Archive for mai 2016

Mélodies anarchistes

20 mai 2016

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Il y a une vingtaine d’années, le vinyle tombait en désuétude et on pouvait arpenter les disquaires d’occasion à la recherche de trésors. Et on en trouvait encore, à des prix dérisoires. Un jour, au hasard, j’ai mis la main à Montréal sur le premier album de Gérard Pierron, attiré par la pochette où figurait la photo d’un vagabond de dos, par les titres, je ne sais quoi… J’ai posé l’aiguille dans le sillon du 33-tours et… J’ai entendu la voix de ce gars, les premières notes entêtantes, et je savais déjà que le choc serait fort. Il l’a été, et dure encore deux décennies plus tard. Ça s’appelait «La chanson d’un gâs qu’a mal tourné», sur lequel on pouvait entendre les textes anarchistes du poète français Gaston Couté (1880-1911). Chantés par Pierron et dits par Bernard Meulien. Une puissance, une originalité. La langue résonnait du patois beauceron qui ressemble étrangement au joual du Québec.

Naturellement, une telle merveille n’était pas rééditée en cd. Il fallut attendre. Longtemps. Très longtemps. Saravah avait annoncé la parution d’un coffret de Gérard Pierron autour de l’oeuvre de Gaston Couté il y a une quinzaine d’années. Ça ne s’est jamais fait. Par bonheur, Frémeaux & associés a pris le relais.

C’est une rétrospective, pas une intégrale, avec ce que ça comporte de choix parfois discutables. Mais globalement, c’est un concentré de chansons poétiques pleines de révolte et de désespoir, dont le souffle lyrique rappelle le «Il n’y a plus rien» de Léo Ferré. On s’en prend plein la gueule. Et on en redemande. Le boîtier contient 3 cd et couvre la période 1977-2008.

Sont repris quasi intégralement les deux premiers microsillons de Gérard Pierron, son enregistrement en public de 1992 et celui de 2008 où il est accompagné sur quelques morceaux par son vieux complice Bernard Meulien ou de la Québécoise Hélène Maurice. Toutefois, on remarquera qu’une erreur se trouve sur le cd 3: la très belle chanson «Le patois de chez nous» y figure mais on a oublié de noter le titre sur la pochette, ce qui crée ensuite un décalage (19 titres sur le cd, et non 18).

Ce sont des détails qui n’entachent pas la joie de retrouver les chansons de cet artiste majeur qu’est Gérard Pierron, et cet auteur cinglant qu’était Gaston Couté. Comme toujours, l’éditeur a soigné sa besogne et offre un livret de 28 pages avec le coffret, incluant une courte bio, des témoignages, des photos, des textes du poète… À noter que le joli et expressif dessin de couverture est signé René-Claude Girault.

Frémeaux a aussi réédité récemment le cd thématique de Pierron «Chante vigne, chante vin» avec en prime, par rapport à l’édition originale de 2000, une reprise de L’âme du rouquin de Léo Ferré. Sur cette galette viticole, on peut entendre un des titres les plus enivrants de tout son répertoire: La fin de l’aventure.

On espère que l’éditeur ne s’arrêtera pas en si bon chemin et reprendra intégralement les troisième et quatrième 33-tours de Pierron qui contenaient des perles qu’il serait dommage de laisser englouties sous le vinyle.

Couté ne faisait pas que vociférer contre les injustices sociales. On peut écouter ici une chanson d’amour cruelle et poignante de Pierron-Couté: Les cailloux. Mais il ne faudrait pas non plus oublier que Gaston Couté continue d’intéresser les générations plus jeunes. À preuve, cette splendide version de son texte Jour de lessive, chanté par Elie Guillou (le fils du chanteur breton Gérard Delahaye).

