Autour de Saravah

28 mars 2018

delcourt

Ces jours-ci, paraît en France un livre que l’on espère depuis des lustres: «Saravah, c’est où l’horizon? 1967-1977». Ça couvre la période bénie, la première décennie de la maison de disques. Il est signé par Benjamin Barouh, le fils de Pierre. Nous y reviendrons bientôt sur cette page.

Si une bonne partie du catalogue Saravah a été rééditée en cd, il convient de faire une rapide mise à jour.

Une pièce majeure est ressortie en 2016 en cd mais au Japon seulement: Michel Roques «Chorus», du jazz expérimental sur des textes délirants. Il se fait de plus en plus rare, et de plus en plus cher. C’est le problème avec les raretés… Heureusement que le web existe. On vit une époque formidable.

D’ici quelques semaines, on pourra également acheter une réédition vinyle et cd du premier 33-tours d’Areski, «Un beau matin» (1972).

Maintenant, on peut citer quelques albums importants, voire majeurs, qui ne sont toujours pas disponibles en cd. Ce qui ouvre la porte aux surenchères les plus absurdes pour les dégoter d’occasion…

Outre le premier Aram dont nous venons de parler sur ce blogue, mentionnons également les trois albums de David McNeil. C’est inadmissible que l’on doive se contenter des 19 titres du cd «Les années Saravah». Les deux premiers opus Saravah de McNeil sont immenses et quelques excellentes chansons n’ont pas été reprises sur le cd: Louise; Beverly Collines; Comme à la TV; Show-biz blues (une parodie hilarante du milieu artistique); etc.

Pour ceux qui aiment le versant jazz et musiques du monde de Saravah, il faudrait aussi rééditer Jean-Charles Capon, «L’univers-solitude». En cherchant bien, on peut le trouver en mp3 sur Internet, mais rien ne vaut une réédition officielle, qui redistribue l’argent aux créateurs et producteurs.

Signalons en terminant un chouette bouquin paru chez l’éditeur marseillais «Le mot et le reste» en 2015. Il est de Maxime Delcourt. Son titre est un clin d’œil au slogan de Saravah: «Il y a des années où l’on a envie de ne rien faire. 1964-1981. Chansons expérimentales». Il s’agit d’une plongée chez les chanteurs et musiciens marginaux francophones. Delcourt resitue les oeuvres dans leur contexte historique et nous donne une riche liste de disques marquants dont plusieurs, hélas, sont aujourd’hui introuvables. Certaines suggestions relèvent davantage du snobisme ou du caprice personnel, mais en général, c’est un ouvrage exaltant. Une malle aux trésors où on croise tant Brigitte Fontaine que Dick Annegarn, et des dizaines d’autres beaucoup moins connus. Les oubliés demanderaient un tome 2…

Publicités

Du côté d’Aram

12 mars 2018

031938

 

Paris, Place des Abbesses, années 70. Fondée par Pierre Barouh, la maison de disques Saravah s’installe avec des artistes bouillonnants et méconus du grand public : Jacques Higelin, Brigitte Fontaine, Jean-Roger Caussimon, David McNeil, etc. Son slogan fleure bon l’utopie : «Il y a des années où on a envie de ne rien faire.» Aram Sédèfian a fait partie de la bande à Saravah. Sous le simple nom d’Aram, il y publie son premier opus en 1976 : «À la terrasse du café» (hélas jamais réédité en cd). Deux décennies plus tard, Barouh en produit un deuxième : le très beau «Ces moments-là». Entre les deux, Aram a publié ailleurs une petite poignée de vinyles (45 et 33 tours), a quitté la chanson pour travailler dans le domaine du voyage, lui dont les parents sont arméniens mais qui est né à Lyon.

Aram reste discret et pudique. Ceux qui l’ont côtoyé parlent d’une élégance et d’un charme orientaux. C’est ce que l’on peut apprécier dans ses chansons aux effluves exotiques : une beauté, une aura mystérieuse. Elles demandent une approche lente. Elles se dévoilent patiemment. En 2012, Aram a enregistré en auto-production ce qu’il a fait de mieux pour le moment : «Instants volés – ballades». Quatorze chansons dépouillées, aux arrangements gracieux, avec Jean-Pierre Auffredo pour seul complice (guitares; ukulélé ; contrebasse). Deux titres avaient déjà été interprétés en 2007 par Hugues Aufray (Tout passe ; Photos). Maintenant, ils retournent à leur créateur. Et c’est un bonheur à entendre.

