)

16 janvier 2019

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Il faut bien l’avouer: parmi les chanteurs vivants, Jofroi est notre Belge préféré, bien qu’il habite en France depuis belle lurette. Préféré? Enfin, presque: il y a Julos Beaucarne qui le côtoie dans notre coeur d’amoureux de la chanson poétique et artisanale. Ça tombe bien. Sur son nouvel album original, Jofroi reprend un classique beaucarnien, Le petit royaume.

Voici un disque qui commence majestueusement avec  Habiter la terre. Les émouvants arrangements de Line Adam, la souplesse de la plume du chanteur. Une splendeur. Cette chanson sera un nouveau point de repère dans son oeuvre.

Au gré du violon, du piano, des guitares ou de l’accordéon, Jofroi nous offre un voyage humaniste, préoccupé socialement et écologiquement. Mentionnons la richesse également du livret, avec photos, paroles et textes de présentation.

Cet opus nous aidera à patienter en attendant les deux dernières et indispensables rééditions promises pour ses microsillons de 1978 et 1979.

En fermant les yeux, on peut écouter Habiter la terre ici.


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Du côté d’Aram, pas de réédition prévue alors il nous offre un nouvel album qui mélange de vieilles chansons réenregistrées pour l’occasion et des inédites. Mais soyons francs: depuis qu’il a repris son nom complet, Aram Sédèfian côtoie les cimes. Tout: la voix, les arrangements, l’écriture, le chant. Depuis 1997, on est émerveillé par ses chansons, encore plus qu’à ses débuts. Autant son premier 33-tours paru chez Saravah en 1976 mériterait d’être réédité tel quel, autant ses réenregistrements ne déméritent pas. Et ça, c’est rare.

À l’automne, il a fait paraître «Des jours et des heures», sous une jolie pochette cartonnée bleue. Bleue comme une mer chaude, pour envelopper des chansons aux parfums orientaux, gourmands. Aram a même le bon goût de mettre en musique et chanter le fameux poème de Gérard de Nerval, Fantaisie… «Il est un air pour qui je donnerais/Tout Rossini, tout Mozart et tout Weber/Un air très vieux, languissant et funèbre/qui pour moi seul a des charmes secrets»…

Un extrait du nouveau cd ici

 


On change complètement d’univers avec le troisième album de l’auteure-compositrice-interprète Salomé Leclerc, probablement la meilleure production québécoise en 2018 avec Monsieur Mono.

Succinct, «Les choses extérieures» regorge de sensualité pop de bout en bout. L’alliance entre la voix frémissante et les guitares électriques rappelle parfois Françoise Hardy (période «Le danger») ou la jouissive actrice-chanteuse Jeanne Balibar.

Exceptionnellement, regardons un clip pour apprécier le travail de la chanteuse, dans sa simplicité, sa douceur, son rayonnement… Et ne négligeons pas d’admirer cette pochette parfaite, candide et charnelle.

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Au doux pays de Vigneault

11 décembre 2018

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On doit à Tandem.mu et Le Nordet ce beau coffret de huit cd. Il est de première nécessité : il réédite intégralement sept albums originaux de Gilles Vigneault, couvrant la période 1971-1983. Cinq disques en studio gorgés de sève poétique, et deux enregistrements en public (dont un double). Le son est impeccable.

L’élégant boîtier se présente en format DVD, il contient deux gros livrets avec les paroles des chansons. Le seul problème de ce type de présentation, c’est que les cd risquent de s’abîmer lorsqu’on les manipule.

Les pochettes recto et verso des microsillons sont reproduites, on ne peut que s’en réjouir. Bémol majeur : elles sont difficilement lisibles. Il aurait fallu retranscrire les crédits artistiques à l’intérieur des livrets. On en profite pour saluer ici la mémoire d’un ancien et très fidèle collaborateur de Vigneault : Gaston Rochon, son pianiste-compositeur pendant des années et dont on peut apprécier les arrangements musicaux sur ce florilège.

Pas de textes de présentation à l’intérieur, mais on a l’essentiel : les chansons rééditées avec soin. On indique qu’il s’agit du premier coffret, on ne peut qu’espérer qu’un deuxième rapatriera trois microsillons majeurs de Vigneault mais jamais repris en cd dans leur forme originale: «Les voyageurs» (1969) ; «Du milieu du pont» (1969) et «Le voyageur sédentaire» (1970). Ils sont indispensables et pourtant aujourd’hui introuvables.

