Archive for novembre 2014

Dans les tiroirs de Brassens

27 novembre 2014

brassens

D’abord, la surprise, mêlée d’excitation : quoi ? il existe encore des textes inédits de Brassens, qui n’ont pas été publiés dans l’énorme volume des «Oeuvres complètes» chez Le Cherche midi ? Il semblerait que oui, puisque ce même éditeur fait paraître aujourd’hui «Journal et autres carnets inédits». Là, c’est carrément l’extase, pour les amateurs du chanteur et ceux qui apprécient les genres littéraires intimes comme les lettres, les journaux… Et si vous alliez ces deux passions – Brassens ET les journaux littéraires – là vous risquez de vous ruer sur cet ouvrage…

Mais ce serait une erreur. Car vient la déception. Contrairement à ce que le laisse entendre le titre du livre, on nous donne principalement à lire non pas un écrit intimiste, mais des brouillons de chansons. Beaucoup, beaucoup de vers, dont certains se retrouveront tels quels ou un peu modifiés sur ses disques. Environ 300 pages d’ébauches. Une affaire en or, certes, mais pour les spéléologues brassensiens seulement. Et pour ceux qui aiment lire des vers écrits pour être chantés…

Trop peu de vraies proses suivies dans ce bouquin qui couvre la période 1946-1981, en différents cahiers. Et là où on attendrait une réflexion, des confessions, une vie intellectuelle et introspective de l’homme Brassens, on a principalement droit à des maximes, des sentences, des aphorismes. Un laboratoire essentiellement littéraire, sauf exceptions – par exemple, quelques lignes consacrées à la mort de Jeanne nous font regretter qu’il n’y ait pas davantage de cette inspiration-là dans ces pages.

Si les jeux de mots, les traits d’esprit vous amusent, ne boudez pas votre plaisir. Mais si vous cherchiez davantage à connaître un Brassens quotidien, qui raconte ses doutes, ses apprentissages (lectures, chansons, musiques, etc.), ses débats d’idées, vous le rencontrerez plutôt dans sa correspondance et ses préfaces, que l’on retrouve dans le précédemment cité «Oeuvres complètes», paru en 2007.

Le freak revient nous hanter

22 novembre 2014

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«J’me force pas pour chanter en joual / J’chante comme le monde parle» (Aut’Chose)

Le poète des ruelles de Montréal est de retour, c’est un miracle. Enfin un coffret pour le groupe à Lucien Francoeur. On le réclamait depuis des années, on annonçait sa parution en juin 2013, le voici : Aut’Chose, «L’intégrale : chaud comme un jukebox». Quatre cd en studio, et un dvd en public. Inutile désormais d’arpenter les disquaires d’occasion pour dénicher les vieux vinyles. On peut retourner aux racines de ces chansons rock, délinquantes, délirantes, qui secouent notre carcasse et les formats chansonniers classiques.

Le premier 33 tours, «Prends une chance avec moé» (1975), a déjà été brièvement réédité en compact en 1991, mais il n’est plus disponible sur le marché depuis longtemps. Quant aux deux autres vinyles, c’est leur premier pressage cd. Sous une pochette cartonnée simple, les recto et verso originaux sont reproduits, si on excepte une petite mention de rien pour les bonus. Des pochettes hallucinantes, à l’image des morceaux d’Aut’Chose…

Pour ce boîtier, les bandes maîtresses des années 70 n’ont pas été retrouvées, alors on a numérisé à partir de vinyles neufs et emballés. La qualité sonore est généralement très bonne. Par contre, les bonus, ajoutés à la fin des albums originaux, sont plutôt maigres : adaptation anglo, version 45 tours… Ils ne sont que trois, un par galette.

On retrouve aussi le cd «Chansons d’épouvante» (2005 ; dans la version simple) sur lequel Aut’Chose, formé du noyau dur Lucien Francoeur/Jacques Racine, réenregistrait ses morceaux avec brio, avec quelques musiciens plus jeunes de la scène rock/métal. Peu importe qu’on écoute ces paroles échevelées du freak de Montréal au premier ou au second degré, il y a une excitation certaine à le faire. Et ces réenregistrements sont de la dynamite. Trépignements assurés.

