Archive for août 2012

La discothèque idéale # 21

30 août 2012

Gilbert Laffaille, Tout m’étonne (1996)

D’ordinaire, les mélomanes ne jurent que par les versions originales et regardent les reprises avec un peu de dédain. Pourtant, quand on réenregistre avec autant de talent et de doigté que Gilbert Laffaille avec Tout m’étonne, il faut s’incliner. On a affaire ici à une somme prodigieuse grâce, entre autres, aux arrangements sobres et incisifs du guitariste Michel Haumont.

L’auteur-compositeur français résume ici deux décennies de chansons singulières qui ont débuté avec Le président et l’éléphant, une satire du chef d’état de la France à l’époque, Valéry Giscard D’Estaing, et de son penchant pour la chasse. Ce titre connut un certain retentissement et on pouvait admirer le travail d’auteur: on se met dans la peau de l’éléphant, c’est lui qui cause. Texte féroce, drôle, fable admirable.

Laffaille manie l’art satirique en attaquant notamment les médias avec le désopilant Corso fleuri. Avec Neuilly blues, il se paie la tête d’artistes qui s’inventent un passé prolétaire… Le chanteur s’en prend également, toujours avec finesse ou humour, au racisme (Dents d’ivoire et peau d’ébène; Le gros chat du marché).

On retrouve aussi dans ce recueil de splendides chansons contemplatives (Tout m’étonne; Neige). Sans oublier le regard qu’il porte sur les choses de ce monde avec une sensibilité à fleur de peau (Deux minutes fugitives).

On passera rapidement sur deux morceaux «humoristiques» mais qui ne cadrent vraiment pas avec l’ensemble (C.Q.F.D; Les bigoudis par douze). Tout le reste est délectable, dont la chanson Sac à dos pataugas, voyageuse qui convie Kerouac et Rimbaud, et qui est belle comme une bohémienne à qui on s’attacherait et qu’on voudrait retenir le plus longtemps possible.

De Gilbert Laffaille, on aurait pu choisir pour cette discothèque idéale son dernier disque original, La tête ailleurs, qui date déjà de 1999 (et toujours avec Michel Haumont aux arrangements, ça ne trompe pas). En attendant la suite promise pour bientôt. C’est l’espoir qui resurgit.

(billet inédit; 30 août 2012)

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La séance cubaine

29 août 2012

Photo: Jacques Grenier – Le Devoir

En 2010, le jeune auteur-compositeur-interprète québécois Philémon Chante  lançait son premier opus, Les sessions cubaines. Première sortie discrète en indépendant, le CD fut pris en charge et relancé par l’importante étiquette Audiogram. Les spécialistes de la scène locale s’enthousiasmaient ainsi que certains journalistes plus rock. La rumeur enfla, les palmarès de fin d’année célébraient le phénomène.

Et de fait, c’est un disque unique et magnifique, porté par un souffle créatif, une ferveur et une mélancolie imparables. Philémon avait fui le Québec en 2009 pour s’aérer un peu la tête à Cuba. Au fil des rencontres avec des musiciens cubains, il décida d’enregistrer sur place les chansons qu’il voulait mettre en boîte chez lui. L’alliance entre le son cubain et les morceaux du jeune artiste est phénoménal. Une chimie parfaite, tout ça en deux ou trois jours. Avec Vaincre l’automne, il est bouleversant.

Deux ans passent. Philémon décide de retourner à Cuba et de filmer ses retrouvailles avec les amis de là-bas. Ça donne le documentaire de Pedro Ruiz, Philémon Chante Habana. Les images sont très belles, on découvre un Philémon à la fois philosophe et hyper émotif, on le jurerait à deux doigts de casser. La mélancolie qu’il draine dans ses chansons semble inscrite en lui, en intraveineuse, malgré les rigolades entre copains. Le seul problème c’est que le doc fait près de 90 minutes, c’est beaucoup trop pour si peu de matière. Une heure aurait été suffisant.

Pas certain que ce film convaincra ceux qui ne connaissent pas déjà le disque, mais il s’agit d’un prolongement de fort bonne facture.

La bande annonce

Ça prend l’affiche à l’Excentris à Montréal la semaine prochaine. Le Festival des films du monde de Montréal l’a eu en avant-première.

Salut, Delerm!

