Archive for mai 2014

La mémoire qui chante

12 mai 2014

canetti

Grand découvreur de talents, Jacques Canetti a lancé sinon contribué aux carrières des Brel, Félix Leclerc, Brassens, Ferré, Béart, Gainsbourg, Mouloudji, Anne Sylvestre, etc. En 1962, il s’émancipe et fonde sa propre maison de productions discographiques. Il y privilégie la chanson dite d’auteurs pour la primauté accordée aux textes, mais les meilleurs soignent aussi les musiques et orchestrations. Et notons qu’on est essentiellement dans le règne des interprètes, alors que Canetti avait surtout découvert, dans la décennie précédente, des auteurs-compositeurs-interprètes (les fameux ACI).

Pour souligner les 50 ans des Productions Jacques Canetti, on réédite une pléiade de 33 tours qui ont fait époque. D’abord, quelques mots des coffrets «Les introuvables» (de quatre cd chacun). Couvrant la période 1964-1981, ils ne sont pas à proprement parler introuvables, disons plutôt qu’ils sont plus difficiles à dégoter depuis quelques années. Presque toutes les chansons de ces rééditions existaient déjà en cd, mais pas toujours dans le même emballage ou le même ordre. Pour qui aime les beaux objets, les pochettes d’origine, les œuvres pensées sous forme de vinyle 30 centimètres (une douzaine de titres, pour environ 35 minutes par opus), c’est déjà une sacrée bonne nouvelle.

Canetti avait du flair. Jugez un peu. Sur le volume 1 des Introuvables, on peut entendre Serge Reggiani qui chante Boris Vian, Jeanne Moreau qui interprète les chansons de Bassiak (l’écrivain Serge Rezvani) avec l’exquis guitariste jazz Elek Bacsik comme accompagnateur et arrangeur, la comédienne Judith Magre donne voix à la jeune auteure inconnue Esther Prestia (une réelle rareté !) et la très chère Catherine Sauvage qui reprend Ferré. Le volume 2 nous propose Magali Noël qui chante Vian, Moreau le poète Norge (son opus le moins intéressant en carrière*), la grande Cora Vaucaire et l’immense Monique Morelli, bouleversante avec des créations personnelles de poèmes d’Aragon (sur des musiques originales de son accompagnateur fidèle, l’accordéoniste Lino Léonardi). C’est d’ailleurs le poète lui-même qui signe une présentation enthousiaste du compositeur et de la chanteuse, reproduite dans la pochette.

Un troisième coffret paraît également, une anthologie de 4 cd de Boris Vian, pour qui Canetti s’est beaucoup démené, proposant à ses artistes de chanter l’auteur de «L’écume des jours». Le 33 tours que Reggiani lui a consacré en 1965 gagne d’ailleurs à être réécouté, avec du recul, en prêtant attention aux jolis arrangements de Louis Bessières et Jimmy Walter.

Parallèlement aux coffrets, plusieurs autres albums sont réédités à l’unité, en cd et/ou en vinyle : Serge Reggiani, Jeanne Moreau (son premier 33 tours avec J’ai la mémoire qui flanche), les premiers pas discographiques de Brigitte Fontaine et Jacques Higelin. On en passe, et si on scrute le catalogue Canetti, on peut espérer que ça ne s’arrêtera pas là. Pour la suite, on espère la remise en circulation des anthologies consacrées à Jacques Prévert (1975) et Jean Cocteau (1985) ou ce André Claveau chante René Fallet dont nous parle le livret…

Les rééditions sont accompagnées de textes de présentation, de photos, de dessins, etc. Tout est très bien fait, sauf la fente pour glisser les compacts dans la pochette (à l’horizontale), avec toujours un risque qu’ils s’égratignent. Quelques précisions sur le Cora Vaucaire chante les grands auteurs. Il s’agit de son récital au Théâtre de la Ville en 1973. La surface de mon exemplaire cd était égratignée alors qu’il n’avait pas encore joué… J’ignore si c’est seulement le mien. Par chance, il joue correctement malgré tout. Notons également que l’indexation des titres a été mal pensée: la présentation du morceau (parfois 30 secondes ou plus et d’un volume plus faible) est incluse au début de chacun, il faut se la taper chaque fois… Par contre, ce Vaucaire contient quantité de classiques qui devraient en ravir plusieurs: La chanson de Prévert ; Comme au théâtre ; J’entends, j’entends ; Frédé ; Trois petites notes de musique ; Les feuilles mortes… Mais on peut préférer, dans le catalogue Canetti, les chansons créées spécialement pour l’occasion, des textes de Vian, du Jacques Higelin ou Serge Reggiani, et ce Judith Magre (1976) avec du matériel entièrement neuf !