La chanson perdue (2)

18 mai 2016

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Poursuivons cette rubrique inspirée par celle des confrères de Crapauds & Rossignols. Aujourd’hui, l’écrivain-voyageur suisse Nicolas Bouvier. Dans «L’usage du monde» (1963), en balade du côté de la Serbie, on peut lire ceci à la page 47:

«Quand ce fut terminé, il se leva et se présenta à la ronde avec beaucoup d’aisance; il voulait chanter lui aussi, des chansons hongroises. Il relevait le gant, il daignait concourir. Nous n’avions plus de bande? aucune importance; c’est juste chanter qu’il voulait. Il défit la brisure de son col, posa les mains sur son chapeau et entonna d’une voix forte une mélodie dont le déroulement, absolument imprévisible, paraissait, une fois qu’on l’avait écouté, parfaitement évident. La première parlait d’un soldat qui au retour de la guerre se fait pétrir une galette «blanche comme la chemise de cet homme», la seconde disait:

-Le coq chante, l’aube apparaît
Je veux à tout prix entrer dans l’église
Les cierges brûlent depuis longtemps déjà
Mais ni ma mère ni ma soeur ne sont là
On m’a volé les anneaux de mariage…

Tout à sa chanson, le vieux prit un visage lamentable pendant que les Tziganes se balançaient en ricanant, comme s’ils étaient pour quelque chose dans cette disparition.»

Du sépia plein la guitare

4 mai 2016

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Les lecteurs les plus attentifs de ce blogue auront remarqué que je ne m’attarde plus aux mauvaises parutions, celles qui sont désespérément à la mode, font frémir la critique l’espace d’une saison. On pourrait toucher deux mots du Renaud fraîchement sorti, et qui n’est pas aussi bon ni mauvais qu’on le prétend. Il faut bien s’y connaître dans l’oeuvre qui renaude, et trier honnêtement. Il contient quelques chansons très belles comme La vie est moche et c’est trop court; Les mots; Héloïse. Quelques mauvaises aussi, comme jadis il avait commis les dérisoires Baltique ou J’ai retrouvé mon flingue, voici Ta batterie; le titre caché slamé ou J’ai embrassé un flic. À propos de celle-ci, la première musique que lui avait offerte son compositeur Michaël Ohayon était plus lente, bien meilleure. Mais Renaud a insisté pour qu’il en change…

On pourrait s’émerveiller du Richard Séguin 2016, «Les horizons nouveaux». Il est excellent. Depuis «Appalaches» en 2011, l’artiste est à son meilleur: mûri, dépouillé, pur. Le folk qu’il pratique désormais lui va à ravir.

C’est un hasard dans mes choix, mais les nouveautés de Renaud et Richard Séguin trônent au sommet des ventes.

Autre retour en force, plus confidentiel celui-là, c’est Guillaume Arsenault. Au moment de la parution de son deuxième cd, j’écrivais ceci dans les pages de l’hebdomadaire Voir le 21 décembre 2006: «Ce second disque du Gaspésien Guillaume Arsenault a des parfums de mer, de marées, des langueurs de contemplatif amoureux de la nature, sans mièvrerie. Ébéniste et voyageur, il rappelle malgré son jeune âge les belles heures des vieux chansonniers québécois ou des chanteurs poétiques français d’une autre époque (Jean-Marie Vivier, Jacques Douai) qui fabriquaient de solides chansons, à l’instar ici de Soldat ou Le nez à la fenêtre. Mais là où se démarque Arsenault, c’est dans l’attention qu’il porte à l’enrobage musical: la rondeur et la chaleur de l’acoustique, avec plein de petites trouvailles. Ces cordes de guitares qui vibrent, en suspension. Ça crée un écrin propice à ses textes «couleur framboise», pour reprendre le titre d’un de ses plus beaux morceaux. Un artiste à suivre de près.» (3, 5 / 5)

Et c’est ce gars-là qu’on retrouve enfin avec son cinquième opus, «De l’autre côté des montagnes», après deux disques qui nous laissaient perplexes dans lesquels il tentait de se «moderniser» du côté de la pop, de l’électro et du… slam.  Mais en 2016, Arsenault revient à ce qu’il sait faire le mieux: du folk intime. Sous une belle pochette sépia, les chansons émouvantes reviennent, et ça fait un bien fou: De l’autre côté des montagnes;  Les jours de pluie; Rappelle-moi; Une guitare, une valise; Dors comme une montagne; etc. Comme chez Renaud, on saute quelques morceaux moins réussis.

Mais comme chez Séguin, on se dit qu’on tient là une pièce majeure de leur répertoire, née loin des métropoles, dans les Cantons-de-l’Est pour l’un, en Gaspésie pour l’autre, là où ils vivent, les pieds dans la terre, peu importe l’air du temps.

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Un extrait du Guillaume Arsenault est en écoute ici


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