Nino

11 septembre 2018

Nino-Ferrer

 

À l’été 1998, Nino Ferrer décidait de nous quitter, pour de bon cette fois, après avoir fui le grand public et le milieu artistique. Il voulait vivre en marge, et il nous laisse une brassée de grandes chansons mélancoliques (Ma vie pour rien; C’est irréparable; La rua Madureira; Oerythia; L’inexpressible; etc.) et des microsillons prodigieux (pour les meilleurs, citons «Enregistrement public» 1966; son chef-d’œuvre de rock progressif «Métronomie»; «Nino Ferrer & Leggs»; «Nino and Radiah»; «Blanat»; et enfin «Ex-libris»). Et ne boudons pas nos plaisirs primaires avec des bulles de savon humoristiques comme Les cornichons; Oh! Hé! Hein! Bon!; Madame Robert

À l’occasion de ce funeste anniversaire, l’éditeur «Le mot et le reste» publie «Nino Ferrer: un homme libre». C’est la deuxième fois qu’Henry Chartier consacre un ouvrage au chanteur. Chartier n’est pas à proprement parler un expert en chanson française. Il se présente plutôt comme «spécialiste des musiques actuelles». On lui doit des livres sur John Lennon, Serge Gainsbourg, Kurt Cobain, Christophe ou sur… le rock satanique. Ce qui peut faire peur, admettons-le. Au bout du compte, il analyse le travail de Nino de manière parfois fine, avec force détails (quelques fois trop), et en d’autres occasions superficiellement, multipliant les références culturelles pédantes et surtout inutiles. Et on ne parle même pas des comparaisons boiteuses entre Ferrer et ses collègues.

Cependant, l’important est ailleurs: dans l’énergie et la passion que met Chartier pour nous faire redécouvrir et approfondir le parcours de Nino. Il décrit la vie privée du chanteur, jusque dans des détails très intimes sur ses mœurs amoureuses. Mais ça aide à comprendre l’homme et l’oeuvre. Il s’appuie sur de nombreuses entrevues et textes de Ferrer ainsi que sur des entretiens réalisés avec ses proches et collaborateurs. Il explore longuement la carrière internationale de l’artiste, particulièrement en Italie. On retrouve également une discographie très riche, mais qui oublie quand même de citer le cd hommage à Nino Ferrer enregistré par des artistes québécois (ma critique d’origine ici).

Touffu, son bouquin est un bon complément à la bio de référence («Nino Ferrer, du noir au sud» de Christophe Conte et Joseph Ghosn, qu’on aimerait bien voir rééditée en poche, actualisée).

Chartier dresse le portrait d’un artiste fantasque et colérique, amusé et désabusé.

Publicités

Trésors exhumés

9 septembre 2018

pierron 1-2

En 2016, l’étiquette française Frémeaux & associés avait publié une première et puissante anthologie de Gérard Pierron (ma critique ici). En voici la suite, «Trésors perdus», quatre cd pour couvrir la période 1981-2013. Les grandes chansons poétiques et sociales n’y manquent pas, chantées d’une voix sobre, belle, frémissante. Parmi les plus fortes, citons Scheveningue, morte saison; La rue des ciseaux dorés; Le marchand d’oranges… On regrettera que son troisième microsillon (1981) ne soit pas intégralement repris ici, mais il paraît que Pierron n’a jamais été satisfait du mixage original du vinyle, pourtant un de ses meilleurs albums en carrière. Pour nous consoler, d’autres extraits du même 33-tours avaient été réédités sur la première anthologie.

Sur la nouvelle, on trouve de généreux extraits du double album «Plein chant» et la totalité de «Carnet de bord». On peut y redécouvrir avec plaisir Le maître et la boule (tirée de «Chansons en charentaises»). Les choix y sont généralement judicieux, la pochette très belle (que l’on doit encore une fois à René-Claude Girault), le livret, riche en documents. On aurait juste aimé qu’il n’y ait pas de fautes dans les titres des morceaux, parfois écrits d’une manière (dans le livret) et parfois d’une autre (sur le verso du boîtier) – sans oublier l’emploi de majuscules fautif.

Sur le cd 2, on renoue avec une pièce maîtresse de la chanson poétique française, puisqu’on le réédite intégralement et dans le bon ordre: «La chanson d’escale» (1990), des textes du poète marin Louis Brauquier, mis en musique par Pierron, avec des arrangements et l’accordéon de Richard Galliano. C’est époustouflant. Une oeuvre à faire chavirer le coeur.

