Archive for juin 2019

Fabienne chantait toujours

20 juin 2019

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De Fabienne Thibeault, on retient ordinairement ses interprétations de Starmania (Le monde est stone; La complainte de la serveuse automate; etc) ou Ma mère chantait. Tous de la plume de Luc Plamondon!

Pourtant, la chanteuse est loin de se réduire à ça, et c’est une bénédiction que le producteur québécois Martin Duchesne réédite onze cd d’elle: neuf albums originaux et deux compils qui couvrent la période 1976-1984 (aussi disponibles en numérique), parus principalement chez Kébec-disc.

On doit à Duchesne, entre autres, une indispensable réédition de Georges Dor. Il y a quelques années, il avait promis à Fabienne Thibeaut de rééditer ses disques. Il a tenu parole, malgré l’état catastrophique et désespérant du marché musical. Ces onze cd sont offerts en tirage limité à 500 exemplaires chacun! Ils ne contiennent pas de livret, mais reproduisent la pochette originale des 33-tours. Bien sûr, c’est peu lisible, il faut se rabattre sur Discogs pour avoir des infos, mais c’est joli et graphiquement respectueux.

Ceux qui aiment la chanteuse populaire et ne craignent pas les arrangements parfois synthétiques des années 80 pourront retrouver ses deux meilleurs vinyles de ce courant-là: 1981 (Je suis née ce matin) et le suivant 1982 («Le blues à Fabienne»). On y dégote de très belles chansons, qui percent sous la production…

En 1982, elle publie également «Les chants aimés» volume 1 dans lequel elle reprend, sous des arrangements sobres qui semblent datés de vingt ans avant (tant mieux!), des airs traditionnels/folkloriques extraits du fameux recueil «La bonne chanson» de l’abbé Gadbois. C’est inusité et tout à fait réussi. Par contre, le volume 2 l’est beaucoup moins, ployant sous des arrangements plus lourds, trop à la sauce de l’époque.

On retrouve également son microsillon «Au doux milieu de nous» (1978) consacré exclusivement à Gilles Vigneault. Un hommage singulier grâce aux choix des titres et à l’environnement musical qui peut surprendre. Et quelle belle pochette dessinée par Jean-Christian Knaff-Luüd!

Mais là où les amateurs de folk-pop hippie kébécoise devraient tendre l’oreille, les soirs où Harmonium, Beau Dommage, Les Séguin et Gilles Valiquette ont trop tourné, c’est aux deux magnifiques opus que Thibeault a fait paraître pour lancer sa carrière en 1976-1977: Chez nous et «La vie d’astheure». Ils sont remarquables et épatants. À l’époque, Fabienne écrivait elle-même ses chansons (entre autres avec Pierre Hétu).

Qu’on puisse réécouter tout cela aujourd’hui, en cd, c’est un plaisir inespéré. Et on se dit que l’étiquette Kébec-disc avait un sacré catalogue, que plusieurs de ses vinyles n’ont pas été réédités (dont le fabuleux «Têtu» de Jim Corcoran)… Un jour, peut-être…


Site officiel de Propagande, le distributeur de ces rééditions.

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Laffaille, l’air de rien

12 juin 2019

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Il est malin, Gilbert Laffaille. Il nous présente son nouveau bouquin, «Kaléidoscope», comme une autobiographie, mais c’est beaucoup plus que cela. Il y reprend la totalité de ses textes de chansons, ses sketches et des inédits. Il raconte son parcours, avec humour, finesse, sans jamais trop s’appesantir sous l’émotion. Il le fait comme dans sa chanson du même nom: l’air de rien.

Mais là où il va plus loin, la tête ailleurs, c’est lorsqu’il fait des digressions, nombreuses et longues. Parfois, c’est heureux, lorsqu’il parle de ses confrères artistes, de l’art en général, des pratiques du métier. On sent sa gourmandise, sa passion. D’autres fois, lorsqu’il se lance dans des propos sociaux-politiques, on trouve que l’auteur a soudainement la plume un peu lourde… Et on se demande ce que ça vient faire dans un livre sur la chanson.

Mais il est comme ça, le sieur Laffaille: généreux, ouvert aux autres et au monde. J’ai déjà raconté dans un précédent billet le lien personnel qui m’unit à lui. C’est toujours avec un penchant subjectif que je fréquente son oeuvre. Elle s’enrichit aujourd’hui d’une pierre importante. L’éditeur Christian Pirot a fait un sérieux boulot: une mise en page élégante, un index des personnes et des chansons citées. La préface est de Philippe Delerm, à qui on doit, faut-il le répéter, une des meilleures chansons d’Yves Duteil (Comme dans les dessins de Folon).

J’ai demandé à Gilbert Laffaille de répondre à quelques questions par courriel.

1) Es-tu un grand lecteur d’essais sur la chanson et les chanteurs? Si oui, quels sont ceux que tu préfères?