Il a un site officiel (c’est ici). Avec son autorisation, voici trois chansons (téléchargeables en cliquant ici) de cet opus qui se retrouvait déjà dans mon palmarès en 2013. Depuis lors, ce billet était dans un coin de ma tête, mais vous connaissez le slogan de Saravah…

 

saravah 01

 

 

Vincent Vallières: à hauteur d’homme

1 mars 2018

Il y a quelque chose d’entraînant et de stimulant dans les chansons de Vincent Vallières. Que l’on pense à Chacun dans son espace ; On va s’aimer encore ou Je pars à pied, elles portent en elles le germe des couplets populaires. On se les approprie d’office.

Ce regard jovial et chaleureux, Vincent Vallières le partage avec un public grandissant depuis 1999. Sept opus au compteur, le dernier a quelques mois à peine. «On ne le dira pas trop fort, mais c’est sûr que quand je compose une chanson, j’espère que les gens vont chanter avec moi en concert, dit celui qui sera bientôt sur les planches johannaises. Il faut se méfier aussi, car juste un refrain accrocheur, c’est une toune qui peut devenir gossante aussi et qu’ensuite elle s’efface de la mémoire populaire. Pour que la chanson puisse perdurer dans le temps, il faut qu’il y ait un amalgame des paroles et de la musique. Je te dis ça, mais dans le fond, peut-être que ce n’est pas vrai, que ça ne s’explique pas, qu’on ne choisit pas…»

Il est comme ça, Vallières, simple et humble, probablement toujours en proie aux doutes. Le rire franc. Il s’excuserait presque d’avoir plus de succès que ses confrères. À partir de son disque «Chacun dans son espace», il a fait le vœu que les auditeurs aillent vers lui, et il en a pris les moyens. Avant il n’osait pas avouer clairement son désir de devenir un chanteur populaire. Les arrangements musicaux sont devenus plus légers, plus attirants. «Quand je compose, j’essaie au départ de garder ça le plus naïf possible, de me retrouver comme si j’avais encore 14 ou 15 ans, dans l’idée que tout est nouveau, tout est à faire, il n’y a pas de règles. Puis, plus tard, lorsqu’on complète les chansons, ça devient une autre approche, tu n’as pas le choix de bûcher.»

On peut d’ailleurs le voir dans son bureau sur les photos de livret du nouveau disque, «Le temps des vivants», un clin d’œil au poète Gilbert Langevin. Vallières est entouré de cd, de papiers et de guitares. Il sourit. L’atelier du chansonnier qui dit aimer beaucoup Gérald Godin. Qui sait si, un jour, à l’instar de Steve Veilleux, chanteur de Kaïn, il ne se laissera pas aller à mettre en musique et chanter des poèmes de Godin? Il bûche chez lui, au sous-sol : «J’ai gardé mes vinyles en haut, mais j’ai descendu mes cd, car chacun représente un souvenir. J’aime ça pendant que j’écris d’en retrouver certains, avec les pochettes…» On comprend ainsi qu’il puisse s’inspirer en replongeant dans ses racines, tel un arbre qui souhaiterait pousser plus haut.

Il voulait prendre son temps avant de sortir de nouvelles chansons. Il a prévenu ses musiciens les plus proches de ne pas l’attendre, de partir chacun de son bord. Ensemble, ils sentaient qu’ils avaient besoin d’essayer d’autres choses. Vallières parle de «la fin d’un cycle». Sur «Le temps des vivants», il tâte un peu du slam, puis revient à la limpidité des guitares. Aujourd’hui comme hier, il ressent toujours «l’urgence de dire», à la hauteur de l’homme qu’il est. Ni plus, ni moins.

