Posts Tagged ‘William Sheller’

T’es vivant?

7 octobre 2017

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Faire des listes, c’est amusant, c’est ludique, c’est badin. Il n’y a que les vieux ronchons nostalgiques qui font la gueule, pendant que les autres débattent, s’indignent, s’émerveillent ou font des découvertes. Et même lorsqu’une liste est consternante de mauvaise foi et d’ignorance (à tout hasard celle des Inrocks sur la chanson française), elle reste stimulante pour nos neurones.

J’ai eu envie de dresser la liste non pas des cinq meilleurs enregistrements en public de la chanson française, mais de mes cinq préférés. On va se garder une petite gêne, un semblant de modestie. Je vous invite dans les commentaires à me faire part de vos choix.

Pour qu’un live soit intéressant, à mon sens, il faut que la foule ne se fasse pas trop entendre, que l’artiste ne blablate pas trop entre les morceaux, que le répertoire couvre une large période. Et si, en prime, on a des inédits jamais repris en studio, le bonheur est complet.

  1. Bernard Lavilliers, T’es vivant? (1978)

Olympia de Paris, mars 1978. L’inspiration de Lavilliers tutoie les sommets, et ses interprétations ont une puissance encore plus grande ici qu’en studio. Il dynamise Juke-box; Fauve d’Amazone; Les barbares; 15e round; Utopia; etc. Des inédits: Capoeira, et l’improvisation incandescente Soleil noir. Sans oublier une de ses chansons les plus déchirantes de toute sa carrière: Sax’aphone. On ignore si le cd de 73 minutes reprend l’intégralité du spectacle, mais on espère que non et qu’un jour on aura droit à une version complète deluxe.

2. Alain Souchon, Défoule sentimentale (1995)

Que dire? Deux décennies de carrière, qu’il revisite de manière explosive et émotivement juste. Et toujours meilleur qu’en studio. C’est particulièrement vrai pour Chanter, c’est lancer des balles; Manivelle; Les regrets; Courrier; Lettre aux dames; Somerset Maugham; Allo maman bobo; etc. Et ça termine sur un fil avec Les filles électriques. Qui laisse pantois. K.O.

3. Jacques Bertin, Café de la danse (1989)

C’est sur scène que Jacques Bertin est à son meilleur, là où il est le plus dénudé et investi. Les  arrangements studio le desservent la plupart du temps, depuis les années 80. Au Café de la danse, il magnifie ses propres chansons, reprend Ferré ou Mouloudji, crée Les nouvelles du soir et il donne une version magistrale de Les chants des hommes, une des plus belles chansons françaises de toute l’Histoire, spécialement dans cet enregistrement.

4. Étienne Daho, Live (2001)

Ses années 80 ont bigrement mal vieilli. Le Daho que j’aime (comme le Bashung d’ailleurs) commence au début des années 90. Daho atteint presque la perfection avec «Corps et armes» en 2000, avec Ouverture en apogée. Cet opus essentiel, il en interprète de larges parts sur ce double cd en public. Mais il n’oublie pas ses classiques nettoyés des arrangements d’origine: Le grand sommeil; en tête. On éprouve un réel plaisir à retrouver ainsi, épurées, ses Week-end à Rome ou Duel au soleil. Et on ne passera pas sous silence la vibrante interprétation de Sur mon cou, un texte de Jean Genet, musique d’Hélène Martin. Éclectique, raffiné et pop, ce très cher Étienne.

5. Maxime Le Forestier, Plutôt guitare (2002)

On ne le dira pas trop fort, mais Maxime Le Forestier a eu lui aussi sa part d’arrangements trop chargés, synthétiques. D’où ce double cd attrayant, où il rechante ses classiques accompagné uniquement par des guitaristes principalement acoustiques: Jean-Félix Lalanne, Manu Galvin et Michel Haumont. Bienheureuses chansons d’être ainsi portées par de tels musiciens. On savoure Comme un arbre; San Francisco; La visite; Ambalaba; Les deux mains prises; etc. Mais comme pour Lavilliers, on en aurait pris encore davantage. C’est un bon signe.

P.-S. En mettant un point final à ce billet, je me rends compte que cinq choix, c’est insuffisant. Il aurait fallu mettre le meilleur enregistrement de Jean-Roger Caussimon («Au Théâtre de la ville»; 1978); le meilleur Martin Léon («Moon Grill»), un ou deux Renaud (chansons réalistes?; «Un Olympia pour moi tout seul»?), Jane Birkin (Olympia 1996)… Et je sens que d’autres me viendront en tête dans quelques minutes…

P.-S. 2 Quelques minutes ont en effet passé, comment ai-je pu oublier ces deux perles de Georges Moustaki que sont «Bobino 70» et «Concert» (Bobino 73)? Je ne mériterai jamais les honneurs des Inrocks. Une vie gâchée, quoi.