GL: J’ai chez moi une bonne bibliothèque d’ouvrages sur la chanson, biographies, autobiographies, oui. Cela m’a toujours intéressé de connaître la vie des artistes qui ont fait ce métier et de voir le regard qu’ils portent sur leur carrière et sur la vie en général. Malheureusement très peu sont vraiment intéressants, à peine un sur dix. Même les plus grands artistes ne trouvent pas toujours la manière de parler d’eux (ou leur biographes). J’ai beaucoup aimé l’autobiographie inachevée de Jean-Roger Caussimon, les livres de Marcel Amont, celui de Kent, ceux de Claude Semal et de Michel Bühler et également la biographie de Marie Dubas. Quelqu’un comme Marie-Ange Guillaume écrivait bien sur les chanteurs avec intelligence, humour et perspicacité. Son « William Sheller » est excellent. Mais apparemment on ne lui demande plus ce genre d’ouvrage.

2) Ton livre a une forme morcelée qui, plutôt que de suivre strictement la chronologie de ton parcours, s’autorise de nombreux sauts dans le temps. En parallèle, tu republies tes paroles de chansons déjà parues chez le même éditeur. Parle-nous un peu de ces choix… Ne devait-il pas y avoir aussi, à l’origine, un cd ou dvd pour accompagner le bouquin?

GL: Les ouvrages précédents étaient des sélections, un choix, un florilège. Là il s’agit d’une intégrale comprenant également des inédits et des chansons écrites pour d’autres. Il y a effectivement un DVD qui a été tourné et un projet de réédition des disques vinyles. Tout devait coïncider mais ça n’a pu finalement se faire. Il y a des problèmes techniques, des questions de droits, et on ne peut pas passer son temps à attendre, il faut avancer.

3) C’est une autobiographie assez singulière dans la mesure où tu évoques ta vie, mais qu’à de nombreuses reprises tu t’accordes de longues digressions sur la politique, la géographie, l’Histoire, etc. Était-ce par pudeur? Par peur d’ennuyer le lecteur avec des détails trop intimes?

GL: Pas du tout, non! Je pense que je me définis autant, si ce n’est plus, par ma façon de voir le monde et d’en parler que par tel ou tel détail biographique plus ou moins intéressant. L’intimité je veux bien, ça ne me gêne pas, mais il faut que cela ait une portée générale sinon ce n’est que de l’impudeur. Je parle de ma vie personnelle chaque fois que cela a eu une incidence sur ma création, c’est l’angle choisi. N’oublions pas: « Les dessous chic c’est ne rien dévoiler du tout » …

4) Tu parles dans ces pages de nombreux artistes que tu apprécies, des musiciens avec qui tu as collaboré, de tes proches qui t’ont inspiré des chansons et soutenu dans ta carrière. J’aimerais qu’on s’attarde sur l’arrangeur Jean Musy avec qui tu as fait ton deuxième album «Nettoyage de printemps»… Comment en es-tu venu à collaborer avec lui? À mon sens, c’est un disque très réussi, mais seule la face B a été rééditée en CD…

GL: J’ai rencontré Jean Musy car il travaillait avec mon amie Isabelle Mayereau. Nous nous sommes bien entendus et il a réalisé un beau travail. À l’époque il était extrêmement demandé, à la mode, et je pense que malheureusement il n’a pas pu me consacrer le temps qui aurait été nécessaire. Ce qui s’est passé en revanche par la suite avec Christian Chevallier. Avec le recul on voit les choses différemment. J’ai toujours travaillé avec de grands musiciens. Après, ce qui change, ce sont les conditions de production, l’argent, le temps, la disponibilité de chacun, la rencontre humaine. Ce sont finalement ces choses-là qui font la différence, quand on a la possibilité de prendre le temps de se connaître, d’approfondir, pas simplement d’assurer les séances d’enregistrement en un laps de temps limité.

5) Tu as eu pendant une vingtaine d’années des chansons qui tournaient à la radio, la presse spécialisée a toujours été de ton côté, tu passais même à la télé. Tu expliques pourquoi et comment le vent a tourné. Maintenant, j’ai lu dans un article récent sur ton livre qu’il faudrait que ta discographie soit disponible sur les plateformes numériques. Mais à l’ère où les gens écoutent des chansons en streaming, avec des vidéos YouTube, les chanteurs comme toi ne doivent à peu près rien toucher en redevances, non? Comment continuer sa vie d’artiste si même les mélomanes qui vous aiment se contentent du numérique?