Francis Hébert

(pour L’entracte de novembre 2017)

Immortelle Jeanne Moreau

4 décembre 2017

2330907-gf

C’est toujours un plaisir de retrouver les productions Jacques Canetti et leur travail soigné. Ils rééditent amoureusement leur catalogue. Voici une nouvelle compil de Jeanne Moreau, «Le tourbillon de ma vie». Elle couvre les années Canetti, visiblement celles qui ont le plus marqué la mémoire populaire, si on se fie aux nécrologies: Le tourbillon; J’ai la mémoire qui flanche; Jamais je ne t’ai dit

Ce florilège contient 29 titres, tous de la plume de l’écrivain Serge Rezvani (sous le pseudonyme Cyrus Bassiak). Il signe d’ailleurs un texte de présentation dans le livret illustré de belles photos de la demoiselle. Hélas, les 24 titres des deux microsillons originaux ne sont pas présentés dans le bon ordre, ce qui crée une distorsion entre les arrangements clinquants du premier (1963) et le minimalisme délicieux du second (1966). On doit ce minimalisme au même duo de musiciens qui enregistra «Gainsbourg confidentiel» (1964), Elek Bacsik (guitare) et Michel Gaudry (basse).

Pour compléter le programme cent pour cent Rezvani, on a mis Le tourbillon (version originale), une chanson de film (Embrasse-moi) et trois titres rares, mais déjà présents sur certaines compils (Je ne suis fille de personne; La fermeture à glissière et Minuit Orly).

Pour rappel, notons que l’étiquette londonienne Cherry Red avait déjà réuni les deux premiers vinyles de Jeanne Moreau dans le cd «The Immortal». Cette fois, l’ordre avait été respecté.

Maintenant, il serait peut-être temps qu’on se penche sur ses années Polydor, qui sont encore plus belles, et qui mériteraient des rééditions avec bonus. Pour «Jeanne chante Jeanne» (1970), elle a même écrit ses propres textes, son opus le plus personnel et le plus poignant. Sans oublier en 1968, «Les chansons de Clarisse». Deux 33-tours où la chanteuse quitte les rives de la légèreté, du badinage, et se présente sous un jour de tragédienne, qui lui va naturellement à ravir.

Dalida aussi est passée par là. Il suffit d’ouvrir les oreilles, et de balayer les préjugés.

Avec des vieux mots

12 novembre 2017

recto2017

Physiquement, Benoît LeBlanc ressemble à Gérard Pierron, ce qui n’est pas pour nous déplaire tant nous avons le troubadour français tatoué au cœur depuis si longtemps. Sa famille artistique semble pencher vers les Richard Desjardins, Julos Beaucarne ou Félix Leclerc, des bardes de la puissante tradition de la chanson poétique

En écoutant l’art de LeBlanc, on songe aux vieux mots de Vigneault, aux chansons qui grattent la gorge de Michel Garneau (dont on attend toujours une réédition cd de son vieux microsillon)… Benoît, lui, poursuit le travail, il le perpétue patiemment, à contre-courant d’une époque pressée.

Il prend son temps pour enregistrer ses opus, seulement quatre depuis 1995. Le cinquième vient de paraître, titré comme on tend la main : «Le pain, le pays, la paix». Il demande de se laisser apprivoiser. 21 titres, près de 70 minutes. On nous y convie par un bel objet cartonné, avec en couverture ce qui pourrait être une guitare percée d’un soleil.

À l’instar de Marc Robine, LeBlanc joue du dulcimer et colporte de vieux chants. Le Montréalais chante même du Rutebeuf. On croise trouvère, griot et ribauds. Le bon maître François (Villon) doit cheminer dans les parages.

On le perçoit, la cartographie chansonnière et poétique de LeBlanc appartient aux siècles passés. On appréciait ce décalage chez Brassens, et c’est la même histoire ici. On laisse notre cœur battre la chamade devant ces airs aux couleurs anciennes.

L’album aurait pu être resserré un peu, expurgé des poèmes dits et des morceaux «humoristiques» ou contestataires. Mais sinon, chacun peut y faire son marché et reviendra avec une musette gorgée de belles chansons à transmettre de génération en génération, comme ces sommets Pour ne rien perdre de l’été, accompagnée d’une vielle à roue, et L’orphelin, avec orgue et accordéon.

Pierre Mac Orlan aurait lui aussi apprécié la finesse de Benoît LeBlanc.