Le pays de Vigneault, c’est aussi le nôtre. Il était grandement temps qu’on le célèbre à sa juste valeur avec cette réjouissante rétrospective.

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Splendides chansons tristes

15 novembre 2018

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En 2005, on se prenait le premier album de Monsieur Mono en plein coeur, à l’instar d’un Mano Solo: des chansons sombres, rageuses et désespérées. Infiniment belles.

Derrière le pseudo de Mono, se cachait (à peine) Éric Goulet, auteur-compositeur-interprète québécois, chanteur de groupes pop-rock comme Possession Simple ou Les Chiens.

Ce projet perso, c’était une manière pour lui d’exorciser une rupture récente. Poignant, honnête. À nu. Le deuxième opus de Mono, trois ans plus tard, était réussi mais moins émouvant. Sans connaître sa vie privée, on le sentait moins écorché.

Une décennie passe. Il revient avec un troisième disque signé Monsieur Mono: «Le grand nulle part». Et on renoue avec lui, avec sa sensibilité, sa sincérité à vif. Portées par le piano et un quatuor à cordes, ces nouvelles chansons de rupture bouleversent.

Elles viennent rejoindre ce qu’Éric Goulet a fait de meilleur en près de trente ans: le premier Mono, et «La nuit dérobée» avec Les Chiens. Ses trois albums noirs. Essentiels.

Une note sur les formats disponibles en terminant: on peut se le procurer en numérique, en cd (une simple pochette de carton brun). Mais si vous voulez un objet à la hauteur du contenu, on ne peut que suggérer le somptueux microsillon: vinyle transparent, paroles, dessins (de Simon Bossé), crédits – toutes des choses absentes de la version cd.

On peut l’écouter ici.

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Nino

11 septembre 2018

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À l’été 1998, Nino Ferrer décidait de nous quitter, pour de bon cette fois, après avoir fui le grand public et le milieu artistique. Il voulait vivre en marge, et il nous laisse une brassée de grandes chansons mélancoliques (Ma vie pour rien; C’est irréparable; La rua Madureira; Oerythia; L’inexpressible; etc.) et des microsillons prodigieux (pour les meilleurs, citons «Enregistrement public» 1966; son chef-d’œuvre de rock progressif «Métronomie»; «Nino Ferrer & Leggs»; «Nino and Radiah»; «Blanat»; et enfin «Ex-libris»). Et ne boudons pas nos plaisirs primaires avec des bulles de savon humoristiques comme Les cornichons; Oh! Hé! Hein! Bon!; Madame Robert

À l’occasion de ce funeste anniversaire, l’éditeur «Le mot et le reste» publie «Nino Ferrer: un homme libre». C’est la deuxième fois qu’Henry Chartier consacre un ouvrage au chanteur. Chartier n’est pas à proprement parler un expert en chanson française. Il se présente plutôt comme «spécialiste des musiques actuelles». On lui doit des livres sur John Lennon, Serge Gainsbourg, Kurt Cobain, Christophe ou sur… le rock satanique. Ce qui peut faire peur, admettons-le. Au bout du compte, il analyse le travail de Nino de manière parfois fine, avec force détails (quelques fois trop), et en d’autres occasions superficiellement, multipliant les références culturelles pédantes et surtout inutiles. Et on ne parle même pas des comparaisons boiteuses entre Ferrer et ses collègues.

Cependant, l’important est ailleurs: dans l’énergie et la passion que met Chartier pour nous faire redécouvrir et approfondir le parcours de Nino. Il décrit la vie privée du chanteur, jusque dans des détails très intimes sur ses mœurs amoureuses. Mais ça aide à comprendre l’homme et l’oeuvre. Il s’appuie sur de nombreuses entrevues et textes de Ferrer ainsi que sur des entretiens réalisés avec ses proches et collaborateurs. Il explore longuement la carrière internationale de l’artiste, particulièrement en Italie. On retrouve également une discographie très riche, mais qui oublie quand même de citer le cd hommage à Nino Ferrer enregistré par des artistes québécois (ma critique d’origine ici).

