Léonard Lasry: entretien pop

10 mars 2021

Vous vous ennuyez des premiers albums de Benjamin Biolay, quand il était pop avec élégance, piano et mélancolie? Vous aimez depuis toujours William Sheller? Écoutez le nouveau Léonard Lasry. Avec «Au hasard cet espoir», tout juste paru, il signe un disque de haut vol, aux arrangements étoffés. Il brillait en formule dépouillée, il épate aujourd’hui avec ces foisonnantes chansons, co-écrites avec Élisa Point. Par courriel, on lui a posé quelques questions volontiers naïves…

  1. Quels étaient tes désirs  et idées avec ce nouvel album? Comment s’est passé l’enregistrement ? Tous ensemble en studio ou chacun chez soi?

L’écriture de cet album a commencé à l’été 2017 quelques mois avant la sortie du précédent «Avant la première fois». Cet album-là était un peu comme un nouveau départ et j’avais envie d’en créer la suite, d’étendre ce repertoire. Naturellement, des idées, des thèmes, des morceaux de vies ont inspiré ces nouvelles chansons. La quasi totalité des sessions de l’album avait été enregistrée avant le premier confinement, donc tous ensemble en studio, même s’ il m’arrive de rejouer mes pianos de façon plus appliquée dans un deuxième temps. Après le premier confinement on s’est remis au travail sur les finitions, quelques instruments additionnels, quelques chœurs et les derniers titres. Je crois que c’était On y pense sans y croire en piano/voix pendant l’été qui a clôturé ces enregistrements qui ont été donc éparpillés sur un laps de temps assez long. 

2) Tu collabores beaucoup avec Élisa Point depuis des années. Raconte-nous comment vous vous êtes rencontrés et comment vous travaillez. Lui donnes-tu des thèmes ou des indications pour les textes qu’elle écrit pour toi?

On peut vraiment dire qu’on forme un tandem. Nous aimons créer des chansons ensemble, on a le sentiment qu’il y a une vraie symbiose entre nos textes et mélodies. J’ai rencontré Élisa Point en 2009, je faisais à l’époque une résidence dans une petite salle parisienne et elle a commencé à venir me voir très régulièrement et me proposer d’ajouter à mes chansons de l’époque quelques chansons. La première a été Love Song Sad, une chanson qui était discrètement sortie sur un de ses albums expérimentaux («Un petit siècle d’heures contre le cœur»). Ça m’a fait très plaisir et je me suis, disons, appliqué à l’interpréter du mieux que je pouvais. J’avais aussi envie de lui montrer que son verbe et mon univers pouvaient très bien se marier. J’ai eu la même démarche avec Après le feu des plaisirs,  une chanson qui me touche en plein cœur et que je trouve sublime. J’ai été très touché lorsque je l’ai chantée pour la première fois en live, Élisa m’a dit que cette chanson qu’elle affectionnait beaucoup ne l’avait jamais emballée dans son interprétation d’origine, c’est-à-dire chantée par elle-même, et que c’était selon elle une chanson d’homme qui avait avec moi enfin trouvé son interprète idéal! J’ai été très flatté , j’ai gardé cette chanson à mon répertoire depuis, il est rare que je ne la chante pas lors d’un concert… Élisa aimait beaucoup mon album «Nos jours légers» et trouvait que je faisais de belles mélodies… Sur cette  lancée, nous avons commencé à mieux nous connaître, nous fréquenter un peu, nous avons enregistré «L’exception» qui était composé de relectures de mes chansons préférées de ses propres albums auquel nous avions ajouté Il y avait, cette chanson est la deuxième chanson que nous avons signée ensemble Élisa et moi. J’aimais son esprit «Saudade», d’ailleurs je rêvais de l’entendre chantée par Cesaria Évora. Je l’avais envoyée à son producteur qui avait trouvé que c’était une bonne idée et l’avait retenue pour la lui faire écouter. Malheureusement, Cesaria nous a quittés cette même année. Cet album a été un très beau point de départ à une belle collection de chansons nées au fil des ans. Nous ne nous donnions pas rendez-vous pour écrire des chansons. C’est plutôt au fil de nos rencontres, de nos balades, de nos goûters musicaux ou de nos nuits à écouter et jouer de la musique que nous avons commencé à créer de plus en plus de chansons. Tout l’album «Avant la première fois» et plus encore.

Élisa m’a observé et ressent les choses, donc je n’ai en général pas besoin de lui demander précisément d’écrire sur un thème ou un autre. C’est arrivé quelques fois, par exemple avec Les merveilles du passé, je voulais chanter une chanson qui n’idéalise pas le passé et les beaux souvenirs pour dresser un arc-en-ciel devant soi. Pour cet album j’ai voulu aussi lui proposer d’écrire un texte inspiré des sentiments que j’ai ressentis en lisant le roman «Croire au merveilleux» de Christophe Ono-dit-Biot. Cela a donné Les archives du cœur qui est une chanson qui compte beaucoup pour moi.

3) Jadis, tu écrivais toi-même tes paroles, ça ne te manque pas?

Oui et non. Je n’ai pas l’impression de chanter les mots de quelqu’un d’autre car la fusion est telle que nos chansons créées ensemble je les sens miennes. Élisa a son empreinte et son style inimitable certes mais en même temps, elle adapte son écriture à son interprète en faisant du sur-mesure. Je ne me sens jamais déguisé par ses mots. J’avais la conviction depuis mes débuts, voire même avant, depuis les premières chansons que j’ai enregistrées en maquette lorsque j’étais encore lycéen qu’il me faudrait rencontrer un jour «mon auteur» pour ressentir à travers ses mots la même intensité que je pouvais ressentir en composant mes mélodies. Je ne pense pas avoir à rougir des textes de mes premiers albums mais avec Élisa nos chansons en tandem m’ont fait grandir et mûrir aussi. En témoignent ces albums, les miens mais aussi celui que nous avons créée pour elle «Le cinéma d’Élisa Point » sorti l’an dernier, celui que nous avons signé en tandem pour Marie France «Tendre assassine» et une collection de chansons pour d’autres interprètes ainsi que toutes celles qui ne sont pas encore sorties…

Ceci étant dit, j’écris toujours des textes de temps en temps, pour l’instant pas pour mon propre répertoire car je suis comblé avec mon répertoire actuel, mais parfois pour d’autres projets.