Site officiel

Et pour écouter des extraits, son Bandcamp

En version originale

2 novembre 2017

recto

Il est parfois indispensable de remettre en contexte une oeuvre pour la comprendre, pour mieux l’apprécier. Et dans le cas qui nous occupe, il s’agit d’écouter les albums originaux, et non pas des compils. Prendre un disque comme un ensemble uni par le temps, les arrangements, le grain de voix, une recherche musicale et artistique.

C’est ce que l’on peut constater encore une fois avec Jofroi qui continue son méticuleux et apprécié travail de réédition avec le cd «J’ai le moral», paru en vinyle en 1983. Les morceaux étaient déjà disponibles en cd sur les compilations «Survol», mais ils détonnaient un peu, ils ne collaient pas tout à fait au format des chansons qui les entouraient.

Alors qu’avec cette belle réédition originale, ça reprend du lustre. On doit les arrangements à François Rauber (pianiste et arrangeur pour Jacques Brel) et Arnould Massart. On quitte les rives du folk acoustique pour se lover dans les climats au piano, avec instruments à cordes et vent.

Pour les plus grandes réussites, citons Nuit blanche; Le vieux monde; Hiver et Capitaine au long cours.

Le dessin de la pochette est de Philippe Geluck.

La suite pour Jofroi, c’est de rééditer en cd trois autres microsillons: «Mario, si tu passes la mer» (1979), «La Marie-Tzigane» (1981) et ce qui est peut-être sa plus belle réussite en 45 ans de carrière, «L’odeur de la terre» (1978).

Et bien sûr, nous n’oublions pas que Jofroi continue de se produire sur scène régulièrement et qu’il sait encore manier la plume pour écrire de nouvelles bonnes chansons. «Cabiac sur terre» date déjà de 2011, on espère du frais bientôt.

P.-S. Pour consulter mes autres billets sur Jofroi, vous n’avez qu’à cliquer sur son nom dans les «étiquettes» à la fin de ce texte.

jofroi

Tire le coyote: l’âme du Loner

17 octobre 2017

036967

On le convoitait depuis longtemps, il est arrivé : le quatrième album original de Tire le coyote, deux ans après l’admirable «Panorama». Sur «Désherbage», l’auteur-compositeur-interprète québécois s’éloigne parfois de son folk pour explorer discrètement la pop ambiante, avec des accents occasionnellement progressifs.

Il est difficile de parler de Tire le coyote sans évoquer Neil Young, alias le Loner (le solitaire). Benoît Pinette ne chantait-il pas lui-même dans Aux abords du fleuve : «Au monde entier, j’fais mes adieux/J’ai l’âme d’un Loner»… Le Québécois a clairement beaucoup écouté son aîné canadien, ça s’entend. Et puis quelques jours à peine avant l’entrevue, Young sort justement lui aussi un nouveau disque admirablement acoustique («Hitchhiker» ; des enregistrements de 1976), que Pinette s’est empressé d’écouter et de commander en vinyle : «C’est vraiment bon! Ça fait du bien de le retrouver comme ça! En plus, ce sont ses meilleures années en terme de performance scénique.» Fidélité et passion.

De Neil Young, Tire le coyote semble également s’inspirer pour son parcours musical, puisqu’il cherche lui aussi à s’éloigner des guitares sèches du folk, un style qu’ils maîtrisent tous deux merveilleusement : «Pour le nouvel album, j’avais envie d’aller aux antipodes, aux extrêmes. Panorama avait des racines américaines folks. Cette fois, je voulais délaisser un peu le côté country. L’effet de la guitare électrique est très conscient. Je pense davantage à la scène que je ne le faisais avant. Quand on joue sur scène, c’est l’fun d’avoir des moments intimistes mais aussi d’autres où ça déménage un peu. Pour le nouvel album, il y a l’apport de Vincent Gagnon aux claviers. Ça devient plus électrique mais aussi plus ambiant, avec des sons perdus dans l’écho, plus planant. C’est quelque chose que je voulais. Par exemple, le dernier disque de Sufjan Stevens a des moments ambiants qui sont hallucinants.» Pinette a aussi fait appel à Simon Pedneault, guitariste de Louis-Jean Cormier et Patrice Michaud.