Touffu, son bouquin est un bon complément à la bio de référence («Nino Ferrer, du noir au sud» de Christophe Conte et Joseph Ghosn, qu’on aimerait bien voir rééditée en poche, actualisée).

Chartier dresse le portrait d’un artiste fantasque et colérique, amusé et désabusé.

Trésors exhumés

9 septembre 2018

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En 2016, l’étiquette française Frémeaux & associés avait publié une première et puissante anthologie de Gérard Pierron (ma critique ici). En voici la suite, «Trésors perdus», quatre cd pour couvrir la période 1981-2013. Les grandes chansons poétiques et sociales n’y manquent pas, chantées d’une voix sobre, belle, frémissante. Parmi les plus fortes, citons Scheveningue, morte saison; La rue des ciseaux dorés; Le marchand d’oranges… On regrettera que son troisième microsillon (1981) ne soit pas intégralement repris ici, mais il paraît que Pierron n’a jamais été satisfait du mixage original du vinyle, pourtant un de ses meilleurs albums en carrière. Pour nous consoler, d’autres extraits du même 33-tours avaient été réédités sur la première anthologie.

Sur la nouvelle, on trouve de généreux extraits du double album «Plein chant» et la totalité de «Carnet de bord». On peut y redécouvrir avec plaisir Le maître et la boule (tirée de «Chansons en charentaises»). Les choix y sont généralement judicieux, la pochette très belle (que l’on doit encore une fois à René-Claude Girault), le livret, riche en documents. On aurait juste aimé qu’il n’y ait pas de fautes dans les titres des morceaux, parfois écrits d’une manière (dans le livret) et parfois d’une autre (sur le verso du boîtier) – sans oublier l’emploi de majuscules fautif.

Sur le cd 2, on renoue avec une pièce maîtresse de la chanson poétique française, puisqu’on le réédite intégralement et dans le bon ordre: «La chanson d’escale» (1990), des textes du poète marin Louis Brauquier, mis en musique par Pierron, avec des arrangements et l’accordéon de Richard Galliano. C’est époustouflant. Une oeuvre à faire chavirer le coeur.

Dans le dernier numéro de la revue Hexagone, on apprend que Pierron travaille actuellement à son prochain disque qui devrait être un duo accordéon/voix. Une formule peu utilisée, mais qui a donné le chef-d’oeuvre de Leprest «Voce a mano» (qui fait partie de ma discothèque idéale). Tout permet de croire que Pierron saura se hisser à cette hauteur, lui qui nous bouleverse depuis des décennies.

À l’ancienne

19 juin 2018

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Ça fait quelques années que ce livre était dans l’air. À l’origine, il devait paraître en janvier… 2017. Ça laisse le temps de rêver à ce que pourrait être un bouquin sur Graeme Allwright écrit par la plume sérieuse et érudite de Jacques Vassal, un pilier de Rock & Folk des années 60-70 à qui l’on doit des ouvrages sur Brassens, Brel, Ferré, Leonard Cohen, Jacques Higelin, etc.

Voici que l’on reçoit enfin «Graeme Allwright par lui-même», un titre qui porte à confusion car il ne s’agit pas d’une autobiographie mais bien d’une biographie signée Vassal. On raconte la vie du chanteur, ses débuts dans le théâtre, les mille et un petits métiers exercés, les nombreux voyages, sa philosophie, sa spiritualité, ses engagements… Bref, on fait le tour du personnage Allwright. Vassal a recueilli les confidences des enfants de l’artiste, de ses amis, de ses musiciens, de sa première femme et de Graeme aussi, qu’il connaît depuis les années 60.

Ça donne des pages chaleureuses, honnêtes, sensibles. Un portrait plutôt complet de l’homme. Le hic? C’est qu’il s’agit d’un chanteur, et que cet aspect est traité de manière très accessoire. Lorsque des oeuvres sont citées, c’est comme prétexte à parler d’autres choses: ses idées, ses convictions, son comportement. On reste dans l’anecdote.

C’est une biographie à l’ancienne, pourrait-on dire. Dans les dernières années, les livres qui paraissent sur les chanteurs nous ont habitués à autre chose. Ceux-ci mettent l’oeuvre au centre de tout. On entre en studio avec eux, on discute des arrangements, du choix des chansons. Vassal ne fait qu’effleurer la discographie de Allwright alors que ça aurait dû être le coeur de son propos.

