Posts Tagged ‘Pierre Delorme’

Plutôt guitares

21 janvier 2017

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Peu d’artistes francophones se risquent dans l’exercice casse-gueule du guitare/voix sur tout un album. Parmi les plus réussis, citons Jean-Claude Darnal («Nature»; 2001) et Maxime Le Forestier («Plutôt guitare»; 2002).

À cette courte liste, il faudra ajouter désormais celui que l’auteur-compositeur-interprète français Pierre Delorme vient de publier: «Un après-midi d’été». Prof à la retraite, il a pris le temps d’auto-produire ce CD majestueux. Il y chante et y joue de toutes les guitares. Tout seul. Comme un maître. On retrouve ce qu’on aime depuis longtemps chez lui, sa plume, son timbre de voix, ses préoccupations et dilections (la peinture, la littérature, etc). Il consacre une chanson à un luthier*, il dédie son opus à son ami et écrivain René Troin, récemment et trop tôt disparu, hélas…

On ignore s’il s’agit d’un hasard, mais lorsque Delorme écrit Je te rencontrerai dans un rêve, on ne peut s’empêcher de penser à la chanson Je te rencontrerai dans un rêve inversé de Jacques Bertin. Il faudrait lui poser la question, mais on a plus urgent à faire: réécouter ses nouvelles chansons dépouillées, chaudes. Et chercher dans le dictionnaire des synonymes à grandioses, monumentales et sublimes, des mots peut-être trop pompeux pour sa discrétion d’artisan, mais auxquels on peut penser en l’écoutant chanter.

Deux trop courts extraits de cet opus intense sur cette page.

Les amoureux de la guitare peuvent par ailleurs lire trois raffinés billets écrits par Pierre Delorme sur le sujet: premier; deuxième; troisième…

* À propos de La guitare d’Alexandre, voici ce que Pierre Delorme avait prévu d’écrire sur la jaquette mais qui a été oublié: «J’ai choisi pour accompagner cette chanson l’étude n°5 en si mineur de Fernando Sor (guitariste et compositeur espagnol, 1778-1839) que nous jouions souvent à cette époque.»

P.-S. Vous pouvez vous procurer la version CD directement auprès de Pierre Delorme, 39 rue Paul Verlaine, 69100 Villeurbanne, France (18 euros, port compris, peu importe le pays). On peut le joindre également par son site officiel…

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La chanson des crapauds

20 mai 2015

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Dieu que cet ouvrage fait plaisir: réunir une sélection de billets parus sur «Crapauds et rossignols», un blogue que je fréquente régulièrement depuis son ouverture il y a environ deux ans. Il y est essentiellement question de chanson française poétique, avec un soupçon de folk américain, de yéyé… Les trois auteurs ont beau s’en défendre, clamer l’éclectisme: on perçoit assez clairement où le coeur des amis penche. Ils peuvent ricaner, mais les plus belles pages de «La chanson des trois gars» célèbrent la chanson française de qualité, que l’on nomme ironiquement CFQ, si j’ai bien suivi…

Ils doivent avoir la soixantaine, ces trois gars-là, ils aiment la chanson ou l’ont aimée dans les années 60 et 70. L’auteur-compositeur-interprète Pierre Delorme, à qui l’on doit par ailleurs de merveilleux disques de CFQ, semble le plus nostalgique de la bande. Souvent, il écrit des réflexions pertinentes et émouvantes (sur la guitare, notamment), mais il lui arrive aussi de croasser des propos parfois à la limite de l’aveuglement passéiste, ainsi que des attaques sournoises contre les gens du métier (chanteurs, journalistes, etc.). Un peu comme ce bout de phrase, oui. Bien vu.

En revanche, Floréal Melgar, qui a longtemps animé le forum Léo-Ferré et cofondé Radio-Libertaire, y signe des pages très sensibles sur les spectacles auxquels il continue d’assister avec assiduité et un sens de l’émerveillement qui l’honore. Avec lui, on s’enfouit dans les salles parisiennes pour y découvrir ou retrouver certains artistes de la marge. Quant au dernier, René Troin, il se présente comme un «expert chanson sans assurance». Ça donne le ton. Troin navigue entre les souvenirs de vieux 45 tours de sa jeunesse et un intérêt pour certaines productions actuelles.

Chez les trois blogueurs, malgré les qualités et défauts de chacun, on remarque certaines constances qui font le vrai plaisir de la lecture. D’abord, une écriture vive et élégante. Ensuite, un sens de l’humour, de l’ironie, de l’autodérision et un goût pour la polémique, parfois de mauvaise foi, qui font un réel bien dans le discours souvent conformiste de la chanson de qualité. Et enfin, on apprécie la posture intellectuelle que prennent ces billets de blogue. Les auteurs cherchent à avoir une vue d’ensemble, à analyser la chanson, avec amour et passion, mais aussi en la démontant pour savoir ce qui se cache à l’intérieur. Une chanson, qu’est-ce qu’il y a à l’intérieur d’une chanson?

La démarche des trois gars rappelle celle des universitaires et des écrivains quand ils décident d’analyser la chanson, mais sans la condescendance, fort heureusement.