Les chansons de «Désherbage» ont été écrites de manière intensive à l‘automne, puis enregistrées en avril 2017 : «J’arrive en studio avec des chansons déjà construites, mais c’est en gang qu’on décide où on va les mener. Pour les deux précédents disques, c’était moi qui m’étais chargé de la réalisation : je dirigeais davantage, en sachant ce que je voulais. Cette fois-ci, je me suis fait un devoir de me restreindre et de laisser les gars aller», dit-il de ses musiciens et de ses co-réalisateurs Gagnon et Pedneault. «Je voulais qu’ils m’emmènent ailleurs, qu’ils poussent la chose un peu plus loin. Honnêtement, ça a été difficile de les laisser faire, mais en même temps, je ne me suis pas complètement effacé!», admet-il en riant. Pinette s’est justement effacé sur le projet des Cowboys Fringants, «Nos forêts chantées», livrant sa chanson guitare-voix et en ne participant pas du tout aux arrangements qu’on a par la suite collés dessus. Alors que pour sa reprise radiophonique et francisée de la chanteuse pop américaine Lana Del Ray, c’était une commande aussi mais c’était son choix d’artiste, de chanson et d’arrangements. Il a tellement aimé le résultat qu’il l’a incluse sur le nouveau disque.

Tire le coyote est une âme solitaire qui s’entoure de gens créatifs, mais qui pourrait bien nous surprendre avec un projet solo et intimiste, un jour ou l’autre.

Francis Hébert

(pour L’entracte de novembre 2017)

tire

 

 

Barbara, pianissimo

11 octobre 2017

Barbara-Coffret-Digipack

Il automne, et il sera Barbara. Livres, rééditions, émissions de télé, et un film attendu avec Jeanne Balibar dans le rôle de la chanteuse. Dans cette avalanche, il ne faudrait peut-être pas louper le projet du pianiste de musique classique Alexandre Tharaud.

On savait Tharaud amateur de chanson française. Il lui avait même déjà consacré un spectacle en duo avec Albin de la Simone. Ce dernier est justement présent sur le double cd que Tharaud fait paraître. Sur «Barbara», il a convié des chanteurs pour accompagner ses volutes de piano. Parmi les réussites, citons Dominique A (Cet enfant-là), Camélia Jordana (Septembre), Vanessa Paradis (Du bout des lèvres), Jean-Louis Aubert (Vivant poème), Tim Dup (Pierre), Jane Birkin (Là-bas), Albin de la Simone (C’est trop tard) et Juliette Binoche (qui récite Vienne, une des plus belles chansons de Barbara, jadis sublimement interprétée par William Sheller). Il y a aussi quelques choix moins heureux: Bénabar, Radio Elvis, Rokia Traoré ou Luz Casal.

On le voit, le choix des titres et des interprètes est loin de l’exercice convenu. Tharaud connaît sa Barbara sur le bout des doigts, et on lui en sait gré de réunir une aussi jolie pléiade d’artistes.

Mais Tharaud est d’abord un instrumentiste classique. Il adjoint un deuxième cd sur lequel il reprend au piano une Barbara sans paroles (hormis quelques mots de Binoche). Ce court disque instrumental intitulé «Écho» frémit de sensibilité, de créativité. Le pianiste a convié Michel Portal à la clarinette et Roland Romanelli à l’accordéon, deux musiciens qui jouaient avec Barbara… Ça s’appelle avoir de la mémoire.

Un hommage sincère et pudique, généreux. De plus, l’emballage est soigné: des photos, un livret français/anglais/allemand. Le texte de présentation est signé Tharaud lui-même.

Il prépare un hommage scénique à Barbara avec Juliette Binoche qui lira des textes de la chanteuse (mauvaise idée de lire des paroles de chansons, ce n’est pas fait pour ça!) et des extraits de son journal inachevé (ça, c’est beaucoup plus pertinent). Ce spectacle «Vaille que vivre» doit tourner en France et à l’étranger dans les prochains mois.

Barbara continuera longtemps à se promener en nous, pianissimo.

 

T’es vivant?

7 octobre 2017

013714

Faire des listes, c’est amusant, c’est ludique, c’est badin. Il n’y a que les vieux ronchons nostalgiques qui font la gueule, pendant que les autres débattent, s’indignent, s’émerveillent ou font des découvertes. Et même lorsqu’une liste est consternante de mauvaise foi et d’ignorance (à tout hasard celle des Inrocks sur la chanson française), elle reste stimulante pour nos neurones.