Dans le dernier numéro de la revue Hexagone, on apprend que Pierron travaille actuellement à son prochain disque qui devrait être un duo accordéon/voix. Une formule peu utilisée, mais qui a donné le chef-d’oeuvre de Leprest «Voce a mano» (qui fait partie de ma discothèque idéale). Tout permet de croire que Pierron saura se hisser à cette hauteur, lui qui nous bouleverse depuis des décennies.

À l’ancienne

19 juin 2018

Graeme-Allwright-par-lui-meme

Ça fait quelques années que ce livre était dans l’air. À l’origine, il devait paraître en janvier… 2017. Ça laisse le temps de rêver à ce que pourrait être un bouquin sur Graeme Allwright écrit par la plume sérieuse et érudite de Jacques Vassal, un pilier de Rock & Folk des années 60-70 à qui l’on doit des ouvrages sur Brassens, Brel, Ferré, Leonard Cohen, Jacques Higelin, etc.

Voici que l’on reçoit enfin «Graeme Allwright par lui-même», un titre qui porte à confusion car il ne s’agit pas d’une autobiographie mais bien d’une biographie signée Vassal. On raconte la vie du chanteur, ses débuts dans le théâtre, les mille et un petits métiers exercés, les nombreux voyages, sa philosophie, sa spiritualité, ses engagements… Bref, on fait le tour du personnage Allwright. Vassal a recueilli les confidences des enfants de l’artiste, de ses amis, de ses musiciens, de sa première femme et de Graeme aussi, qu’il connaît depuis les années 60.

Ça donne des pages chaleureuses, honnêtes, sensibles. Un portrait plutôt complet de l’homme. Le hic? C’est qu’il s’agit d’un chanteur, et que cet aspect est traité de manière très accessoire. Lorsque des oeuvres sont citées, c’est comme prétexte à parler d’autres choses: ses idées, ses convictions, son comportement. On reste dans l’anecdote.

C’est une biographie à l’ancienne, pourrait-on dire. Dans les dernières années, les livres qui paraissent sur les chanteurs nous ont habitués à autre chose. Ceux-ci mettent l’oeuvre au centre de tout. On entre en studio avec eux, on discute des arrangements, du choix des chansons. Vassal ne fait qu’effleurer la discographie de Allwright alors que ça aurait dû être le coeur de son propos.

Les meilleurs disques de Allwright, non seulement n’ont jamais été réédités en cd, mais ils sont à peine cités par Vassal! On aurait voulu qu’il développe là-dessus, on aurait voulu en savoir plus sur «De passage» (1975), «Questions» (1978) et «Condamnés?» (1979).

Mais Vassal est de l’ancienne école du journalisme, celle où il était primordial que l’homme soit à la hauteur de l’artiste, qu’il soit «sincère». Son livre découpé en chapitres thématiques est une bonne introduction au chanteur. On prend plaisir à le lire, mais on en voudrait davantage.

Au Cherche-Midi éditeur, 298 pages, avec discographie et index mais sans photo.

Traversées (5)

11 juin 2018

000318

Commençons par deux rééditions importantes et soignées. Belles, fidèles, elles reproduisent à la fois les chansons dans l’ordre originel du microsillon et les images de la pochette.

D’abord, le Belge Jofroi nous offre «La Marie-Tzigane n’est pas un bateau», paru en 1981 mais qui conserve néanmoins le son riche et acoustique des années 70. Il s’agit d’un de ses meilleurs albums. On peut y réentendre L’ours; Matins d’octobre; L’Indien… Une pièce majeure dans la mosaïque d’une certaine chanson française poétique et artisanale. D’ici la fin de l’année, Jofroi prévoit rééditer «L’odeur de la terre» (son sommet de 1978) et publier un nouvel opus original.

010613

Et puis, il y a Areski. «Un beau matin», son premier 33-tours sorti chez Saravah en 1971 avait été furtivement repris en cd en 2008… au Japon. Pour être franc, on ne l’avait même pas vu passer, comme c’est le cas avec la plupart des importations nippones. Il était grandement temps qu’il reparaisse pour la francophonie. On doit cette réédition à l’étiquette Le Souffle continu, qui tient boutique à Paris. Elle avait déjà réédité certains disques de Saravah (Barney Wilen, Mahjun, Cohelmec Ensemble), mais hélas uniquement en vinyle. Pour Areski, elle a décidé d’offrir, en plus, une version CD.

C’est tout bénéfice et espérons que les prochaines sorties seront également disponibles dans les deux formats. Les lecteurs de ce blogue le savent, le format CD comprend de nombreux avantages: moins cher, plus maniable, plus exportable, moins encombrant, il s’use moins vite, il ne gratte pas et… on peut sauter des chansons. Toujours pratique.