Je viens d’ailleurs d’en enregistrer une que j’ai écrite et composée pour un film qui sortira bientôt.

4) Les comparaisons avec Biolay, Sheller ou Gainsbourg, ça te gave? Ce sont des artistes que tu as beaucoup écoutés?

Non pas du tout. C’est plutôt flatteur d’être associé à ces références. J’aime ces artistes. Gainsbourg pour la densité de son répertoire, ses différentes époques, son côté pygmalion pour les femmes, la richesse et diversité de son œuvre qui me plaît dans son intégralité. Je me suis penché sur William Sheller un peu plus tard et effectivement je m’en sens beaucoup plus proche musicalement. Son jeu de piano, ses harmonies, sa pop construite autour du piano. J’adore. Quelle élégance! 

On est souvent comparés ou associés à telle ou telle référence. Cela ne me dérange pas, chacun classe aussi en fonction de sa propre culture…

Benjamin Biolay fait  toujours de belles mélodies et arrangements, j’aimais aussi les chansons qu’il a écrites pour Henri Salvador ou sa sœur Coralie Clément. Il ne s’en rappelle sûrement pas mais il m’a même chaleureusement encouragé  lorsque j’étais encore étudiant et que je lui avais envoyé quelques maquettes à écouter!

5) Tes pochettes sont souvent, à mon goût, assez kitsch. Est-ce un goût avoué ou vois-tu les choses différemment? 

Chacun met la barre du kitsch à un certain endroit selon ses propres goûts ; oui le précédent album avait un aspect surréaliste, un poil «Dali» avec mon visage en surimpression dans ce décor de Vincent Darré, ça peut paraître kitsch. Moi ça me plaisait pas mal… Mais je suis plus heureux avec la pochette de «Au hasard cet espoir».  Celle-ci est à la croisée de deux idées. Un petite référence mystique. Je pensais aux pièces de monnaie porte-bonheur et aux ex-voto que j’avais connus en Grèce. Et puis depuis que je porte la barbe, on m’a quelques fois dessiné en statut gréco-romaine. L’un dans l’autre tout s’est assemblé pour finir par me représenter dans un médaillon, mon visage et corps peints à la feuille d’or pour l’occasion. Comme le titre et d’ailleurs l’ensemble de l’album sont tournés  vers l’espoir et une vision plutôt positive de l’existence je trouvais que l’illustrer par un porte-bonheur à mon effigie ne serait pas une mauvaise idée. 

6) En 1976, avec «Le cauchemar américain», le groupe québécois Aut’Chose avait signé une pochette similaire, et le chanteur avait été malade à cause de la peinture sur son corps… Pas toi?

En 1976 il n’y avait peut–être pas de produit destiné à la peau. Moi j’ai été soigneusement maquillé par des produits adaptés à cette expérience, non je n’ai pas été dérangé…J’ai pensé que cela resterait incrusté dans ma peau, ma barbe etc mais non c’est parti très très facilement sous la douche… 

Traversées (8)

12 décembre 2020

Allain Leprest chantait que le génie est bizarre. Eh bien, l’inspiration, c’est pareil. Certains artistes ont de bonnes périodes, et d’autres alternent les bons et les mauvais disques au cours de la même époque. Ainsi, un Gérard Pierron peut être grandiose avec son copieux album consacré à Louis Brauquier, mais beaucoup moins avec d’autres opus très longs. Mais difficile de demander à un tel artiste d’être moins généreux ou plus sévère envers son travail. Et puis, qui sait?, une chanson peut plaire à l’un et pas du tout à l’autre, même si les deux auditeurs aiment tous les deux cet artiste…

Donc, ce cher Gérard Pierron, un des meilleurs mélodistes de la chanson française poétique, qui nous bouleverse depuis son premier microsillon en 1977, vient d’en faire paraître un nouveau, «Good-bye Gagarine», du titre d’une chanson déjà interprétée par son parolier Allain Leprest, et que nous n’aimions déjà pas dans sa version d’origine, et guère plus ici. À l’instar de quelques titres du disque, qui nous semblent poussifs.

Par contre, on trouve une douzaine de jolis morceaux, et ça serait fâcheux de les louper. Par exemple, Tuileries de mes peines (texte de Raymond Queneau), Caressons-nous (Céline Caussimon), Rondeau de la nature (Charles d’Orléans), Pluie d’été (Louis Brauquier), Paris est vide sans toi (reprise de Claude Astier)… Et Pierron signe lui-même, paroles et musique, ce qui est peut être le meilleur cru de cet opus: Regarder la Loire.

Notons que la couverture est une peinture de René Claude Girault et que le livret est riche de mots et d’images, mais qu’il est un peu trop touffu, comme le cd qu’il accompagne…

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Poursuivons avec deux courts albums très beaux.

Celui de Brigitte Saint-Aubin qui renoue avec le folk dépouillé sur «Chansons nues» (2015), enregistré conjointement avec le guitariste Denis Ferland. Émouvante réinterprétation de quelques-uns de ses anciens morceaux. Une version cd est disponible à ses spectacles, et on peut l’écouter sur sa page Bandcamp. Sous le charme.

Et celui de Léonard Lasry, essentiellement piano/voix, écrit pendant le confinement avec sa comparse de toujours, Élisa Point. La chanson titre Se revoir peut-être est en écoute ici. Un nouvel opus de pop plus étoffé est prévu pour cet hiver.

N’oublions pas cette réjouissante surprise: un maxi de six titres de Johnny Pilgrim (pseudo de Jean Pellerin, un Québécois qui vit à Los Angeles): «Sur la trace de Tex Lecor» où il reprend de vigoureuse manière de vieilles chansons du peintre-chansonnier. Une suite est déjà prévue mais pas encore enregistrée, et un album complet devrait voir le jour. Pour le moment, il faut se contenter du numérique. Mais quel projet exaltant qu’on peut découvrir ici. C’est l’omniprésent Éric Goulet qui a fait la réalisation en plus de jouer divers instruments, conjointement avec les Mountain Daisies.