J’ai eu envie de dresser la liste non pas des cinq meilleurs enregistrements en public de la chanson française, mais de mes cinq préférés. On va se garder une petite gêne, un semblant de modestie. Je vous invite dans les commentaires à me faire part de vos choix.

Pour qu’un live soit intéressant, à mon sens, il faut que la foule ne se fasse pas trop entendre, que l’artiste ne blablate pas trop entre les morceaux, que le répertoire couvre une large période. Et si, en prime, on a des inédits jamais repris en studio, le bonheur est complet.

  1. Bernard Lavilliers, T’es vivant? (1978)

Olympia de Paris, mars 1978. L’inspiration de Lavilliers tutoie les sommets, et ses interprétations ont une puissance encore plus grande ici qu’en studio. Il dynamise Juke-box; Fauve d’Amazone; Les barbares; 15e round; Utopia; etc. Des inédits: Capoeira, et l’improvisation incandescente Soleil noir. Sans oublier une de ses chansons les plus déchirantes de toute sa carrière: Sax’aphone. On ignore si le cd de 73 minutes reprend l’intégralité du spectacle, mais on espère que non et qu’un jour on aura droit à une version complète deluxe.

2. Alain Souchon, Défoule sentimentale (1995)

Que dire? Deux décennies de carrière, qu’il revisite de manière explosive et émotivement juste. Et toujours meilleur qu’en studio. C’est particulièrement vrai pour Chanter, c’est lancer des balles; Manivelle; Les regrets; Courrier; Lettre aux dames; Somerset Maugham; Allo maman bobo; etc. Et ça termine sur un fil avec Les filles électriques. Qui laisse pantois. K.O.

3. Jacques Bertin, Café de la danse (1989)

C’est sur scène que Jacques Bertin est à son meilleur, là où il est le plus dénudé et investi. Les  arrangements studio le desservent la plupart du temps, depuis les années 80. Au Café de la danse, il magnifie ses propres chansons, reprend Ferré ou Mouloudji, crée Les nouvelles du soir et il donne une version magistrale de Les chants des hommes, une des plus belles chansons françaises de toute l’Histoire, spécialement dans cet enregistrement.

4. Étienne Daho, Live (2001)

Ses années 80 ont bigrement mal vieilli. Le Daho que j’aime (comme le Bashung d’ailleurs) commence au début des années 90. Daho atteint presque la perfection avec «Corps et armes» en 2000, avec Ouverture en apogée. Cet opus essentiel, il en interprète de larges parts sur ce double cd en public. Mais il n’oublie pas ses classiques nettoyés des arrangements d’origine: Le grand sommeil; en tête. On éprouve un réel plaisir à retrouver ainsi, épurées, ses Week-end à Rome ou Duel au soleil. Et on ne passera pas sous silence la vibrante interprétation de Sur mon cou, un texte de Jean Genet, musique d’Hélène Martin. Éclectique, raffiné et pop, ce très cher Étienne.

5. Maxime Le Forestier, Plutôt guitare (2002)

On ne le dira pas trop fort, mais Maxime Le Forestier a eu lui aussi sa part d’arrangements trop chargés, synthétiques. D’où ce double cd attrayant, où il rechante ses classiques accompagné uniquement par des guitaristes principalement acoustiques: Jean-Félix Lalanne, Manu Galvin et Michel Haumont. Bienheureuses chansons d’être ainsi portées par de tels musiciens. On savoure Comme un arbre; San Francisco; La visite; Ambalaba; Les deux mains prises; etc. Mais comme pour Lavilliers, on en aurait pris encore davantage. C’est un bon signe.

P.-S. En mettant un point final à ce billet, je me rends compte que cinq choix, c’est insuffisant. Il aurait fallu mettre le meilleur enregistrement de Jean-Roger Caussimon («Au Théâtre de la ville»; 1978); le meilleur Martin Léon («Moon Grill»), un ou deux Renaud (chansons réalistes?; «Un Olympia pour moi tout seul»?), Jane Birkin (Olympia 1996)… Et je sens que d’autres me viendront en tête dans quelques minutes…

P.-S. 2 Quelques minutes ont en effet passé, comment ai-je pu oublier ces deux perles de Georges Moustaki que sont «Bobino 70» et «Concert» (Bobino 73)? Je ne mériterai jamais les honneurs des Inrocks. Une vie gâchée, quoi.