P.-S. 3 Et il conviendrait d’ajouter «Sheller en solitaire» et son double cd «Olympiade»… Ainsi qu’Anne Sylvestre

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Sensuelle

22 avril 2014

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«C’est une pluie légère/Qui court sur mon histoire/Ces lettres d’avant-guerre/Et leur parfum bizarre/Les orgueilleuses alors avaient la fièvre/Et passaient sans vous voir»…

Ce sont ces mots de William Sheller qui remontent à la surface quand on replonge dans l’univers de Daphné, celle qui depuis son troisième album «Bleu Venise» en 2011 ne cesse de nous émerveiller, de nous surprendre. Depuis, on aime sa délicatesse, son évanescence, la sensualité troublante de ses chansons, leur étrangeté.

Voici l’auteure-compositrice-interprète de retour à ses œuvres personnelles, après un disque et un spectacle de reprises de Barbara. Sheller et la grande dame brune, ça dresse des repères. Benjamin Biolay chante aujourd’hui un duo avec elle, lui qui avait déjà collaboré à son premier disque de 2005.

La chanteuse donne un sous-titre à son nouvel opus, «La fauve»: «Dix contes sorciers & quatre chansons réalistes». Du livret aux photos évocatrices jusqu’aux arrangements (piano, cordes, cuivres) de David Hadjadj, c’est un univers aux contours vaporeux auquel on nous invite, et qu’il fait bon fréquenter.

On ne peut que songer aux chansons de Daphné lorsque celle-ci met en exergue à son disque cette citation de Jacques Prévert: «S’il n’y avait que sept merveilles du monde sur la terre, cela ne vaudrait pas la peine d’y aller voir.» Par bonheur, Daphné est un pays à explorer, doucement.

Ces chansons lentes

25 juillet 2013

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En écoutant le nouvel opus de Léonard Lasry, Me porter chance, on pense pas mal à William Sheller, à ce qu’il a fait de meilleur (Sheller en solitaire; Olympiade). Et c’est d’une beauté qui apaise, qui fait sourire mélancoliquement. Du piano-voix, avec une touche de sensuelle trompette ou de bugle, tout en douceur. On songe à des mots shelleriens – comme on dirait wagneriens – pour suggérer l’ambiance: «Le feu dans les doigts/Je jouerai tout bas/Cette chanson lente que tu aimes»…

On ne peut mieux résumer Me porter chance: la ferveur du feu, la pudeur des émotions, la lenteur… Lasry prend son temps, installe un climat poétique poignant. Il n’y a qu’à voir le chemin parcouru. Sur son disque de 2010, on trouvait la chanson Nos jours légers, mais interprétée de manière superficielle, pop dans son sens péjoratif. Elle est ici réenregistrée plus posément, plus lentement, et elle en devient émouvante.

Les chansons lentes de Léonard Lasry, dans cette formule dépouillée, s’incrustent en nous, on les aime d’emblée. Et l’envie de les réécouter, de les fredonner n’est jamais loin.

On avait découvert cet auteur-compositeur-interprète français en 2012 alors qu’il lançait un disque en duo avec la délicieuse Élisa Point, dans un répertoire à elle. Puis on avait remonté à la source avec les deux premiers Lasry, un peu fades, manquants de maturité, dont nous n’avons retenu que trois titres (Les petites turbulences; L’objet du litige; Tout se dégrade).

Avec Me porter chance, l’artiste est à point. Prêt à être réécouté. Il signe seul près de la moitié du disque, aidé sur les autres morceaux par Paul-Armand-Delille et Philippe Shaft. Quelques bémols cependant: l’absence de livret et deux versions de La vie est dure pour les étoiles (il aurait fallu choisir entre celle en solo ou celle en duo avec Jean-Claude Dreyfus).

L’instrumental Igloo est aussi de haute volée.

Franchement, pour nous faire aimer à ce point du piano-voix, il faut que les chansons et l’interprétation soient remarquables. Elles le sont, ces admirables chansons lentes.

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Léonard Lasry, Me porter chance (29 Music)

On peut en entendre des extraits sur son site.

La discothèque idéale # 9

19 novembre 2011

William Sheller, Sheller en solitaire (1991)

L’histoire qui mène à l’album Sheller en solitaire, superbe enregistrement public piano/voix, tient d’un fabuleux hasard.

À la fin des années 80, début des années 90, Sheller se balade en tournée avec son groupe de musiciens. Un jour, ceux-ci se retrouvent coincés aux douanes. Le chanteur doit assumer seul le spectacle du soir même.

Il y prend goût.

Un piano, sa voix, la liberté. Un répertoire d’une vingtaine d’années. Il chante ainsi, délicatement, ses perles indémodables : Nicolas; Symphoman; Basket-ball; Une chanson qui te ressemblerait; Genève; etc.

La finesse de l’écriture et du jeu de piano. Jamais un piano noir n’aura paru aussi léger. Des couplets à la fois littéraires et populaires.

Si Sheller excelle en version symphonique, avec un quatuor, c’est dans la nudité du piano/voix qu’il est le plus émouvant.

En prime, le chanteur étrenne un inédit : Un homme heureux. Un classique dès la première écoute. Et l’usure ne la gagne pas, quinze ans plus tard. À l’image de ce disque qui a donné à Vincent Delerm, entre autres, l’envie de se lancer dans la chanson.

(billet publié le 6 mai 2007)


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