Cet Areski cuvée 1971 est extrêmement original, mêlant chanson française et musiques du monde, quelques mots de Pierre Barouh ou Brigitte Fontaine, les percussions et la voix envoûtantes du musicien d’origine kabyle, le violoncelle de l’omniprésent Jean-Charles Capon… Ça devrait plaire à ceux qui aiment le duo Areski & Fontaine ou qui adorent, avec raison, le gigantesque et indépassable «Higelin & Areski» (1969)…

a0841753317_16

Terminons ce billet avec un auteur-compositeur-interprète québécois, Ian Fournier, qui sort ces jours-ci trois albums d’un seul coup! Nous avons aimé ses projets thématiques: son Nelligan (ma critique de l’époque), ses chansons qui racontent l’Histoire avec «Légendes du Val Saint-François» (avec de beaux tableaux de Laurent Frey dans l’épais livret) ou son adaptation chansonnière des lettres de Van Gogh à son frère («Mon cher Théo»; 2016).

Cette fois-ci, il propose de nouveau un disque instrumental joliment mené («Battements d’rêves»). Sur «Déprimates», il cède en général à une veine qui rappelle fâcheusement Bernard Adamus, mais revisite aussi un titre de Plume Latraverse/Gerry Boulet (Prends pas tout mon amour) d’une manière si personnelle qu’il est métamorphosé et constitue le meilleur moment du CD.

Mais le plus important est ailleurs. C’est avec la troisième parution que Fournier signe ce qu’il a probablement fait de mieux jusqu’ici: «Troba», un opus enregistré à Cuba qui métisse langueur, contemplation et quelques touches de flamenco. Il fallait oser.

S’il veut franchir un cap créatif supplémentaire, Fournier devrait cependant intégrer des refrains ainsi que des mélodies plus accrocheuses pour laisser le public respirer un peu. Qu’il ait envie, lui aussi, de s’approprier les chansons. Qu’elles se propagent ailleurs, grâce aux airs qu’on peut siffloter.

Le site de Jofroi, c’est par ici

Celui du Souffle continu, c’est

Pour découvrir Ian Fournier, suivez ici

Dans la tête de Pierre Lapointe

5 juin 2018

71i8sEYykRL._SY355_.jpg

L’automne dernier, Pierre Lapointe publiait «La science du cœur», un magnifique album aux arrangements orchestraux raffinés. Pour sa nouvelle tournée, il présente une singulière formule à trois têtes : piano, marimba et voix.

Passer une demi-heure au téléphone avec Pierre Lapointe, ça a son charme. Entre le badinage et les explications sérieuses, on a droit aussi à une balade dans l’histoire de l’art. Le chanteur parle de peintres, de cinéastes, de photographes. Loquace, il est également méticuleux, prenant la peine parfois d’épeler le nom des artistes qu’il cite! Il n’oublie pas les pays qu’il visite (le Japon, la France) ni ses amis chanteurs (Albin de la Simone ou Jeanne Cherhal avec qui il avait rendez-vous Place des Abbesses à Paris, comme dans sa chanson). Après le très chargé «Punkt» (2013), on le retrouve plus dénudé, avec des lignes claires et des confidences fébriles. Ne vous fiez pas à la pochette délibérément kitsch : «La science du cœur» est un des disques les plus envoûtants de son auteur, qui a justement le désir de «créer de la beauté», nous confie-t-il.

«Les chansons sont comme des vêtements. Il faut que ça t’aille», dit-il lorsqu’on lui parle des reprises des morceaux des autres qui égrènent son répertoire, de Brigitte Fontaine à Barbara, de Claude Léveillée à Léo Ferré. Lapointe aime la chanson française depuis toujours et il le clame fièrement. «Lorsqu’on me propose de participer à un projet hommage, il faut que je puisse y apporter quelque chose, que ça ait un rapport avec moi. Sinon, je refuse, car je ne suis pas à la remorque de ce genre d’événements-là. Mais par exemple, pour Les plaisirs démodés d’Aznavour ou Dans les yeux d’Émilie de Joe Dassin, c’étaient des chansons que j’aimais énormément.»

«La science du cœur» rappelle le travail orchestral effectué par Alexandre Désilets sur le somptueux «Windigo», paru en 2016. Du bout des lèvres, Lapointe admet la parenté : «Mouais… disons que les deux, nous avons une volonté de travailler avec une orchestration qui est peut-être un peu démodée. Il y a un certain retour à ce genre d’orchestrations-là, avec beaucoup de cordes. Ce qui est contradictoire car on n’a jamais eu si peu d’argent pour faire des disques! Mais j’y tiens car pour moi l’arrangement est un outil pour faire exploser une chanson dans une direction plutôt qu’une autre.»