GL: La question posée est: comment gagner sa vie ? Effectivement aujourd’hui elle se pose. Il y a une question d’âge, d’ambition. La problématique n’est pas la même si l’on a 20, 30, 40 ou 70 ans. Si l’on débute ou si l’on va vers la fin. L’état des lieux actuel, les conditions de production, de diffusion, le manque de bénéfices réalisé par les CD, les concerts, les DVD, ont évidemment des répercussions sur la création et la motivation. Même si l’on n’exerce pas ce genre de métier par appât du gain. Il ne m’est plus possible de passer des centaines d’heures sur l’écriture, la composition et l’élaboration d’un disque dans l’état actuel du marché, de l’écoute, voire de la compréhension, sachant que la plupart des programmateurs n’accueilleront mon travail qu’avec un petit sourire condescendant. Pour répondre à ta question « Comment continuer sa vie d’artiste ? », je crois que pour des gens comme moi ce n’est plus tellement possible. C’est pour ça que j’ai fait un livre et pas un disque. Ou bien si, l’on peut: en chantant bénévolement ou en se produisant à perte. Ou par plaisir.

6) Tu tournes désormais en formule piano/voix, qui te permet de voyager plus léger, d’amortir les frais et… de changer d’air musicalement. Mais dans ce cas, pourquoi ne pas tenter des spectacles guitare/voix, où tu serais seul ou accompagné d’un guitariste?

GL: Oui, pourquoi pas ? Le piano est un orchestre à lui tout seul. Mais pour le remplacer sur mon répertoire il faudrait deux guitares – ce qui repose la question de la rentabilité – ou bien avoir des chansons qui supportent d’être jouées à une seule guitare. Ce n’est pas évident. Même chez Félix Leclerc ou chez Georges Brassens la guitare n’est jamais seule. Je trouve cependant que Thibaud Defever y réussit très bien. Dick Annegarn et Sanseverino aussi. Il faut être un instrumentiste parfait, parvenir à une complète indépendance des mains et de la voix. Mais on peut aussi avoir envie de faire quelque chose de ses bras, de ses jambes… Jacques Brel, Gilles Vigneault, Jean Guidoni, Les Frères Jacques!

7) Personnellement, je rêve d’une suite à «Tout m’étonne», un volume 2 de réenregistrements, toujours avec Michel Haumont aux guitares et arrangements. Ce serait l’occasion de revisiter de bonnes chansons oubliées… Dans un monde idéal, ça t’intéresserait?

GL: Oui bien entendu. Je ne suis jamais satisfait. J’aurais toujours envie de tout refaire. Mais la perfection n’existe pas. On ne peut que tendre vers un idéal inaccessible. Les potiers traditionnels japonais le savent bien qui laissent exprès un grain de sable sur leurs merveilles: on ne rivalise pas avec la Création. L’humilité est la mesure de l’homme. Ou devrait l’être… Un de mes projets fous – qui ne verra pas le jour – serait d’enregistrer un album avec une seule chanson! Dans douze versions différentes avec douze arrangements originaux. Plutôt guitare, plutôt piano, plutôt accordéon, électrique, acoustique, symphonique, minimaliste, slamé, rock, latin, ethnique, avec ambiances électro-pop, etc. Je crois que cela ne s’est jamais fait. Ce serait très intéressant. Il n’y a pas de version idéale. On peut aimer le caviar et les choux à la crème, les carottes râpées et l’agneau de sept heures, tout dépend du moment!

8) Internet me dit que tu as 71 ans. «Le jour et la nuit» est paru en 2013. À moins d’un revirement de situation dans le monde de la musique, ce sera vraiment ton dernier opus original?

GL: Franchement je crois que oui. C’est un tel travail, un tel investissement… Le manque d’intérêt des « grands » médias vis-à-vis de mon dernier CD « Le Jour et la Nuit » aura été à cet égard déterminant. À l’heure actuelle ce que je sais faire, ce que je voudrais faire, ce que j’aime faire, n’intéresse ni les éditeurs ni les producteurs ni les médias. L’écriture, les mots, les mélodies, le propos n’ont aucune importance. Il faut des chiffres. Si je vends beaucoup je suis un grand poète et un auteur essentiel. Sinon… Nous sommes nombreux dans ce cas. Le public n’a donc plus accès à une part importante de la création artistique. Ne lui parvient plus que ce qui a été prévu pour, formaté, estampillé. Cette logique sévit malheureusement dans tous les domaines. Le phénomène « grand public » s’étend partout, cinéma, théâtre, roman, humour, chanson… mais aussi nourriture, vêtements, produits de consommation. Tout est en voie de formatage.

9) Imagines-tu écrire d’autres bouquins? Sous quelles formes?

GL: Sans doute. Présentement je vais m’occuper de mes contes pour enfants et aussi de mon théâtre. Mais il n’y aura pas de « Kaléidoscope 2, le Retour » !

 


Gilbert Laffaille, Kaléidoscope, Christian Pirot, 2019

Distribution France: Les Belles Lettres.
Au Canada: Dimedia dlocas@dimedia.qc.ca

 

 

 


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