Les meilleurs disques de Allwright, non seulement n’ont jamais été réédités en cd, mais ils sont à peine cités par Vassal! On aurait voulu qu’il développe là-dessus, on aurait voulu en savoir plus sur «De passage» (1975), «Questions» (1978) et «Condamnés?» (1979).

Mais Vassal est de l’ancienne école du journalisme, celle où il était primordial que l’homme soit à la hauteur de l’artiste, qu’il soit «sincère». Son livre découpé en chapitres thématiques est une bonne introduction au chanteur. On prend plaisir à le lire, mais on en voudrait davantage.

Au Cherche-Midi éditeur, 298 pages, avec discographie et index mais sans photo.

Traversées (5)

11 juin 2018

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Commençons par deux rééditions importantes et soignées. Belles, fidèles, elles reproduisent à la fois les chansons dans l’ordre originel du microsillon et les images de la pochette.

D’abord, le Belge Jofroi nous offre «La Marie-Tzigane n’est pas un bateau», paru en 1981 mais qui conserve néanmoins le son riche et acoustique des années 70. Il s’agit d’un de ses meilleurs albums. On peut y réentendre L’ours; Matins d’octobre; L’Indien… Une pièce majeure dans la mosaïque d’une certaine chanson française poétique et artisanale. D’ici la fin de l’année, Jofroi prévoit rééditer «L’odeur de la terre» (son sommet de 1978) et publier un nouvel opus original.

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Et puis, il y a Areski. «Un beau matin», son premier 33-tours sorti chez Saravah en 1971 avait été furtivement repris en cd en 2008… au Japon. Pour être franc, on ne l’avait même pas vu passer, comme c’est le cas avec la plupart des importations nippones. Il était grandement temps qu’il reparaisse pour la francophonie. On doit cette réédition à l’étiquette Le Souffle continu, qui tient boutique à Paris. Elle avait déjà réédité certains disques de Saravah (Barney Wilen, Mahjun, Cohelmec Ensemble), mais hélas uniquement en vinyle. Pour Areski, elle a décidé d’offrir, en plus, une version CD.

C’est tout bénéfice et espérons que les prochaines sorties seront également disponibles dans les deux formats. Les lecteurs de ce blogue le savent, le format CD comprend de nombreux avantages: moins cher, plus maniable, plus exportable, moins encombrant, il s’use moins vite, il ne gratte pas et… on peut sauter des chansons. Toujours pratique.

Cet Areski cuvée 1971 est extrêmement original, mêlant chanson française et musiques du monde, quelques mots de Pierre Barouh ou Brigitte Fontaine, les percussions et la voix envoûtantes du musicien d’origine kabyle, le violoncelle de l’omniprésent Jean-Charles Capon… Ça devrait plaire à ceux qui aiment le duo Areski & Fontaine ou qui adorent, avec raison, le gigantesque et indépassable «Higelin & Areski» (1969)…

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Terminons ce billet avec un auteur-compositeur-interprète québécois, Ian Fournier, qui sort ces jours-ci trois albums d’un seul coup! Nous avons aimé ses projets thématiques: son Nelligan (ma critique de l’époque), ses chansons qui racontent l’Histoire avec «Légendes du Val Saint-François» (avec de beaux tableaux de Laurent Frey dans l’épais livret) ou son adaptation chansonnière des lettres de Van Gogh à son frère («Mon cher Théo»; 2016).

Cette fois-ci, il propose de nouveau un disque instrumental joliment mené («Battements d’rêves»). Sur «Déprimates», il cède en général à une veine qui rappelle fâcheusement Bernard Adamus, mais revisite aussi un titre de Plume Latraverse/Gerry Boulet (Prends pas tout mon amour) d’une manière si personnelle qu’il est métamorphosé et constitue le meilleur moment du CD.

Mais le plus important est ailleurs. C’est avec la troisième parution que Fournier signe ce qu’il a probablement fait de mieux jusqu’ici: «Troba», un opus enregistré à Cuba qui métisse langueur, contemplation et quelques touches de flamenco. Il fallait oser.