Ce coffret de 4 cd se complète, dans son édition physique, d’un dvd en public au Jardin des étoiles (1975 ; 51 minutes ; extrait disponible ici). Si on pouvait avoir des doutes en écoutant les disques, Francoeur les dissipe en arpentant les planches : il carbure au premier degré, et la caméra nous gratifie de quelques images spychédéliques… Celui qui vénérait tant Jim Morrison se donne à fond sur cette scène montréalaise. Pour le morceau, très réussi, Une saison en enfer, on est convié à un brassage qui évoque Rimbaud (pour le titre), et des effluves de The Doors et Pink Floyd.

Écrit en joual et parfois un peu confus, le livret est copieux, détaillé et contient, outre les paroles des chansons, une présentation du groupe. On y souligne que, selon Francoeur, le guitariste Jacques Racine est un pilier du groupe. Cette nécessaire remise en contexte historique est signée Ronald Mc Gregor, quelqu’un qui fait beaucoup pour perpétuer Aut’Chose. Par contre, le texte de Jean-Paul Daoust, qui préfaçait le cd «Chansons d’épouvante» à l’origine, a malheureusement disparu, ainsi que les photos du livret.

Qu’est-ce qu’il manque essentiellement ? Le cd de 2001 «Dans la jungle des villes» n’y figure pas du tout. Selon le producteur de cette réédition, Pierre Marchand, il n’a pas été inclus car il s’agit surtout d’un disque de Francoeur et que les membres originels d’Aut’Chose n’y sont pas tous… Même explication pour justifier l’absence du 45 tours de 1982 «Le rock-à-l’école». Pour les pistes supplémentaires, c’est un peu chiche, n’y avait-il pas d’enregistrement en public plus récent, le dernier Spectrum par exemple ?

Mais ce qu’Aut’Chose a fait de mieux (les deux premiers vinyles et «Chansons d’épouvante») revit dans cette «intégrale». Tous les freaks pourront s’en réjouir.

Leprest, répandu sur la table

19 novembre 2014

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«Une chanson, ça n’est ni une grande musique ni un texte extraordinaire. Chanteurs, nous ne sommes pas des acteurs, mais des bâtards de tout ça. Nous nous battons avec de toutes petites choses fragiles qui peuvent gagner les coeurs.» (Leprest)

Là, répandue sur la table, une partie de l’œuvre de l’auteur-interprète Allain Leprest, un des artistes français les plus originaux et puissants des trois dernières décennies. Affecté par la maladie, il a choisi de nous quitter la mi-cinquantaine à peine dépassée… Culte, célébré par ses pairs, la presse spécialisée et la frange du public qui le connaissait, il demeure inconnu pour la majeure partie des gens.

On souhaiterait que ceux-ci tombent par hasard, sur les pointes, sur cet ouvrage «Allain Leprest, dernier domicile connu» (chez l’Archipel) du journaliste et animateur Marc Legras, amoureux de la chanson française. Une biographie passionnée de Leprest. Depuis le temps qu’on attendait un ouvrage de référence sur lui, enfin on l’a. La démarche sérieuse, consistante, suscite l’admiration, elle a dû demander des années pour rencontrer l’artiste, colliger les textes, enquêter, réécouter les disques, voir les spectacles… Il faut saluer ici la somme de travail.

On aime le chanteur mais on sait aussi que ses disques ne sont pas toujours à la hauteur de son écriture et de ses spectacles expressionnistes. On l’a comparé parfois à Jacques Brel, et c’est vrai qu’il partage un charisme scénique et une plume qui trempe dans la même audace et inspiration. Mais sous son nom, on trouve seulement deux immenses albums : Voce a mano (qui fait partie de ma discothèque idéale) et son Olympia 1995. Pour le reste, il faut fouiner, piocher pour extraire les chansons grandioses entourées de titres assez ternes ou gâchés en partie à cause des arrangements (les deux premiers disques et Nu) ou de la piètre interprétation pour cause de maladie (la dernière décennie de sa vie).

On n’évoque guère les scories dans la bio de Legras, elle reste assez neutre ou admirative. Ça manque parfois de regard critique, certains passages ne sont pas clairs ou précis… Mais globalement, le biographe fait de l’excellent boulot en nous expliquant les racines de l’œuvre et du personnage Leprest, à l’aide d’entretiens qu’il a réalisés avec lui, d’extraits de chansons et de presse, de comptes rendus de spectacles, etc.