En terminant, notons que le dernier album de Sandra Le Couteur (dont j’avais parlé dans ce billet) sortira sous peu en 33-tours. Splendide. Il devrait être disponible sur le site de la chanteuse acadienne et chez les différents disquaires spécialisés.

Les racines de Laffaille

25 novembre 2020

En voilà une chouette idée que ce coffret de trois cd. Il réunit les premiers vinyles de Gilbert Laffaille: six microsillons, et un 45-tours (1977-1988). En respectant l’ordre des albums originaux, et la chronologie. Ça paraît évident, la base de tout, et pourtant on ne le fait pas systématiquement. Parfois, on réédite par thèmes, on mélange les époques et ça frôle la cacophonie.

Le boîtier s’appelle «Les beaux débuts!», en référence à sa chanson ironique et drôle de 1980. Tout est là. Le premier album avec ses potacheries et ses classiques. Le troisième 33-tours, fabuleux «Kaléidoscope». Sur «Folie douce» (1983), on peut redécouvrir Jolis jeux du lit ou Le pays des chimères.

Parmi d’autres raretés, notons le 45-tours avec Neuilly blues (première version) couplée à la chaloupée La sole à Filou. C’est un vrai régal quand Laffaille se plonge dans ses influences brésiliennes. Sur le deuxième cd, on réécoute son fameux vinyle en public, à Chatou, intégralement bien sûr. On a le plaisir de retrouver Charlotte, marrant et délirant, la délicatesse tournoyante de La valse des chiffonniers et la très fine L’album, qui baigne dans un climat inquiétant sous des apparences légères. En cd, on ne trouvait jusqu’à présent que la face B de «Nettoyage de printemps», un de ses meilleurs disques en carrière. Voici enfin la face A, suivie de la face B! On croit rêver. Des pépites rescapées. La petite fille d’à-côté, entre fantaisie et tendresse, glaciale La tour d’ivoire et la version d’origine de La ballade de pendules, chantée, belle, admirable musique et indissociable du texte.

Et puis il y a le livret, copieux: tous les crédits artistiques, entrevue avec le chanteur, coupures de presse de l’époque… Dans celles-ci, on aurait voulu y être cité, mais à deux ans, on n’écoutait malheureusement pas encore Laffaille. Dans le boîtier, il ne manque que la reproduction des pochettes recto/verso mais on peut les trouver sur ce site de référence (en cliquant sur Plus d’images).

On s’est entretenu par courriel avec Gilbert Laffaille. Merci à sa générosité et pertinence. Pour ceux qui l’auraient raté, vous êtes cordialement invités à lire d’abord ce vieux préambule. Ainsi, vous saurez (presque) tout.

Q : Je crois que tu ne possèdes plus de tourne-disque. Comment écoutes-tu de la musique? CD, cassette, streaming?

R: J’écoute de la musique en CD. Parfois je pioche un morceau sur Internet et je regarde une vidéo. Pas de baladeur, pas de casque, pas de streaming, je déteste les fonds sonores et la musique omniprésente dans les lieux publics. Quand j’écoute je me pose, j’éteins mon téléphone et je ne fais que ça. Quand je lis c’est pareil. Quand je mange aussi. J’aime aussi beaucoup le silence.

Q : Dans ton livre de souvenirs, tu cites énormément de chanteurs dont certains sont
méconnus du grand public. Es-tu encore friand de découvertes musicales ?

R: Oui je cite ceux que j’ai pu croiser durant ces années où j’ai été actif dans la chanson et ses à-côtés. Dans ce livre, « Kaléidoscope », j’avais le souci de faire revivre une époque pour ceux qui s’intéressent à la chanson plus que de distiller des anecdotes vaseuses sur telle ou telle grande vedette. Je serais friand de découvertes si j’entendais des choses qui me plaisent. Mais c’est rare. C’est devenu l’exception quand tout à coup je monte le son de la radio.

Je crois que c’est inévitable avec l’âge. Sur une vie on peut encaisser beaucoup d’évolutions, beaucoup de changements… jusqu’au moment où l’on ne peut plus et où l’on n’en a plus envie. Parce que, à tort ou à raison, on a l’impression d’avoir fait le tour du sujet, qu’on devient un peu blasé et qu’il en faut beaucoup pour qu’on s’étonne encore. Quand on est jeune on s’oppose à l’esthétique des parents. C’est normal et c’est nécessaire pour pouvoir exister. Après, dans sa vie, on s’adapte, on évolue, on précède les changements, puis on les suit, puis on court après… Puis on s’arrête de courir et on sort de la course. S’il ne s’agissait que de s’intéresser à l’émergence de jeunes artistes ce serait bien. Mais il y a tout le reste : la production, la mode, l’industrie musicale, la force médiatique, la propulsion sur le devant de la scène de personnes qui n’apportent rien au plan artistique mais qui rapportent beaucoup aux producteurs. À la longue c’est lassant.

Pour conclure sur ce sujet, je te dirai que oui je suis friand de nouveauté artistique, d’innovation, de créativité. J’aime bien, par exemple, « Feu Chatterton » même si je ne vois pas très bien où ça va. Je trouve que les propos sibyllins, l’hermétisme, le 3ème degré, ça s’use vite, l’intérêt s’émousse, comme dans l’art contemporain où la frontière entre production sincère et charlatanisme est parfois bien mince. J’aime beaucoup Thibaud Defever également. Étant sorti de la course je crois que ma prochaine aventure, si je peux la mener à bien, sera un retour à la simplicité et à l’humilité du folk. À la limite, une voix, une guitare, une mélodie, un texte. Point. Quitte à être différent, autant aller jusqu’au bout.

Q: Avant que EPM te contacte pour le coffret «Les beaux débuts!», avais-tu déjà eu
l’envie de rééditer tes vinyles?

R: Disons qu’il y a là quelque chose de pratique, d’avoir tout sous la main, enfin tout… je veux dire les premiers vinyles.