S’il veut franchir un cap créatif supplémentaire, Fournier devrait cependant intégrer des refrains ainsi que des mélodies plus accrocheuses pour laisser le public respirer un peu. Qu’il ait envie, lui aussi, de s’approprier les chansons. Qu’elles se propagent ailleurs, grâce aux airs qu’on peut siffloter.

Le site de Jofroi, c’est par ici

Celui du Souffle continu, c’est

Pour découvrir Ian Fournier, suivez ici

Dans la tête de Pierre Lapointe

5 juin 2018

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L’automne dernier, Pierre Lapointe publiait «La science du cœur», un magnifique album aux arrangements orchestraux raffinés. Pour sa nouvelle tournée, il présente une singulière formule à trois têtes : piano, marimba et voix.

Passer une demi-heure au téléphone avec Pierre Lapointe, ça a son charme. Entre le badinage et les explications sérieuses, on a droit aussi à une balade dans l’histoire de l’art. Le chanteur parle de peintres, de cinéastes, de photographes. Loquace, il est également méticuleux, prenant la peine parfois d’épeler le nom des artistes qu’il cite! Il n’oublie pas les pays qu’il visite (le Japon, la France) ni ses amis chanteurs (Albin de la Simone ou Jeanne Cherhal avec qui il avait rendez-vous Place des Abbesses à Paris, comme dans sa chanson). Après le très chargé «Punkt» (2013), on le retrouve plus dénudé, avec des lignes claires et des confidences fébriles. Ne vous fiez pas à la pochette délibérément kitsch : «La science du cœur» est un des disques les plus envoûtants de son auteur, qui a justement le désir de «créer de la beauté», nous confie-t-il.

«Les chansons sont comme des vêtements. Il faut que ça t’aille», dit-il lorsqu’on lui parle des reprises des morceaux des autres qui égrènent son répertoire, de Brigitte Fontaine à Barbara, de Claude Léveillée à Léo Ferré. Lapointe aime la chanson française depuis toujours et il le clame fièrement. «Lorsqu’on me propose de participer à un projet hommage, il faut que je puisse y apporter quelque chose, que ça ait un rapport avec moi. Sinon, je refuse, car je ne suis pas à la remorque de ce genre d’événements-là. Mais par exemple, pour Les plaisirs démodés d’Aznavour ou Dans les yeux d’Émilie de Joe Dassin, c’étaient des chansons que j’aimais énormément.»

«La science du cœur» rappelle le travail orchestral effectué par Alexandre Désilets sur le somptueux «Windigo», paru en 2016. Du bout des lèvres, Lapointe admet la parenté : «Mouais… disons que les deux, nous avons une volonté de travailler avec une orchestration qui est peut-être un peu démodée. Il y a un certain retour à ce genre d’orchestrations-là, avec beaucoup de cordes. Ce qui est contradictoire car on n’a jamais eu si peu d’argent pour faire des disques! Mais j’y tiens car pour moi l’arrangement est un outil pour faire exploser une chanson dans une direction plutôt qu’une autre.»

Et pour cela, il lui faut le bon partenaire. Cette fois-ci, il est allé le chercher en France avec le compositeur, réalisateur et arrangeur David François Moreau qui a œuvré dans la chanson (auprès de son frère Patrick Bruel ou de Cali) ainsi que dans la musique de film et la danse contemporaine! «David, c’est une tête très brillante : classique, jazz, expérimentation… Il était venu me voir en spectacle piano/voix. Il a eu un gros coup de cœur et m’a écrit un long message, mais moi je suis toujours très méfiant quand on me dit qu’on aime mes affaires», raconte-il d’un rire nerveux. Je l’ai rencontré, puis je suis allé sur son site Internet et j’ai tout écouté ce qu’il a fait. Ça fait longtemps que je voulais faire un album qui ferait le pont entre la grande tradition de la chanson française et la musique contemporaine, mais je n’avais pas nécessairement ces connaissances-là. J’aime la collaboration parce que ça nous oblige à aller ailleurs.» Avec Moreau, Lapointe avait trouvé la personne idéale. «C’est devenu NOTRE album. On a mis six mois à faire les arrangements.» Et ils sont stupéfiants.

Francis Hébert

(pour L’Entracte de mai 2018)


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