Et pour cela, il lui faut le bon partenaire. Cette fois-ci, il est allé le chercher en France avec le compositeur, réalisateur et arrangeur David François Moreau qui a œuvré dans la chanson (auprès de son frère Patrick Bruel ou de Cali) ainsi que dans la musique de film et la danse contemporaine! «David, c’est une tête très brillante : classique, jazz, expérimentation… Il était venu me voir en spectacle piano/voix. Il a eu un gros coup de cœur et m’a écrit un long message, mais moi je suis toujours très méfiant quand on me dit qu’on aime mes affaires», raconte-il d’un rire nerveux. Je l’ai rencontré, puis je suis allé sur son site Internet et j’ai tout écouté ce qu’il a fait. Ça fait longtemps que je voulais faire un album qui ferait le pont entre la grande tradition de la chanson française et la musique contemporaine, mais je n’avais pas nécessairement ces connaissances-là. J’aime la collaboration parce que ça nous oblige à aller ailleurs.» Avec Moreau, Lapointe avait trouvé la personne idéale. «C’est devenu NOTRE album. On a mis six mois à faire les arrangements.» Et ils sont stupéfiants.

Francis Hébert

(pour L’Entracte de mai 2018)

L’effet pollen

9 mai 2018

 

couve livre

 

«… je pense vraiment qu’il n’y a rien d’inutile, que le vent souffle sur chaque mot, chaque geste sans que l’on sache où il les dépose… les idées se propagent comme le pollen et fécondent si elles portent en elles le germe de vie.» (Pierre Barouh)

Voici un livre remarquable, celui dont on rêvait depuis toujours et qui demeurera LE document de référence pour tous les amoureux des artistes Saravah, et même au-delà, pour ceux qui veulent comprendre et se replonger dans les années 70, dans la France des marges et de la subversion. On y retrouve des témoignages de musiciens et chanteurs (David McNeil, Areski, Jean Querlier, Aram, etc.), les ingénieurs du son, les gens qui ont travaillé pour la maison de disques, la boutique. Benjamin Barouh trace un portrait affectueux de son père Pierre, et demande à sa mère Dominique de raconter cette période mouvementée avec lui. Certains témoignages auraient pu être recentrés, mais ils racontent tous la folie et la grandeur de l’époque.

Dans «Saravah, c’est où l’horizon? 1967-1977», on trouve également de belles et rares photos. Aussi, on peut lire le synopsis du film de Pierre Barouh «Ça va, ça vient» (circa 1970) qui surprend  par sa prose souple (en opposition à ce qu’elle sera plus tard) et qui étrangement est plus intéressant que le film lui-même, une fois tourné. Et Benjamin a réalisé un travail démoniaque et précieux (commencé des années auparavant alors qu’il travaillait directement pour Saravah): une discographie complète des vinyles publiés par l’étiquette pendant cette décennie.

C’est un ouvrage fascinant et beau. On ne pouvait faire autrement que de demander un entretien par courriel avec Benjamin Barouh.

Q : As-tu hésité avant de te lancer dans l’écriture de ce livre ? Avais-tu des craintes de découvrir des choses qui pourraient te blesser ?

BB: C’est une amie curatrice et agent artistique, Marie-Pierre Bonniol, qui m’a soufflé le projet d’écrire un livre sur Saravah alors que nous évoquions le cinquantième anniversaire du label et les différents événements associés. Mon père était encore bien vivant. Marie-Pierre m’a mis en relation avec l’éditeur marseillais Le mot et le reste et le livre a démarré, dans l’enthousiasme général! J’étais très excité à l’idée de renouer avec un exercice que j’ai pratiqué avec plaisir pendant plus de 15 ans, raconter l’histoire de Saravah! Entre temps mon père est décédé, et ce projet de livre est devenu vital pour rester le plus longtemps connecté avec lui.

Q : Pour cet ouvrage, tu multiplies les témoignages. Ont-ils été remaniés ou publiés tels quels ?

Un témoignage lorsqu’il est retranscrit sur papier perd sa chair, sa chaleur et une grande partie de l’émotion du contact direct. Il faut donc interroger et enregistrer beaucoup, pour espérer garder quelques braises de la rencontre. Ma méthode fut d’interroger mes invités sur leur enfance, leur adolescence, l’éveil de leur esprit artistique, leur intérêt pour l’acoustique, avant d’en arriver au sujet du livre, c’est-à-dire la brève mais dense expérience du studio Saravah des Abbesses à Montmartre. Parfois les souvenirs de cette période remontaient à la surface à rebours, dans le désordre de nos discussions. Je me suis donc appliqué à réorganiser la matière collectée, comme des petites anecdotes tissant la vision intime de chaque témoin. Ce fut beaucoup de travail pour parvenir à un résultat vivant et spontané.