Q: As-tu participé à sa conception, aux choix des photos par exemple ? J’aime beaucoup celle au Centre américain à Paris en 1976 (qui coiffe cet article)…

R: Oui bien sûr j’ai participé à toutes les étapes et ces photos viennent de mes archives
personnelles.


Q: Dans ce boîtier, il ne manque que le microsillon «L’année du rat». Pourquoi cette
absence?

R: J’ai toujours trouvé que dans cet album le mixage avait été raté. Qu’il faudrait reprendre les bandes originales et remixer le tout : présence de la voix qui est comme dans un caisson, changer les réverbérations, donner de l’espace, du relief. Il manque aussi beaucoup de présence. L’ensemble dégage une impression de tristesse qui n’est pas sur les prises. Nous aurions dû changer de studio et d’ingénieur pour le mixage : le faire avec d’autres oreilles. Mais remixer cet album aurait exigé un budget que nous n’avions pas et comme nous n’étions pas non plus propriétaires de ces bandes, cela devenait trop compliqué. C’est dommage car il y a de bonnes choses dans cet album.


Q: En revanche, «Folie douce» y figure, l’occasion de redécouvrir quelques belles
chansons. Il n’avait jamais été réédité en CD, pas même au Japon?

R: Oui c’est la première fois que « Folie douce » est édité en CD. Il y a peut-être eu un morceau ou deux édités au Japon mais pas l’album. C’est une belle redécouverte : un travail d’équipe avec mes amis musiciens, une volonté de moderniser l’esprit tout en restant proche des univers jazzy et latins que j’ai toujours aimés. Le son de cet album, réalisé au studio Davout avec Claude Ermelin, est impeccable. Il ouvrait une voie que je n’ai pas poursuivie par la suite. Pour de multiples raisons expliquées dans mon bouquin et qu’il serait fastidieux de rappeler ici.

Q: «Travelling», lui, est sorti à la fois directement en vinyle et en CD. C’est avec lui que se clôt le coffret. Ce son synthétique a-t-il bien vieilli selon tes goûts à toi ? Je suppose que non puisque tu as réenregistré quelques chansons sur le splendide «Tout m’étonne»…

R: C’est un peu plus compliqué. Disons que « Folie douce » a réussi là où « Travelling » a selon moi échoué. Je n’ai pourtant rien à reprocher aux musiciens qui ont travaillé sur ce disque. L’ensemble est cohérent. Et c’est moi qui ai voulu tout ça. Mais je me suis fourvoyé. C’était moi à une certaine époque mais c’était trop différent de ce que je suis profondément. J’ai voulu faire des choses que j’aimais et dont j’avais envie mais qui ne me ressemblaient pas. J’ai essayé. Je me suis lancé. Et… j’ai dérouté beaucoup de gens de mon public. Il aurait fallu prendre plus de temps, mettre un peu d’acoustique là-dedans, raccourcir les introductions, les codas, baisser les tonalités… En fait, faire un autre disque avec ces chansons-là ! Mais on ne sait que lorsqu’on a essayé.

Cela étant, « Travelling » a ses amateurs : mon beau-frère par exemple qui est un musicien de rock et qui ne jure que par cet album : c’est le disque de moi qu’il préfère ! Certains ont en effet trouvé intéressant ce virage pop-rock. Ça l’était, mais il aurait fallu quelqu’un d’autre pour le porter. Si on poussait le bouchon un peu plus loin on pourrait dire que c’est un bon disque mais pas de moi ! D’ailleurs même sur la pochette originale je ne me ressemble pas…

Q: Ceux qui avaient beaucoup aimé tes deux albums des années 90 seront peut-être
surpris de retrouver l’accordéon de Richard Galliano et la guitare de Michel Haumont dès le début de ta carrière! Comment se sont passées ces deux rencontres et collaborations ? Le meilleur disque d’Allain Leprest («Voce a mano») a justement été enregistré en duo avec Galliano…

R: Effectivement j’ai rencontré Michel Haumont et Richard Galliano dès le début de ma
carrière : Richard par le biais de Claude Nougaro que je fréquentais dans ces années-là, et
Michel qui était un des pionniers du Centre américain, berceau du mouvement folk français. Disons, pour replacer les choses, que lorsque je suis apparu sur le devant de la scène avec mon premier album, j’étais un vrai débutant : je n’avais pas dix ans de galère derrière moi. Je ne savais rien de ce métier, je n’avais aucune expérience. Tout s’est fait sur le tas… et sur le tard ! Quand j’ai commencé, Michel Haumont avait déjà réalisé plusieurs albums (il a enregistré son premier à seize ans) : jamais je n’aurais osé lui demander de travailler avec moi ! Et Richard, je le voyais sur scène avec Nougaro, Pierre Michelot, Maurice Vander… c’est pareil : jamais je n’aurais osé. C’est grâce au succès de mes premiers disques, la médiatisation dont j’ai bénéficié, ma notoriété d’alors, le fait que j’étais invité dans de grandes émissions comme Le Grand Échiquier ou Le Tribunal des Flagrants Délires que j’ai pu travailler avec ces deux grands musiciens (et d’autres encore !) J’ajoute que Michel et Richard ont aussi en plus de leur talent quelque chose qui devait nous réunir : l’un comme l’autre aiment la chanson. Ce qui n’est pas le cas de tous les musiciens qui accompagnent des chanteurs. Et c’est ce qui a fait la réussite de «Voce a mano», les deux artistes étant en osmose.


Q: Quels sont tes projets artistiques actuellement?

R: Je travaille sur un conte illustré pour enfants et sur un autre conte, musical celui-ci. J’ai aussi le projet de réunir mon théâtre et peut-être de monter un nouveau récital, dès que cela sera possible au niveau de l’épidémie. J’ai aussi collaboré à différents projets chanson qui n’ont pas encore vu le jour.


L’âme à la tendresse

1 octobre 2020

Avec Les sœurs Boulay, c’est le coup de foudre instantané. Six ans après le premier album du duo,  nous sommes toujours sous le charme de ces couplets originaux, bien troussés, dans une langue savoureuse. Sur scène, entre deux larmes d’émotion, elles savent se moquer d’elles-mêmes. Leur dernière création, «La mort des étoiles», est d’une beauté pure, saisissante.