Ces trésors plus ou moins cachés sont reparus en France en 2012, les voici au Québec. L’heure est aux réjouissances pour les amoureux de la chanson française d’une autre époque, tour à tour jazzy, moqueuse, canaille, théâtrale, ou simplement majestueuse, mitonnée de piano et d’accordéon.

*Sur cette nouvelle réédition de Moreau chante Norge (2012), les titres des chansons sont parfois erronés, dans la mesure où ils ne correspondent pas aux bons morceaux (par exemple pour Peuplades et Chanson à tuer). Aussi, l’ordre des titres n’est pas le même que sur l’édition de 2002 de Polydor/Canetti.

P.-S. Sur le site officiel des Productions Canetti, on propose aux artistes d’envoyer leurs maquettes. Si certains veulent tenter leur chance, c’est ici.

P.P.-S. J’ai trouvé le titre de ce billet en hommage à la chanson de Jeanne Moreau, puis je me suis rappelé qu’un autre blogue en utilisait également une forme.

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Balade en Renaissance

7 mai 2014

lavoie

On tient ici un album extraordinaire, proprement inouï, qui devrait captiver les amateurs de chanson française à l’ancienne, poétique, riche. Avec «La licorne captive», Daniel Lavoie fascine. L’intensité de son chant rappelle sa collaboration aux 12 hommes rapaillés. Cette fois encore, Lavoie redevient un interprète majuscule, sous la houlette de Laurent Guardo, concepteur du projet. On doit entre autres à Guardo un opus consacré aux poèmes de William Blake ainsi que des génériques d’émissions radio ou télé (La facture ; Musicographie ; Désautels ; etc.)

Guardo a mis une dizaine d’années à concrétiser La licorne. Il voulut composer des chansons inspirées par la Renaissance, tant pour les textes que pour les musiques. On y narre ici des contes et légendes (la chasse-galerie ; Icare ; etc.) dans des arrangements envoûtants, avec de vieux instruments (violes de gambe ; archiluth), des exotiques (à nos oreilles !) comme les tablas ou les gongs tibétains ainsi que quelques touches de guitares et basse pour une approche plus familière. Outre les mots de Guardo lui-même, Lavoie chante deux poèmes de Rimbaud (Ophélie ; Le bal des pendus). L’ensemble est d’une cohérence rare.

Les producteurs d’ici n’ont pas voulu sortir ce disque, prétextant qu’il n’était pas assez «commercial». Grosse erreur. La vénérable étiquette française Le chant du monde s’en est occupé et le cd connaît actuellement un grand succès en magasin!

On a apporté beaucoup de soins à l’objet : grosse pochette cartonnée, photos, paroles (hélas manuscrites) et un beau texte de présentation signé de l’écrivain Philippe Delerm. Le résultat est superbe.

Maintenant, on espère que Le chant du monde en profitera et mettra autant d’efforts à rééditer les trésors de son catalogue des années 1960/1980, comme les 33 tours de Jean-Max Brua ou de Gérard Pierron par exemple.

Le projet Miron l’a prouvé, cette licorne de Lavoie itou : le succès n’est pas toujours là où on l’attendait. Osez.

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(Pour plus de détails, lire l’entretien que Daniel Lavoie et Laurent Guardo ont accordé au Journal du Dimanche.)

Les chansons du scaphandrier

4 mai 2014

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Tout est possible. Jack Bauer revient demain pour une neuvième saison de 24 et Philippe B se retrouve dans le palmarès des meilleurs vendeurs avec son nouvel opus, «Ornithologie, la nuit». Le chanteur québécois, un des meilleurs de sa génération, se classe en position no 3 d’une grande chaîne de «librairie/disquaire». On croit rêver.

