Posts Tagged ‘Serge Gainsbourg’

Le chien et le guitariste jazz

13 avril 2016

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En 2012, le troisième album («Sans abri») de l’auteur-compositeur-interprète québécois Moran décevait, et on se rêvait en directeur artistique pour lui indiquer quelques  conseils. Dans ce billet du 14 novembre, on écrivait ceci: «Je dirais enfin à Moran qu’il a beaucoup de talent, et que s’il avait laissé Sans abri à l’état de maquettes, il n’en aurait été que meilleur. Suggestion pour la prochaine fois: demande à ton guitariste Thomas Carbou de sortir ses guitares sèches, mettez-vous face à face, juste tous les deux, devant des micros. Enregistrez, mixez, servez chaud.»

«Le silence des chiens», son quatrième opus, vient d’arriver. En exergue, une citation de Léo Ferré nous rappelle que Moran a déjà consacré un spectacle hommage à son aîné. Et on ne peut que sourire quand on voit que ce disque a été enregistré quasiment seul en tête-à-tête avec le guitariste jazz Thomas Carbou, un interprète occasionnel de Serge Gainsbourg.

Dans ces nouvelles chansons, le ton est confidentiel, littéraire, amoureux, brûlant de désir. Mais pas qu’acoustique. Moran et Carbou se partagent la réalisation, les guitares acoustiques et électriques, et entremêlent discrètement leur voix. Quelques touches de claviers et de programmations s’insèrent subtilement dans l’ensemble, sans en dénaturer le parti pris dépouillé. Les deux amis ont fait la gageure de l’épure, et signent une oeuvre exigeante, belle, ensorcelante, à apprivoiser doucement.

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Moran, Le silence des chiens (Ad Litteram)
Court extrait disponible ici

 

 

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Murmurer

3 novembre 2014

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Récemment, Vincent Delerm nous avait offert «Les amants parallèles» et Albin de la Simone, «Un homme». Pour son troisième album, Stéphanie Lapointe emprunte la couleur sépia de la pochette à son ami Albin et signe le splendide «Les amours parallèles».

Le dernier opus de la demoiselle Lapointe remontait déjà à 2009 et figurait parmi les meilleurs crus de l’année. Depuis, elle a fait l’actrice, un peu de ciné, de télé, participation à la comédie musicale «Les filles de Caleb», mais c’est en murmureuse de chansons qu’elle fait merveille. On parlerait d’enchantement si le mot n’était pas usé. Elle, a contrario, semble toute fraîche et épanouie.

Voici une interprète qui transcende tout ce qu’elle chante, mais de manière discrète. Aucun flafla dans sa démarche, tout est dans la retenue. Elle effleure les textes, vaporeuse, délicate, troublante. Une chanteuse de l’intime, pour oreilles attentives, un peu comme Élisa Point en France.

Contrairement au cd précédent, où elle signait presque toutes les paroles, Stéphanie Lapointe s’est mis à la bouche les chansons des autres. On retrouve une reprise de Gainsbourg (Un jour comme un autre), une autre de 2008 signée Jane Birkin (Pourquoi). Puis des auteurs-compositeurs plus jeunes : les talentueux Philippe B et Philémon Cimon (qui fait un duo avec elle), des saveurs à la mode (Jimmy Hunt, Stéphane Lafleur), une parenthèse anglo avec Leif Vollebekk, ainsi que, par deux fois, Kim Doré sur une musique de Forêt.

C’est justement à Forêt, combo québécois composé de Joseph Marchand et Émilie Laforest, que l’on doit la réalisation sobre et racée. Un disque comme une bulle hors du temps, jamais démodée.

Au bout du court voyage, on se rappelle que Stéphanie Lapointe sait nous emmener là où elle veut, mine de rien. Sensuel périple, même si on espère qu’elle se remette à l’écriture la prochaine fois.

Coeur de vinyle?

28 mars 2014

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Depuis quelques années, les médias nous parlent du retour en force du vinyle, ces galettes souvent noires, d’un autre âge. Michel Rivard a même fait une jolie chanson sur son dernier album: Coeur de vinyle.