Dans la vie d’un amateur de chanson, il est des moments précieux. L’après-midi où, à la radio, on entend pour la première fois Vincent Delerm, magnétisé par Deauville sans Trintignant. Quand on découvre deux sœurs chanter Mappemonde et, plus tard sur disque, Sac d’école. Dès le départ, chez ces artistes, il y a un style original, unique.

Au bout du fil, Mélanie et Stéphanie Boulay sont là toutes les deux, leurs voix s’emmêlent à tel point qu’on ne pourrait jurer laquelle des deux vient de parler : «Euh, c’est Mélanie, là?», s’enquiert-on. Elles rigolent, elles ont l’habitude qu’on les confonde, et ne s’en font pas avec ça. Nous voilà prévenus. La confusion reste possible.

Ces filles débordent de créativité. Mélanie s’occupe de son bébé tout neuf.  Stéphanie a sorti un disque solo (le très beau «Ce que je te donne ne disparaît pas»), un livre pour enfants cet automne et dès 2016, un roman. Et c’est sans compter les projets parallèles, les collaborations, les émissions de télé. Elles sont partout et jamais on ne se tanne. Et que font-elles pendant le temps des fêtes ? «Des spectacles de Noël pour des levées de fonds, avec des amies comme Safia Nolin», déclare Stéphanie.

Le troisième opus du duo, «La mort des étoiles», a été lancé par le clip de Nous après nous, dans lequel on voit les deux jeunes femmes à la chasse aux animaux, images surprenantes quand on apprécie la douceur des deux chanteuses : «Ça a fait réagir beaucoup, on s’y attendait. La chasse a mauvaise réputation. On comprend pourquoi, mais nous, on a grandi dans une maison où ça faisait partie de la tradition familiale, notre grand-père et notre père chassaient. À travers ce clip, on voulait se questionner sur ce qu’on mangeait, en sachant d’où ça venait, et ce que ça représente de manger de la viande, même quand on ne chasse pas. On essaie de trouver les meilleures façons de consommer.» Mais elles ne comptent pas devenir véganes pour autant.

Pour le nouveau disque, les sœurs ont confié presque tous les arrangements et la co-réalisation à Connor Seidel. On doit au chanteur Antoine Gratton les cordes. «C’est une évolution vers un album plus étoffé, plus arrangé. Avant, on avait peur de laisser rentrer des gens de l’extérieur, on voulait conserver le son du duo. On a goûté au dépouillement, de se mettre à nues, d’être entourées par des guitares et que les textes soient mis de l’avant. Puis avec le temps, on a rencontré des artistes en qui on avait confiance, exceptionnels, dont Antoine Gratton. L’industrie musicale ne va pas super bien, on ne sait pas si nous pourrons continuer à faire des disques, alors on a eu envie de faire comme si c’était le dernier, de se donner les moyens. C’était le moment ou jamais de le faire.» À propos d’Antoine Gratton, c’est Stéphanie qui précise : «Il a changé ma vie, ma conception de la musique. Il nous a emmenées à sortir de notre coquille, à accepter nos failles.»

Parmi les nouvelles chansons, on peut écouter Au doigt et Il me voulait dans la maison, dont l’inspiration féministe rappelle un peu Une sorcière comme les autres d’Anne Sylvestre (également reprise par Pauline Julien et Jorane). Mélanie s’explique : «À mon sens, il s’agit d’une des plus grandes chansons féministes. Elle était avant-gardiste. On réalise que la situation des femmes a évolué, mais peut-être pas tant que ça. Ce sont toujours des sujets actuels. Le combat, à mener. Au doigt, c’est un post-mortem du mouvement Me-Too.»

Elles se remettent en question, mais elles le font avec grâce et talent. Même dans la contestation, elles ont l’âme à la tendresse. L’heure est plutôt à l’introspection qu’à la vindicte populaire. Elles écrivent leurs chansons en symbiose, comme elles s’expriment. La jolie pochette du nouveau cd parle d’elle-même : les sœurs s’enlacent doucement. On retrouvera cette communion sur scène, où ils seront quatre pour interpréter ce répertoire unique, où nous on nous promet quelques petites surprises.

Francis Hébert

(pour L’Entracte de mars 2020)

En terrain pop

25 septembre 2020

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À l’époque où on aimait encore la pop québécoise, on pouvait se repasser Daniel Bélanger pour rêver mieux, Marc Déry (Ça fait longtemps) ou le Dumas du formidable «Le cours des jours». Un peu d’électro-pop mélodieuse, ça se chantait, ça battait la mesure. On aurait presque pu danser dessus.

Et puis en 2005 paraissait «Variations sur le vide», le second album de Jean-François Fortier, après un premier guère convaincant. Emballé, j’écrivais le 2 février 2006 dans les pages du Voir: «La scène locale québécoise se porte on ne peut mieux, et l’année 2005 fut riche en albums jouissifs, fignolés, bricolés à mains nues, souvent en solitaire: les Monsieur Mono, Philippe B., Carl-Éric Hudon nagent dans le folk, le rock, le country et la chanson proprement faite. Mais lorsque l’on parle de pop, subtil mélange de tout cela, de variétés et d’expérimentations, on pense Beatles, Étienne Daho et… Jean-François Fortier. Fortier sait mieux que quiconque en nos terres fabriquer de grandes chansons pop.»

Pour souligner les quinze ans de cet opus important réalisé par Éric Goulet, Fortier (également prof de guitare) a décidé de le rééditer, en y apportant quelques modifications. D’abord, on sursaute: est-ce bien nécessaire? Ne vaudrait-il pas mieux le réimprimer à l’identique? On part donc d’un a priori négatif, mais lorsqu’on écoute la version finale, on est conquis.