Legras cherche à éclairer la démarche artistique de Leprest, sans trop se perdre sur des détails de la vie privée, et c’est tout à son honneur. Lire une biographie pour comprendre une œuvre, et non pas fouiner dans le passé de l’Artiste… Tant mieux ! Par contre, le biographe esquisse trop rapidement les histoires d’amour de Leprest pour qu’on puisse en saisir la teneur. Et puisque ces romances jouent un rôle dans les textes futurs, on aurait ainsi pu élaborer un peu plus, tout en restant respectueux… On semble aussi avoir oublié que Leprest était venu chanter au Québec autour de 1998 dans le cadre du Coup de cœur francophone. Son cd «Nu» n’étant pas paru chez nous, il a été impossible aux spectateurs de mettre la main dessus, puisque le chanteur en avait apporté à peine quelques exemplaires pour les médias, le lot vite épuisé… Quand on ne sait pas se vendre, on reste souvent méconnu, et ce n’est pas toujours la faute des Méchants Médias…

Leprest est aussi un immense parolier pour ses collègues, que l’on pense surtout à Francesca Solleville (indispensable cd «All dente – enregistrement du spectacle») ou avec Romain Didier… Il a été mis en musique entre autres par Jean Ferrat et par l’extraordinaire Gérard Pierron. C’est l’histoire de ses amitiés, de ses rencontres artistiques qui s’étend sur 337 pages comme un pur régal pour l’amateur de cet auteur culte, trop souvent déifié.

Le livre de Legras est précieux, mais il participe aussi à une tendance lourde dans l’édition que l’on remarque de plus en plus depuis une dizaine d’années. Les lacunes éditoriales: quelques fautes dans les titres, dans les citations de paroles ou les noms propres, des omissions dans la discographie, à la rigueur ça passe encore. Mais un ouvrage de 400 pages (incluant une cinquantaine juste pour l’annexe) sans table de matières, c’est inacceptable. Et un index des personnes citées aurait été grandement utile pour s’y retrouver. Passer des années à faire des recherches sur un chanteur, écrire une bio en bien des points admirable, s’investir à fond, avec passion, tout ça Legras l’a fait. Il n’aurait manqué que l’éditeur y mette un peu plus du sien…

Dans les annexes, on trouve des textes rares ou inédits, un choix de paroles de chansons, de proses diverses, un article de Leprest sur le Tour de France…

Il existe un gros travail d’édition encore à réaliser autour de Leprest : les œuvres rares jamais (ou trop brièvement) parues sur cd dont parle Legras à plusieurs occasions, un recueil de ses textes (chansons, proses, articles, voire correspondances si elles existent) et la (re)mise en circulation des dvd documentaires sur le chanteur, dont tous ne nous sont pas parvenus… tout gourmand fouineur que l’on soit.

Marc Legras fait revivre Allain Leprest avec cet ouvrage et nous donne l’envie de renouer avec la voie leprestienne, encore et toujours, avec une acuité encore plus vive. Cette bio vaut son pesant d’espoir.

Dans sa chanson Combien ça coûte, il s’interrogeait sur la valeur des choses :

«Les mains de la flûtiste

Et l’orgasme du vent

La pluie sous ton imper

Les banquises de sable

Le salair’ de mon père

Répandu sur la table»

Éternel Moustaki

5 novembre 2014

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«Nous avons trop de goût pour la chanson pour suivre nécessairement le goût du jour.» (André Belleau, La rue s’allume, dans «Surprendre les voix»)

Georges Moustaki a eu moins de chance que ses collègues sur le marché des rééditions. Le premier et seul coffret d’importance remonte à 2002, en 10 cd et 222 titres. Intitulé «Tout Moustaki ou presque», il était luxueux, couvrait toute sa carrière. Mais si on se fie au livre de Sophie Delassein («La vie avec Moustaki»), il a été vite fait mal fait : monté n’importe comment. L’ordre des morceaux n’est pas toujours respecté, et certains instrumentaux ont été mis sur une autre galette, comme des bonus. Sur certains cd, on trouvait plus d’un album et pas toujours complet… Résumé en deux mots, ce boîtier bourgogne était cher et bordélique.

C’est donc avec joie qu’on plonge dans ce nouveau et joli coffret de 13 cd (147 titres) à prix modique. Il reprend les enregistrements studio de l’essentielle période Polydor. Tout ce qu’il a fait entre 1969 («Le métèque») et 1984 («Pornographie»).