Les mélomanes soulignent la qualité du son, l’expérience d’une grande pochette. Mais encore faut-il avoir un bon appareil pour les lire, sinon ça ne sert à rien. Et faire gaffe à l’usure des sillons, de l’aiguille…

Cette nouvelle mode me laisse quand même perplexe. D’abord, le format, très peu pratique, ça prend beaucoup d’espace chez soi, c’est lourd, ça se manie mal. Ensuite, si on les achète à l’état neuf, c’est plus cher que les compacts. De mémoire, une réédition normale (pas deluxe!) de Joao Gilberto voisine les 30 $, soit le double du prix d’un cd…

Mais pour ma part, le plus gros problème du vinyle, c’est qu’il ne permet pas de sauter des chansons. Il existe très peu d’albums que j’aime intégralement. Presque toujours, au moins deux ou trois morceaux m’énervent ou m’ennuient, et ce, même  chez mes artistes préférés. Avec des cd ou mp3, on peut éviter cette souffrance du titre honni, mais avec un tourne-disques? Peut-être que cette technologie* existe sur les platines vinyles, mais je n’en ai jamais vu…

J’achète encore des vinyles, mais uniquement quand ce n’est pas réédité en compact / mp3. Les seules exceptions, c’est quand les pochettes sont vraiment belles, qu’elles apportent quelque chose de plus. Je me suis ainsi procuré «Confidentiel» de Gainsbourg, «Chansons pour ma mélancolie» de Mouloudji (quasiment une oeuvre d’art, cet emballage! et quelles chansons!). Et quand je suis allé voir Philippe B en spectacle avec le Quatuor Molinari, je n’ai pas pu m’empêcher, même si j’avais déjà le cd (comme pour Gainsbourg) d’acheter le 33 tours de «Variations fantômes», sublime de fond et de forme. Les 14 photos originales, qui font écho aux morceaux, sont reproduites en grand format, plutôt qu’en petit comme sur le compact. Elles avaient même été brièvement exposées en salle à Montréal. Cliquez pour agrandir l’image ci-dessous, vous verrez…

Philippe B est le plus novateur, créatif et excitant chanteur québécois des dix dernières années, voire plus. Les journalistes l’encensent, les artistes itou. Il ne reste que le grand public qui se fait attendre. Espérons que ça viendra enfin avec la parution de son nouvel opus, le mois prochain. D’après une première écoute sommaire, «Ornithologie, la nuit» tutoiera les cimes, lui aussi.

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* Après la parution de ce billet, un lecteur, René Troin du  blogue Crapauds et rossignols, me signale l’existence d’une platine progammable

Arnaqueurs

24 septembre 2012

On savait que les maisons de disques aimaient arnaquer les mélomanes à coup d’éditions spéciales, de bonus, d’inédits… Et ça ne remonte pas à notre chère et belle époque. Déjà au temps de Brassens, on publiait des coffrets avec des versions inédites…

Quand Universal avait sorti la nouvelle intégrale Gainsbourg, on avait omis de mettre toutes les pistes supplémentaires afin de s’en garder sous la manche pour la réédition, quelques mois plus tard, de la version deluxe de Melody Nelson. Et dans cette nouvelle intégrale, on avait remplacé (sans le préciser) la version habituelle de Chez les yé-yé par une autre, plus longue… Pas ajoutée en bonus, remplacée! L’originale n’y figure plus du tout!

Les preuves s’accumulent au fil des années contre la voracité, la malhonnêteté des compagnies de disques.

En voici un autre exemple. À la FNAC, pour seulement 10 euros, on vend un boîtier de Benjamin Biolay qui regroupe ses deux premiers et magnifiques albums, Rose Kennedy et Négatif. Or, quand on achète ledit boîtier, on peut constater que la version originale de la chanson Los Angeles a été remplacée par une autre mouture (un remix affreux repris dans sa compil)! Vous imaginez la déception de celui qui se décide enfin à mettre la main à sa poche pour se procurer un album qu’il aime ou veut découvrir? C’est comme ça qu’on incite les mélomanes à encourager les artistes et enrichir les compagnies?

On s’étonnera ensuite que les gens préfèrent pirater… Et ce sont eux qu’on accusera d’être des voleurs…

En entrevue, Biolay a déjà raconté que Négatif avait été conçu pour être un double album. Sa maison de disques lui a plutôt suggéré d’en sortir dans un premier temps une version simple, puis quelque temps plus tard, la double… Augmentant les ventes par la même occasion, pour bien saigner le mélomane qui veut connaître l’œuvre dans son intégralité. Et sur Négatif, peu de déchets, alors ça vaut la peine.

Ce coup-ci, Biolay avait refusé les magouilles et publié directement son double opus.

Ça méritait d’être souligné.

D’ailleurs, son nouveau disque sort bientôt, après le grand succès critique et public de La superbe, un double cd justement. Espérons qu’avec le prochain, il saura reconquérir les amateurs de la première heure qui trouvaient La superbe bien décevant.