Tout a été pensé pour une édition en vinyle, avec une face A et une face B. Une logistique différente. L’ordre des chansons a donc été modifié dans cette optique. L’exaltante Space Cadette, une des meilleures chansons du disque, déménage à la fin de l’album. Comme moi, vous ne savez pas ce qu’est une «space cadet»? Pour le savoir, rendez-vous sur cette page où Fortier donne une foule de détails sur cette réédition et sur sa conception. En prime, il nous montre ce qui était prévu comme pochette originale.

Et au bout du compte, cette nouvelle mouture est meilleure que l’originale, plus cohérente. Fortier a viré l’exaspérant dernier morceau (Variation sur le vide 2), il a ajouté une bonne inédite (Une place) et il a un peu tripatouillé L’effet.

Dans la version numérique, vous retrouverez la chanson Faut que j’change, mais pas sur le 33-tours. Tant mieux car c’était la plus faible du lot, trop répétitive, et dont l’esprit un peu psychédélique ne collait pas avec le reste. À la dernière minute, il a aussi inversé sur le microsillon les chansons Quand je suis à côté de moi et 1560 jours. Un boulot de passionné méticuleux.

Avec cette réédition, «Variations sur le vide» scintille de nouvelles couleurs. On reste pantois devant sa délicatesse pop.

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En écoute intégrale sur sa page Bandcamp.

L’édition vinyle est disponible en primeur chez le disquaire Le Vacarme (rue Saint-Hubert, Montréal). Normalement, on trouvera un code pour télécharger la version numérique. On peut espérer qu’il s’exportera ailleurs rapidement.

Ah, le mépris!

20 mai 2020

Jean-Claude-Vannier

Cet ouvrage est paru en 2018, mais on y vient seulement maintenant. C’est du lourd: une analyse et une biographie de l’arrangeur Jean-Claude Vannier, reconnu pour sa collaboration avec Serge Gainsbourg (Melody Nelson, ce sont eux!). Il arrange et compose depuis les années 60 en France. Sa palette est très riche et large. Il est même accessoirement chanteur. Et on n’a jamais oublié la splendeur qu’il a concoctée avec Jane Birkin

C’est tout cela qu’on avait hâte de redécouvrir, d’approfondir, surtout que l’éditeur, Le mot et le reste, est digne de confiance et nous a donné d’excellents essais sur la musique jusqu’à maintenant. En 2020, on peut compter sur lui.

Or, en parcourant «Jean-Claude Vannier, l’arrangeur des arrangeurs», on devient vite perplexe. Chez les auteurs et chez Vannier lui-même, on perçoit un snobisme et un mépris envers certains artistes, même ceux avec qui le musicien a collaboré! L’écriture du bouquin est parfois confuse et maladroite.

Il y a un chapitre consacré aux collaborations dites importantes dans l’oeuvre de Vannier (Nougaro, Brigitte Fontaine, Michel Jonasz, etc.), mais aussi un autre qui répertorie celles plus épisodiques. Dans cette section, sur 50 pages, les essayistes énumèrent environ une centaine de références les plus obscures, des 45-tours et artistes oubliés, même des spécialistes. Et c’est parfait, car c’est ce qu’on recherche dans un livre sur un artiste que l’on aime déjà depuis longtemps: connaître mieux, creuser le sujet.

Vannier a signé des arrangements pour Nino Ferrer? C’est à peine mentionné. Sans doute que c’est trop connu de tout le monde… Et avec Julien Clerc? Un de ses meilleurs albums en carrière, «Terre de France» (1974), a été fait avec Vannier… Pas un mot! Pas possible. On consacre près de 400 pages à l’oeuvre gigantesque de Vannier, et on ne parle pas de Julien Clerc? Ça ne peut pas être un oubli puisqu’ils ont fait un travail de recherche monumental… Incrédule, on a posé la question aux auteurs, voici leur réponse: «Lors de la rédaction de la biographie de Jean-Claude Vannier, nous avons cherché à présenter les différentes facettes de son travail, que ce soit l’arrangeur ou l’auteur-compositeur-interprète, mais nous avons parfois écarté des disques qui nous semblaient d’importance moindre, à l’image de cet album avec Julien Clerc. De manière générale, nous n’avons pas particulièrement mis en avant les chansons qu’ils ont pu enregistrer ensemble.»

C’est bien ce qu’on soupçonnait dès les premières pages du livre: le snobisme et le mépris ont encore de belles heures devant eux. Ça nous coupe toute envie de se pencher plus en profondeur, avec sérieux, sur un tel ouvrage. On se demande comment un éditeur réputé comme Le mot et le reste a pu laisser passer ça… Ça nous fait penser à l’ironie savoureuse et à la moquerie marrante d’un Jehan Jonas lorsqu’il chantait en 1968 Le snâob:«Il aim’ Gréco/À ses débuts, seul’ment». Ah, le mépris! N’est-ce pas, Alain Souchon?

Et on se prend à rêver de ce qu’aurait pu donner un livre sur Vannier écrit par quelqu’un comme Bertrand Dicale: passionné, méticuleux, amoureux de la culture populaire, et ouvert.

Belliard, pour la suite du monde

29 avril 2020

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Avec quelques mois de retard, paraît enfin le Tome VI des «Légendes d’un peuple» d’Alexandre Belliard, chez Les Disques Gavroche, conjointement avec Septentrion. Tout est là: gavroche, probablement pour saluer l’importance capitale du chanteur parisien Renaud. Et au verso du livre, on peut lire: «Édité et imprimé au Québec». Le chanteur vit au coeur de ses racines québécoises, et célèbre avec ses Légendes la francophonie de partout.

Dans une volume précédent, Belliard faisait chanter à Paul Piché: «Si l’indépendance n’est pas faite/C’est qu’elle sera toujours à faire». Émouvante confession, rêve frémissant. Dans ce sixième tome, Belliard rend carrément hommage à son aîné en lui consacrant toute une chanson, Enfin le printemps. Et ça nous chauffe la couenne d’entendre une pareille chose. À qui appartient le beau temps? Aux créateurs de cette trempe. Pour la suite du monde, on a besoin d’eux.