Depuis 2005 que la presse spécialisée l’encense, dès la sortie d’un premier album exceptionnel qui faisait preuve d’une écriture originale, de mélodies entêtantes, d’un ton où la mélancolie et l’autodérision s’entendaient à merveille. En 2011, l’auteur-compositeur-interprète publiait le sublime «Variations fantômes», qui incorporait avec maestria et émotion des échantillonnages de musiques classiques (Vivaldi, Satie, Srauss, Ravel, etc.).

Ce chef-d’œuvre ne fut même pas en nomination au gala de l’ADISQ, ce qui avait provoqué la consternation, entre autres, de Pierre Lapointe, dont Philippe B est justement guitariste depuis longtemps.

C’est dire si ses ventes doivent être confidentielles. Le grand public l’ignore, les radios commerciales aussi. Et pourtant avec «Ornithologie, la nuit», à peine paru, le voilà meilleur vendeur! Doit-on se fier à ces classements et se réjouir pour l’artiste et la santé d’une certaine chanson québécoise?

Le quatrième opus de Philippe B est un album concept avec Montréal pour décor. Ça raconte l’histoire d’un homme qui se relève d’un chagrin, et remonte peu à peu à la surface au fil des morceaux. Pour bien saisir les nuances de cette œuvre puissante, il est recommandé d’en lire les paroles pendant la première écoute. L’écriture est à la fois simple, poétique et dessine un climat étrange. Ses arrangements sont raffinés, créatifs. Sur plusieurs morceaux, le croque-notes délaisse un peu la guitare pour lui préférer le piano. Ça crée un climat feutré, souple. Le narrateur cherche un air plus léger. Mais que ceux qui aiment le chanteur marinant dans son spleen se rassurent : la transition se fait en douceur, avec pudeur. Les chœurs féminins d’Audrey-Michèle Simard et Amélie Mandeville apportent un charme supplémentaire, comme une fragile étincelle dans la pénombre.

On apprécie chez Philippe B cette manière de pratiquer son métier avec un sourire aux coins des lèvres. Il allie une constante recherche artistique avec une allure désinvolte. Sur scène, ce pince-sans-rire est extrêmement drôle et attachant. Et ses quatre albums sont une source constante de plaisir, d’ébahissement.

 

Des bonus (1)

1 mai 2014

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J’ai envie d’ouvrir une rubrique qui reviendrait sporadiquement à propos des bonus. Il paraît que ce mot est une vilaine contraction de «bonus track», mais je la préfère de loin à «piste supplémentaire», «extra», etc. Question d’esthétique. «Bonus» est quand même un mot marrant, qui rebondit sous la plume comme un ballon, t’as juste le goût de lui filer un coup de pied pour le mettre dans le but, pour faire un Thomas Müller de moi-même – rêvons!

Dans ce coin de blogue, il sera question de tous ces morceaux qui ne figurent pas sur un album régulier. On les retrouve plutôt sur des éditions limitées, des dvd, des liens Internet… On y trouve parfois des trésors obscurs qu’il vaut la peine d’éclairer ici.

Les premières perles qui me viennent en tête ce sont les titres inédits du dvd «Un soir boulevard Voltaire» de Vincent Delerm (2003). Des chansons fantastiques que l’on ne retrouve pas sur son premier opus: L’appartement; La véranda; Les trottoirs à l’envers* et sa relecture pleine de dérision (un genre où il excelle) de Marc Lavoine, Les yeux revolver. Parmi les reprises hilarantes de Delerm, il faut aussi citer quelques-unes de son disque «Favourite Songs»: Désir, désir et Le coup d’soleil.

En 2001, Dominique A publiait ce qui reste un de ses meilleurs albums à vie: «Auguri». Sur l’édition limitée, on pouvait entendre une très touchante reprise de Barbara, J’ai tué l’amour, ainsi que le remarquable inédit, Oublie. La nouvelle édition de 2012, en double cd «deluxe», reprend ces bonus et d’autres.

C’est l’avantage des rééditions, des coffrets: rapatrier les raretés. Que les faiseurs d’anthologies, les chercheurs, en soient remerciés.

* cette dernière est-elle une reprise ou une chanson signée de Delerm?


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