P.-S. 3 Et il conviendrait d’ajouter «Sheller en solitaire» et son double cd «Olympiade»… Ainsi qu’Anne Sylvestre

Réalisateur de chansons

30 janvier 2017

ach003865960-1469159710-580x580

Le groupe Avec pas d’casque mélange la country, le folk, la pop, la désinvolture, l’humour absurde, servi par la plume de son chanteur, le cinéaste Stéphane Lafleur, que nous avons joint au téléphone pour parler du nouvel opus dans le cadre de sa tournée actuelle.

Un des phénomènes musicaux de la dernière décennie, au Québec, c’est Avec pas d’casque, qui continue de séduire et agrandir son bassin d’amateurs. La critique spécialisée l’encense. Il a une influence notable chez un artiste aussi vivifiant que Tire le coyote, dont il est proche. Auteur-compositeur-interprète, Stéphane Lafleur a également écrit des chansons pour Les sœurs Boulay. Mais il tient à garder son projet musical dans des dimensions humaines, indépendantes. Pas question de devenir une machine à succès : «La ligne directrice d’Avec pas d’casque, ça a toujours été le plaisir d’abord, l’amitié, la liberté de pouvoir faire ce qu’on veut. C’est précieux de pouvoir écrire des chansons et que personne ne te dise quoi faire ou de changer telle ligne, comme ça arrive plus souvent en cinéma où il y a plus de gens qui te lisent, où il y a plus de paliers. En cinéma, il faut convaincre plus de gens. En musique, on te laisse faire. Dans notre groupe, tout le monde a des idées de comment ça devrait sonner, comment on devrait faire la réalisation, alors on ne ressent pas le besoin d’aller chercher un réalisateur extérieur pour faire les albums.»

Au bout du fil, sur une route du Québec avec les musiciens, Lafleur semble détendu. L’humeur badine. Lorsqu’on lui rappelle une réplique hilarante de son dernier film («Tu dors Nicole»), il rigole. On doit également au cinéaste «Continental, un film sans fusil», primé de deux Jutra. Ce que l’on remarque beaucoup dans les chansons d’Avec pas d’casque, outre une voix traînante, c’est l’écriture qu’il y a derrière, le sens de la formule qui laisse pantois. Visiblement, Lafleur s’attelle on ne peut plus sérieusement à la conception des paroles : «Au début, je faisais de la musique en dilettante. Mon parcours académique est cinématographique. Avec le temps, le band a pris plus de place. Le cinéma est un processus plus lent où, entre l’idée et la sortie, il peut y avoir des années. La chanson, c’est plus direct, tu l’écris et tu peux la jouer le soir même. Mais le moteur commun qui me tient dans les deux médiums, c’est l’écriture. Je ne pense pas que je chanterais les chansons des autres.» Ce qui ne l’empêche pas d’admirer le travail de ses confrères, et il cite l’album «Maladie d’amour» de Jimmy Hunt en exemple.

Avec pas d’casque est désormais un quatuor. Il a lancé en 2016 un disque neuf : «Effets spéciaux», un titre qui fait sourire tant le groupe cultive l’art du minimalisme, du feutré, à mille kilomètres des sparages : «Le titre était en effet ironique. Contrairement aux précédents albums, il est venu à la fin, on avait fini d’enregistrer. J’aimais l’idée de cette expression-là, sortie de son contexte cinématographique. Mais il faut aussi dire qu’à ce moment-là, j’avais vu les premières ébauches de la pochette de Joël Vaudreuil, le batteur du groupe. Ces visages reliés entre eux par des bandes blanches qu’on ne sait pas trop c’est quoi. Les liens visibles ou invisibles»… Lafleur laisse la porte ouverte sur l’interprétation que chacun peut avoir. C’est un réalisateur de chansons mystérieuses.

Francis Hébert

(Pour L’entracte de février 2017)


%d blogueurs aiment cette page :