27 août 2012

On savait que Vincent Delerm avait cette particularité pour un chanteur d’aimer vraiment son art, d’être à l’écoute des autres.

Son père n’est pas en reste. Philippe Delerm avait signé – paroles et musique – une magnifique chanson (Comme dans les dessins de Folon) interprétée par Yves Duteil, une perle un peu dissimulée (comme Oscar de Renaud).

Dans son livre «Écrire est une enfance», Delerm père revient dans un beau chapitre sur son amour de la chanson, celles des autres, celles qu’il a écrites en attendant qu’on s’intéresse à ses livres, celles qu’il fait étudier en classe (Souchon, Jean Sommer, Gilbert Laffaille, etc.).  On ne peut s’empêcher d’en citer le dernier paragraphe:

«Je ne peux quantifier la part que la chanson tient dans mon écriture et dans mon plaisir de continuer à écrire, mais elle compte infiniment. Oui, je crois que les chanteurs sont aussi mes écrivains préférés.»

L’ami des chanteurs

9 août 2012

Il y a des artistes à qui une seule tribune ne suffit pas: il faut les multiplier. Au risque de se perdre. Par exemple, Stéphanie Lapointe, jeune, talentueuse chanteuse. Deux albums sous son nom, dont le deuxième était vraiment très beau. Pour la suite, elle aurait pu travailler encore plus, continuer ses recherches de chansons de bonne qualité ou poursuivre à en écrire elle-même. Elle sait y faire. Et elle a une démarche singulière dans la pop québécoise.

A-t-elle besoin, en plus, de faire l’actrice? On l’a pourtant aimée dans la série Le négociateur, dans le nouveau film Liverpool et beaucoup moins dans La peur de l’eau. Mais est-ce bien nécessaire? Pourquoi se perdre dans une comédie musicale, même signée Michel Rivard? Mademoiselle Lapointe a beaucoup de ressources comme chanteuse, et on trouve ça infiniment dommage de la voir s’éparpiller ainsi.

Le cas de David McNeil est également un peu triste. On l’a qualifié de «chanteur pour chanteurs» pour excuser son peu de succès. Et lui-même a suspendu sa carrière de chanteur au début des années 80 pour se consacrer à l’écriture de chansons (pour Julien Clerc, Yves Montand, Robert Charlebois, etc.) et de livres (romans, récits, etc.). Le dernier vient de paraître dans la fameuse collection blanche de la NRF: «28 boulevard des Capucines». C’était l’adresse du mythique Olympia de Paris où McNeil a chanté un soir de janvier 1997.

Avec un titre pareil, on aurait pu s’attendre à un récit détaillé, en 166 pages, des coulisses et des événements autour du spectacle. C’est en partie ce que nous avons, et c’est la meilleure part du bouquin. L’auteur y raconte les amis chanteurs qu’il invite ce soir-là pour chanter avec lui. Et il en connaît le monsieur: Renaud, Julien Clerc, Robert Charlebois, Laurent Voulzy, Alain Souchon, etc. Ça donne quelques pages émouvantes, mais un peu gâchées par les autres, nombreuses, où il se perd dans des digressions sans intérêt, des souvenirs d’enfance dont on se fiche éperdument. Pire, McNeil se paie une petite attaque injuste et méchante contre le premier parolier de Julien Clerc, Étienne Roda-Gil! Un peu de jalousie, peut-être? Car pour les incandescents couplets signés Roda-Gil et inteprétés par Clerc depuis les années 60, on donnerait tout ce que le parolier McNeil a griffonné depuis 30 ans…

Il faut s’y résoudre: David McNeil est un fantastique auteur de chansons pour lui-même (six fabuleux albums en studio et un Olympia plutôt convaincant) et un rimailleur pour les autres, pour gagner sa croûte.

Ce n’est pas avec ses livres qu’il passera à l’Histoire, mais avec ses disques folk, blues, d’une merveilleuse richesse. D’ailleurs, on attend toujours que Saravah réédite intégralement les trois qui lui appartiennent.

Pour le moment, les amateurs de chanson française métissée de folk américain devraient commencer par la compil cd, Les années Saravah.

«Il y a des années où l’on a envie de ne rien faire», clamait la devise Saravah. Sauf réécouter McNeil, pourrait-on ajouter.


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