Tout au long des onze morceaux de ce disque, Belliard salue Pauline Julien, Leonard Cohen, Serge Bouchard, mais également Simon Bolivar ou Jeanne Mance. Le propos est certes éducatif, mais il en résulte d’abord et avant tout de bonnes chansons. On apprécie encore une fois le travail des musiciens, Hugo Perreault en tête. Parmi les invités spéciaux, notons Richard Séguin, Jorane, Daran et même Jean-Martin Aussant! Par contre, faire chanter des enfants, est-ce indispensable? Heureusement, ils ne sont pas là souvent et restent assez discrets.

Il ne faudrait pas oublier le bouquin, puisque c’est un livre/cd. Bel objet, richement illustré: dessins, manuscrit, photos. Écrit par Belliard avec la collaboration, pour un texte chacune, de Monique Giroux et Catherine Pogonat. On présente les chansons, on remet dans le contexte. Et le plus émouvant, c’est lorsque Belliard se raconte lui-même dans quelques pages autobiographiques. On a envie d’être dans ces scènes qu’il raconte sobrement.

En terminant, je vous propose mon entretien resté inédit avec le chanteur.  Réalisé en juillet 2019,  on y évoque sa nouvelle tournée, ses sources d’inspiration et sa manière de travailler…

Chansons régionales

Le Johannais Alexandre Belliard pose ses valises le temps d’une série de six spectacles thématiques. Avec Légendaires et immortels, il racontera en chansons folks-pop la grande épopée des francophones d’Amérique. Première escale : Les grandes espérances, avec Patrice Michaud en invité spécial.

En 2012, le chanteur lançait un premier album de «Légendes d’un peuple», original projet d’envergure, et qui se poursuivra dans les prochains mois avec un volume 6 (cet automne) et 7 (vers le printemps 2020). «Pour Légendaires et immortels, j’ai décidé de recouper par thématiques les chansons sur lesquelles j’ai travaillé depuis quelques années. Je vais regrouper des personnages. C’est la première fois que je fais ça, ce sera six spectacles différents. Parce que sinon, c’étaient toujours les mêmes chansons qui revenaient dans mes spectacles, avec les personnages plus flamboyants, alors que d’autres passaient sous le radar. Mais là, je voulais faire une fresque avec l’ensemble des personnages. J’habite à Saint-Jean maintenant, je voulais développer une résidence ici. J’avais envie de travailler localement. Je voyage beaucoup, c’est super cool d’aller chanter en Colombie ou au Mexique, mais c’est important aussi de parler au monde à côté, que tu côtoies, rencontrer les jeunes de la région.» Belliard célèbrera les personnalités johannaises avec, entre autres, une chanson sur le joueur de baseball et animateur Claude Raymond!

Pour le coup d’envoi, ce sera Les grandes espérances : «Ça raconte la fondation de la Nouvelle-France, de Montréal, de Saint-Jean… avec Champlain, qui est le premier Européen à avoir remonté la rivière dite aux Iroquois. Je vais parler du développement de la région à travers ces personnages-là, comme Charles Le Moyne, second baron de Longueuil, à qui appartenaient les terres de la Rive-sud et de la Montérégie pratiquement au complet… Parmi mes recherches, j’ai lu le livre « Regard sur 350 ans d’histoire de Saint-Jean-sur-Richelieu », il m’a donné un résumé de l’histoire locale : les nomenclatures différentes de la rivière Richelieu, la fondation des forts… ça va jusqu’à Gerry!», s’amuse-t-il en faisant référence au chanteur d’Offenbach! L’artiste se promène aussi dans la région pour s’inspirer des lieux, apprendre sans cesse : musées, bunker de Lacolle, fort de l’Île-aux-noix, etc.

«Dans la conception du spectacle, je voulais aussi impliquer la population. Alors j’ai donné cinq ateliers d’écriture auxquels j’ai convié les gens d’ici : on écrivait des chansons sur des personnages. Je passais deux heures par semaine avec eux, c’était vraiment cool. Mon objectif secret, c’était qu’un de ces textes-là se rende jusqu’au spectacle. Même si je ne pouvais pas leur dire tel quel, j’espérais avoir un texte, le mettre en musique et le chanter. Et c’est arrivé ! Il y en aura une ! Écrite par une citoyenne d’ici !» Mais on avance trop vite, car cette chanson sera interprétée seulement en mars, dans le cinquième et avant-dernier concert.

Au téléphone avec Alexandre Belliard, pas facile de garder une route bien balisée par des questions préparées d’avance : on bifurque, on revient, et on s’éloigne… Lorsqu’on lui recommande le bouquin «Apparence» d’un autre écrivain du coin, Jacques Boulerice, il se dit content qu’on le sorte un peu de ses obsessions historiques. Le chanteur ne se plaint pas, il en est heureux, mais il reçoit quand même beaucoup de suggestions de chansons, des biographies, etc. Des appels à témoigner. On le sait, mais on ne pourra pas s’empêcher d’y aller avec notre propre suggestion: Pierre Foglia. Notre immortel chroniqueur.

Pour Les grandes espérances, Belliard a convié Patrice Michaud à venir chanter Paul Chomedey de Maisonneuve, comme il l’avait fait sur Légendes d’un peuple – le collectif (2014). Michaud aura aussi l’occasion d’interpréter une chanson personnelle. On n’a pas demandé laquelle, ce sera une surprise.

Francis Hébert

Traversières

27 avril 2020

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Au coeur de ce quatrième disque de l’Acadienne Sandra Le Couteur, il y a toujours la pureté de la voix, qui en fait une alliée des grandes dames de la chanson française des années 50 et 60. Ces chansons traversières, elles se baladent sans souci des modes. Des textes poétiques, des mélodies que l’on fredonnera.

Éric Goulet revient dans le rôle du réalisateur, et c’est peut-être sa réalisation pour autrui la plus réussie en carrière. On savoure piano, guitare, violon, mandoline, l’enveloppe acoustique et douce. Quelques paroles sont signées Valéry Robichaud et la très belle couverture par Alexandre Robichaud, les deux fils de Sandra. D’ailleurs, notons au passage, car c’est important, la qualité de l’emballage cartonné du cd: joli, avec des paroles reproduites lisiblement.