Cet essai fait partie de la nouvelle collection «Autres Chants» de L’Harmattan. Malgré tout le bonheur de lecture qu’il nous donne, on aurait aimé qu’il ne soit pas séparé en sections thématiques. On a tendance à faire la même erreur avec les recueils de chroniques. Ça alourdit, ça débalance: certains chapitres sont trop lourds ou trop longs, d’autres trop brefs et légers. L’ordre naturel, qui stimule, étonne, tient éveillé, est le banal mais ô combien précieux chronologique.

Globalement, «La chanson des trois gars» élève le débat. Et stimule la curiosité et les sourires. Doux rossignols, quand reviendrez-vous, vous qui avez le coeur gai?

Mes préférences à moi

16 décembre 2013

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Que reste-t-il essentiellement de 2013 en chanson francophone?

Oui, je sais, ce sont mes préférences à moi. Assumons la subjectivité. On a fait l’impasse sur certaines parutions qui sont toujours trop abondantes pour une seule vie de toute façon. Beaucoup sont passées par nos oreilles, celles-ci restent plus chèrement en nous. Merci aux artistes de continuer à fabriquer des chansons en français et dans un habillage musical singulier, même dans le dépouillement, ce qui nous change de la bouillie sonore à la mode des dernières années.

Albums, maxis ou minis:

1) Léonard Lasry, Me porter chance

2) Sylvie Paquette, Jour de chance

3) Albin de la Simone, Un homme

4) Étienne Daho, Les chansons de l’innocence retrouvée

5) Les soeurs Boulay, Le poids des confettis

6) De Calm, Amour Athlétic Club

7) Vincent Delerm, Les amants parallèles

8) Gilbert Laffaille, Le jour et la nuit

9) Pierre Lapointe, Les Callas

10) Amélie-les-crayons, Jusqu’à la mer

Chansons de l’année:

1) Les soeurs Boulay, Mappemonde (paroles et musique de Stéphanie Boulay)

2) Gilbert Laffaille, Si tu n’es plus là (paroles et musique de Gilbert Laffaille)

3) Bernard Lavilliers, Villa Noailles (paroles et musique de Bernard Lavilliers)

Rééditions ou coffrets:

Artistes variés, Autour de Jack Treese

Le plus surestimé:

David Marin, Le choix de l’embarras

Phrase la plus drôle:

À propos du chanteur Louis-Jean Cormier qui a remporté plusieurs trophées aux divers galas de l’ADISQ 2013 : «Si Louis-Jean Cormier avait gagné un prix de plus, il ne lui serait resté que le gars qui a inséré le livret dans la pochette de son disque à remercier.» (Mathieu Charlebois, http://www.lactualite.com/culture/le-gala-de-ladisq-en-17-points-et-un-peu-de-mauvaise-foi/)

Je suis en retard mais c’est magnifique:

Les premiers 33 tours d’Isabelle Mayereau

Les derniers cd d’Anne Vanderlove

La cdgraphie de Pierre Delorme

Jean-Daniel Botta, Ammi-majus : Grand goûter

Aurélien Merle, Vert indolent

Aram Sédèfian, Instants volés – ballades

Barbara Deschamps, J’ai un pays à visiter

Indispensables chansonniers (2)

5 novembre 2013

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D’abord, dissipons un malentendu. Dans cette nouvelle rubrique «Indispensables chansonniers», nous prendrons le mot sous le sens québécois, en excluant donc l’aspect forcément satirique qu’il a en France. En résumé, un chansonnier c’est un auteur-compositeur-interprète qui s’exprime majoritairement à la guitare (Félix Leclerc, Brassens, Claude Gauthier, etc.) mais parfois au piano (Claude Léveillé). C’est une période qui s’étend des années 40 avec Stéphane Golmann jusqu’aux années 70. Les chansonniers ne négligent pas tous la musique, mais une place de choix est accordée aux mots, et il y a une manière artisanale de pratiquer le métier, un peu en marge des plateaux télé, mais pas toujours. On prétend que les chansonniers ont été balayés de la carte par la déferlante yé-yé, et pourtant ils sont toujours là aujourd’hui, dans des petites salles, et ils se perpétuent. Ils se laissent apprivoiser doucement, il faut y mettre l’effort, la patience, leur réserver des moments d’écoute attentive. À notre époque de vitesse, ça se fait plus rare…

Sur ce blogue, il a déjà été question de Louis Capart, de Jofroi, et le moment vient aujourd’hui d’évoquer Pierre Delorme, qui enseigne la chanson dans une école en France, qui écrit de pertinentes réflexions sur le sujet sur son site et qui mériteraient d’être réunies dans un bouquin de chair et de papier. Avec deux amis, il blogue également sur «Crapauds et rossignols», un nouvel espace d’expression littéraire et chantante.

Mais  ce qu’il fait de plus beau, Delorme, ce sont des chansons poétiques, impressionnistes, sensuelles, émerveillées. Depuis 1979, on les retrouve sur disques. Cinq cd sont parus, tous des réussites. Bien malin qui pourrait en choisir un seul. Essentiellement, c’est la guitare acoustique et la voix qui dominent, avec quelques touches d’accordéon, de contrebasse, de légères percussions. C’est une splendeur. Le chanteur est amateur de poésie, de livres, de Dylan, de peintres, et son écriture s’en teinte, admirablement, sans négliger de s’engager dans son époque, avec des préoccupations plus contemporaines, sociales.

Avec Pierre Delorme, on tient un grand artisan d’une certaine chanson française, celle que certains croient disparue, mais qui vibre toujours pour qui sait fouiner, et écouter.


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