Tout ? Non. Et c’est là qu’on recommence à grincer des dents. On a oublié d’inclure les 45 tours ! Sur les 13 albums originaux, qui reproduisent les pochettes recto et verso, on n’a pas cru bon d’inclure de bonus (ni sur un disque séparé, comme on le fait parfois dans ce type de boîtier, afin de respecter le contenu original, mais d’offrir un panorama plus complet, avec des chansons majeures hors albums).

Oubliez donc des titres importants comme Il n’y a plus d’amandes, née de sa collaboration avec Henri Salvador, ou Mendiants et orgueilleux. Oubliez une partie des chansons signées du grec Théodorakis.

Mais pour le reste, il y en a pour des heures de plaisirs chansonniers là-dedans. Des perles méconnues (l’incroyable La rose de Baalbeck, par exemple). Né à Alexandrie en Égypte, Moustaki a émigré en France et n’a pas cessé de métisser son œuvre aux sources du Brésil, de la Grèce, de l’Argentine, du Portugal, etc., pour en faire quelque chose de puissant, de cohérent, d’unique. Dans cette intégrale, on croise les noms de Verlaine, Piaf, Barbara, Brassens, Areski, le groupe néerlandais Flairck (le temps d’un opus étonnant)…

C’est bouillonnant de richesses musicales et textuelles, de douceur, parfois de révoltes…

Le coffret est accompagné d’un modeste livret avec un texte de présentation de la journaliste et amie de Georges, Sophie Delassein.

Maintenant, il reste un travail à faire pour rééditer les disques en public de Moustaki. En cd, on trouve l’indispensable «Bobino 70», mais pas les vinyles «Concert» (1973), ni «Live» de 1975. Sans oublier qu’il faudrait faire circuler le double cd sorti seulement en Allemagne sous le titre «Presque solo ; live à la Philharmonie de Berlin» (2003), où le chanteur est seulement accompagné par le guitariste brésilien Toninho do Carmo. Vous avez dit prometteur ? Il faudrait adopter un Allemand francophile pour pouvoir l’entendre enfin…

En attendant, ce coffret Polydor devrait durer éternellement, tant que la chanson française métissée nous fascinera.

Murmurer

3 novembre 2014

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Récemment, Vincent Delerm nous avait offert «Les amants parallèles» et Albin de la Simone, «Un homme». Pour son troisième album, Stéphanie Lapointe emprunte la couleur sépia de la pochette à son ami Albin et signe le splendide «Les amours parallèles».

Le dernier opus de la demoiselle Lapointe remontait déjà à 2009 et figurait parmi les meilleurs crus de l’année. Depuis, elle a fait l’actrice, un peu de ciné, de télé, participation à la comédie musicale «Les filles de Caleb», mais c’est en murmureuse de chansons qu’elle fait merveille. On parlerait d’enchantement si le mot n’était pas usé. Elle, a contrario, semble toute fraîche et épanouie.

Voici une interprète qui transcende tout ce qu’elle chante, mais de manière discrète. Aucun flafla dans sa démarche, tout est dans la retenue. Elle effleure les textes, vaporeuse, délicate, troublante. Une chanteuse de l’intime, pour oreilles attentives, un peu comme Élisa Point en France.

Contrairement au cd précédent, où elle signait presque toutes les paroles, Stéphanie Lapointe s’est mis à la bouche les chansons des autres. On retrouve une reprise de Gainsbourg (Un jour comme un autre), une autre de 2008 signée Jane Birkin (Pourquoi). Puis des auteurs-compositeurs plus jeunes : les talentueux Philippe B et Philémon Cimon (qui fait un duo avec elle), des saveurs à la mode (Jimmy Hunt, Stéphane Lafleur), une parenthèse anglo avec Leif Vollebekk, ainsi que, par deux fois, Kim Doré sur une musique de Forêt.

C’est justement à Forêt, combo québécois composé de Joseph Marchand et Émilie Laforest, que l’on doit la réalisation sobre et racée. Un disque comme une bulle hors du temps, jamais démodée.

Au bout du court voyage, on se rappelle que Stéphanie Lapointe sait nous emmener là où elle veut, mine de rien. Sensuel périple, même si on espère qu’elle se remette à l’écriture la prochaine fois.


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