Gilles Bélanger est toujours là. Pierre Flynn a composé la musique de Chanson de bord de mer. Luc de Larochellière fait son entrée. On découvre également d’autres auteurs ou compositeurs de talent. Il faudrait tous les citer. Dans cet album, tout est au service de la chanson. Celle qui est essentielle, et que Sandra Le Couteur continue de perpétuer depuis «La demoiselle du traversier», son premier opus paru en 2005.

Qu’elle en soit chaleureusement remerciée ici.

Plus de détails sur son parcours dans le billet que je lui avais consacré en 2015.

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Le distributeur officiel de ses cd se retrouve à cette adresse.

 

Fragiles beautés

26 avril 2020

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En 2017, Léonard Lasry faisait paraître «Avant la première fois», un album qui vaut la peine de s’y attarder, en dépit du kitsch de la pochette. À l’écriture des textes, il y retrouve sa complice des dernières années: la précieuse Élisa Point.

C’est un tandem émouvant, que l’on a plaisir à redécouvrir de temps à autre sur ce blogue. Certains trouvent que ce cru 2017 ressemble au Gainsbourg de la période anglaise. Possible. Mais nous, c’est surtout à William Sheller que nous pensons en écoutant chanter Léonard, ainsi que nous l’écrivions dans ce billet.

D’ailleurs, si les arrangements pop de ce disque nous plaisent, on a quand même une préférence pour le cd bonus où on entend les mêmes chansons mais dans des versions dépouillées. Lasry n’a pas besoin d’artifices: sa voix, ses mots et ses mélodies suffisent à séduire. Les bonus sont disponibles également en numérique sous le libellé «Après le feu des plaisirs», du titre d’une des plus belles chansons d’Élisa Point qu’il reprend justement.

Cet hiver, la parolière publiait «Le cinéma d’Élisa Point», avec des textes à elle, et des musiques et une réalisation de Lasry, conjointement avec Axel Wurthorn. Une série de belles chansons pudiques, en hommage aux artistes du grand écran. Fabuleuse idée! Catherine Deneuve, Cate Blanchett, Alain Delon, Jeanne Moreau, Romy Schneider, Jean-Louis Trintignant, Louis Garrel… Fragile beauté, murmurée…

Mention spéciale au dessin de Marc Le Gall qui orne la pochette et donne envie d’y entrer, comme une porte de cinéma de quartier…

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Chansons pour vieux pianos

10 avril 2020

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Marie Denise Pelletier fait revivre les chansons de Claude Léveillée. Dans un spectacle intimiste mis en scène par Serge Postigo, elle sera soutenue par deux musiciens, et on retrouvera l’ambiance des cabarets des années 60 (la fumée en moins). Entre la fragile douceur d’un vétuste piano et la voix puissante de l’interprète, l’émotion n’est jamais loin.

«Y’a pas tellement longtemps/vous vous rappelez au temps du guignol, de la dentelle/on se saoûlait le dedans de pathétique/C’était la belle époque du piano nostalgique». C’est avec Les vieux pianos que Marie Denise Pelletier débutait son album «Léveillée, entre Claude et moi» en 2017. Aujourd’hui, elle transpose ce répertoire sur scène. Ses souvenirs remontent à loin, aux années 60 : «Je suis la plus jeune d’une famille de cinq enfants. Mes grands frères et sœurs achetaient tous les disques de Claude Léveillée. La maison baignait dans son univers. C’est rentré, pas seulement dans les oreilles, mais dans le cœur, dans l’ADN. Il était une mégastar à l’époque, on l’entendait partout, même dans les classes, quand j’allais à l’école, les professeurs se servaient de son œuvre. Il a été un des piliers de notre chanson. Il était aussi beaucoup à la télévision, il écrivait des thèmes, il faisait de la comédie musicale.»

Une vingtaine d’années passent. La chanteuse a eu le bonheur de travailler avec lui : «J’ai eu le privilège de le connaître un peu. Il a même participé à mon spectacle hommage à la chanson québécoise en 1981. C’est ce que je raconte sur scène aujourd’hui : les deux Claude que j’ai connus. Celui qui, par sa musique, a bercé mon enfance. Et celui que j’ai par la suite rencontré, avec qui j’ai eu des très belles conversations.»

Sur scène, elle puise essentiellement dans ses oeuvres des années 60 où Léveillée faisait des chansons pour vieux pianos, dans un souffle proche des grands chansonniers français. Les mélodies qui s’inscrustent pour ne plus vous quitter : Ne dis rien ; Emmène-moi au bout du monde ou Soir d’hiver, sur un poème de Nelligan.

Elle confesse en riant qu’elle pensait à réaliser cet hommage depuis une décennie. Au centre du projet, il y a un musicien magnétique : Benoît Sarrasin*. De son doigté délicat, il porte ce répertoire avec grâce : «Ça fait presque quarante ans que Benoît est mon pianiste. Autant pour lui que pour moi, Léveillée a été une influence importante : c’était un grand pianiste, autodidacte d’ailleurs. Il m’a influencée par sa façon de chanter, d’interpréter.»

Elle a attendu longtemps avant de s’y mettre. Par peur, par angoisse ? «Pas du tout, lance-t-elle en rigolant. Il faut intérioriser ces chansons, les faire siennes. Il faut les respecter, mais aussi y apporter mon vécu, mon bagage, ma voix. Et si je l’ai fait, c’est aussi beaucoup pour que ne meurt pas ce magnifique répertoire qui est tellement riche, faire une passation afin que les plus jeunes puissent l’écouter.»

À écouter Marie Denise Pelletier chanter ces mots qui lui vont si bien, et Benoît Sarrasin jouer ces notes évocatrices, on ne peut espérer qu’une chose : que le disque et le spectacle engendrent des suites. Qu’il y ait toujours plus de traces tangibles des chansons de Claude Léveillée.

Francis Hébert

(pour L’Entracte de février 2020)

* On trouve le nom de ce pianiste écrit de toutes sortes de manières, y compris sur la couverture du cd. J’ai choisi de ne pas m’y fier. Je fais plutôt confiance à l’orthographe du disque hommage à Brel, sur lequel il officie.


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