P.-S. Revérification faite, il existerait deux éditions de Rose Kennedy. L’originale, de 2001, comporte 13 titres et dotée d’une pochette sombre. Une seconde version a paru en 2002 avec une pochette plus lumineuse, elle contient 14 titres et l’originale Los Angeles a été remplacée par l’horrible remix. Sur les cd, ce n’est pas indiqué qu’il s’agit d’un remix ou de la version dite # 2. D’où la confusion. Dans ce boîtier soldé, il s’agit donc de l’édition 2002 qui est reprise…

Il y a quelques années, Arman Méliès avait publié une nouvelle édition de son deuxième album, le très beau Les tortures volontaires, mais avait pris soin de l’indiquer sur le cd, comme ça personne n’est berné…

L’arnaque de l’année

25 décembre 2011

Que ce soit clair: on aime les rééditions, le patrimoine musical. Les coffrets type intégrale font ma joie. La mode est aux éditions luxueuses où le même album est décliné en deux, voire cinq CD? Tant mieux. C’est un festin pour les mélomanes, une bonne affaire pour les maisons de disques. Tout le monde est content.

Le problème, c’est quand la dite maison exagère. Ici, Universal. À l’hiver 2011, une nouvelle intégrale Gainsbourg était sortie en 20 CD. Elle ne remplaçait pas l’ancienne intégrale de 2001 car elle ne reprenait pas tout ce qu’il y avait (par exemple, l’essentiel album en public Capucines 63 n’y figure pas! une aberration!).

L’intérêt du nouveau coffret Gainsbourg 2011 venait surtout du format livre d’art, de l’objet plus que du contenu. Une affaire de collectionneurs, quoi. À sa parution, un journaliste clairvoyant ou plus informé (ou était-ce un internaute?) avait écrit que les bonus du disque Melody Nelson étaient minces et qu’Universal s’en gardait sûrement sous le coude pour l’automne…

Cette personne a eu du nez. Car un peu plus de six mois plus tard, voici que paraît l’édition quarantième anniversaire du chef-d’œuvre «Histoire de Melody Nelson». Avec des bonus qui ne figuraient pas dans le gros coffret! Et, pire, les deux bonus du coffret (des versions instrumentales de Valse de Melody et Ah! Melody) ne se trouvent dans cette édition deluxe!

Si ce n’est pas l’arnaque, ça!

Bien sûr, l’édition deluxe est très belle, là n’est pas le problème. Elle contient l’album original et un autre avec des bonus (dont l’inédit complet mais anecdotique Melody lit Babar). Le livret est très bien documenté avec de bons textes de présentation. Un DVD documentaire est même inclus – intéressant aussi.

Mais le procédé mercantile est pour le moins douteux.

La discothèque idéale # 11

27 novembre 2011

Jane Birkin, Concert intégral à l’Olympia (1996)

Dans la chanson francophone, il y a Serge Gainsbourg et… les autres. Et il y a aussi sa muse éternelle, Jane Birkin, essentielle dans l’oeuvre gainsbourienne.

Pour elle, il a écrit des chansons d’amour et de rupture (crainte ou réelle) parmi les plus poignantes de toute la francophonie. En 1996, sur son onzième album, Jane Birkin décide de les chanter à l’Olympia.

Des joyaux tranchants, sublimés par les arrangements inquiétants, planants et somptueux de Jean-Claude Vannier : « Fuir le bonheur de peur qu’il se sauve »; «Quoi »; « Les dessous chics »; « Physique et sans issue ». Jane pique à Catherine Deneuve « Dépression au-dessus du jardin », à Alain Chamfort, « Baby Lou ». Elle se les approprie parfaitement et les rend encore plus belles.

Elle offre un récital bouleversant avec quelques reprises de morceaux créés par Serge lui-même (« Ces petits riens »; « L’anamour »*). Le sommet d’un répertoire à la fois puissant et fragile. La délicatesse de sa voix mariée aux mots de Gainsbourg, pour l’éternité.

(billet publié le premier septembre 2007)

* L’anamour a été chantée par Françoise Hardy en 1968, mais elle appartient surtout au répertoire de Serge qui l’a publiée l’année suivante.

Têtes de choux

26 novembre 2011

Le testament sonore d’Alain Bashung sera posthume. C’est «L’homme à tête de chou», un des sommets discographiques de Serge Gainsbourg, repris intégralement par Bashung.

Enregistré en 2006 pour accompagner un spectacle de danse, cette version a un goût d’inachevé. Sans la maladie et la fin abrupte, l’artiste aurait sans doute poussé plus loin ses recherches et aurait transformé l’oeuvre comme il savait si bien le faire (avec Les mots bleus de Christophe, par exemple).

Entre l’original et cette copie, il y a peu de différence: 4 minutes de plus pour Bashung, une manière pas tout à fait identique de mâcher les mots…

On doit l’enrobage musical (encore une fois assez conforme à l’original) essentiellement à Denis Clavaizolle (croisé chez Murat) aux divers instruments, à Jean Lamooth pour les programmations. À souligner, la trompette d’Éric Truffaz et les percussions de Pierre Valéry Lobé et Mamadou Koné.

Comme trame sonore d’un spectacle de danse, je ne saurais dire ce que ça vaut, mais en tant que disque, on aurait pu s’attendre à mieux de la part de Bashung dont le rôle, si je ne me trompe, se résume aux voix et à quelques directives musicales. S’il avait pu prendre en main les arrangements et les mener à ébullition, ça aurait eu une tout autre gueule.

Melody Gainsbourg

14 octobre 2011

Faut-il se réjouir ou crier à l’arnaque? Universal réédite le mois prochain le chef-d’œuvre de Serge Gainsbourg, Histoire de Melody Nelson.

Les gainsbourgphiles à travers le monde, et ils sont nombreux, vont en saliver: outre l’album original, la réédition comprendra un deuxième CD avec des bonus, prises alternatives, etc. ainsi qu’un documentaire qui en raconte la genèse pendant 30/40 minutes avec Birkin, Vannier, technicien… Une version ultra deluxe et super limitée rajoute à l’ensemble des vinyles.

Tout ça est admirable, on en bave d’avance… Le filet commence déjà à se faire sentir.

Mais… pourquoi Universal n’a pas sorti ces bonus dans le gros coffret qui soulignait cet hiver le 20e anniversaire de la mort du chanteur?

Ne me faites pas croire qu’ils n’avaient pas encore été trouvés…

Extraits du documentaire ici

Pages consacrées à la réédition ici

Gainsbourg dans Mad Men

22 août 2011

Babatunde Olatunji

Si vous suivez la série américaine Mad Men, qui ne cesse de s’améliorer après une saison 1 assez lourde, vous savez que l’action se déroule dans les années 60, dans le monde des publicitaires et que la reconstitution historique est très soignée. On y fait souvent référence à des personnages historiques (Kennedy par exemple).

Or, dans l’épisode sept de la saison 2 (The Gold Violin), on entend une publicité à la radio pour une marque de café. Les amateurs pourront reconnaître aisément la chanson Couleur Café de Serge Gainsbourg, adaptée en anglais pour l’occasion.

Stupéfaction: quoi, Gainsbourg aurait copié ici aussi? On se rappellera que sur le même disque, Percussions (1964), il a pompé quatre morceaux (dont trois à l’Africain Babatunde Olatunji, New York USA; Marabout et Joanna)…

Le problème c’est que cette saison 2 est censée se dérouler en 1962.

Erreur des créateurs de la série? Ou Gainsbourg encore pris la main dans le sac?

Pour en avoir le coeur net, j’ai écrit à Gilles Verlant, biographe officiel et spécialiste de Gainsbourg. Il m’a répondu que c’est bien Mad Men qui a voulu donner un coup de chapeau au chanteur.

C’est amusant, mais n’auraient-ils pas pu attendre qu’ils soient rendus à 1964, afin que la crédibilité historique perdure?

Gainsbourg, l’aquoiboniste

7 août 2011

C’est une chanson de Serge, chantée dans les années 70 par sa Jane. Elle est désabusée, magnifique, une perle:

«C’est un aquoiboniste / Un faiseur de plaisantriste / Qui dit toujours à quoi bon»

Un aquoiboniste, la belle trouvaille. Du pur Gainsbourg, pensions-nous. Pourtant, non. En parcourant le livre «Serge Gainsbourg, l’intégrale et caetera – Les paroles 1950-1991», recueil de plus de 650 textes dans une édition érudite d’Yves-Ferdinand Bouvier et Serge Vincendet, on remonte le temps. Jusqu’en 1893 où Maurice Donnay signe la chanson «Le jeune homme triste», créée un peu plus tard sur disque par Yvette Guilbert. Et ça se chante ainsi:

«Alors il se dit « À quoi bon? » / Mais pour être un aquaboniste / Hélas! il n’en fut pas moins triste»

Hum…

No comment?


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