Q :  Parmi les absents, on compte notamment Brigitte Fontaine et Joel Favreau… Pourquoi ?

L’un des acteurs de cette époque que je voulais absolument mettre en avant est Areski Belkacem. C’est d’ailleurs le premier que j’ai appelé, un dimanche d’août (je crois que c’était le jour de l’Assomption). Areski rentrait de l’hôpital, suite à une lourde opération, et il a répondu sans vraiment s’en rendre compte, comme par surprise, car il décroche rarement son téléphone. C’est donc le premier témoin que j’ai rencontré à Paris (j’habite à Nantes), en décembre 2016. Areski était tout à fait rétabli. Brigitte Fontaine, sa compagne, se trouvait clouée au lit, mal fichue et peu disposée à répondre à mes questions. Elle voulait bien se confier, mais elle s’opposait à ce que ses propos fussent enregistrés ou même utilisés. Et j’ai respecté son vœu.

Quand je l’ai revue au printemps, elle allait beaucoup mieux. Elle m’a offert son très beau recueil de poésies sur Arthur Rimbaud «Chute et ravissement» (chez Actes sud), rédigé pendant sa convalescence, et semblait plus disposée à s’ouvrir sur la période des Abbesses. Mais j’étais déjà sur la fin du projet… Brigitte est un élément-clé de l’histoire de Saravah, c’est elle qui a inspiré à Pierre et Fernand Boruso l’esthétique et la particularité de leur label en 1967!

Dans le cas de Joël Favreau, j’ai compris l’importance de son rôle dans le studio Saravah, au côté de mon père et de Jacques Higelin, dans les derniers mois de rédaction, en travaillant sur la partie catalogue. Je ne l’ai pas contacté, faute de temps, et je le regrette car j’ai beaucoup d’estime pour l’homme et l’artiste et je suis sûr que son témoignage eût été précieux. Mais il y a d’autres absents. Jacques Higelin, trop mal en point pour s’exprimer quand je l’ai rencontré après le décès de mon père, le violoncelliste Jean-Charles Capon, à qui j’ai laissé plusieurs messages sans réponses, ou encore l’introuvable Daniel Vallancien,…

Q : Ton livre dresse un portrait équilibré de ton père Pierre. Il est décrit comme un grand producteur, visionnaire, audacieux, rêveur, mais également comme un homme colérique, jaloux et entêté. Le témoignage de ta mère Dominique est troublant, elle semble avoir eu à la fois beaucoup de plaisir pendant ses années Saravah, mais également s’être sentie brimée, à l’étroit…  Aurait-elle pu avoir un parcours plus étoffé comme chanteuse ?

Quand Pierre rencontre Dominique, celle-ci est stagiaire-monteuse, à peine majeure. Elle se découvre un talent de chanteuse en voyageant au Brésil avec Pierre en 1969, pour le tournage du film «Saravah». De retour à Paris, elle donne la réplique à Pierre dans La nuit des masques, un an après la diva Elis Regina! Et elle s’en sort très bien. Je pense qu’elle avait un don pour le chant, que Pierre a révélé, comme il l’a fait avec beaucoup d’artistes. Elle a été en quelque sorte victime de son succès, car tout le monde voulait lui proposer des textes, lui faire signer des contrats et Pierre a eu peur de la perdre. C’était un homme très doux et très généreux, mais les blessures psychologiques causées par les années de guerre, où il était caché en Vendée pour éviter la déportation, pouvaient le rendre tourmenté et possessif.

Q : Tu donnes enfin la parole à Fernand Boruso. Dans la légende, colportée depuis des décennies par Pierre, c’était un ami et comptable chez Saravah qui les avait tous trahis en détournant des fonds. Ce qui, à terme, a failli causer la faillite de la boîte. Mais on apprend qu’il a aussi joué un rôle très important dans la production artistique des disques… Pas simplement un comptable. Qu’est-il arrivé finalement ? Il a volé des sous ou non ?

En 1966, Pierre a fait appel à son ami Fernand Boruso, qui travaillait dans la distribution et la production de disques, pour créer les statuts et administrer les éditions Saravah contre un pourcentage sur le chiffre d’affaires, en accord avec ses associés Claude Lelouch et Francis Lai. Après le succès d’«Un homme et une femme», Fernand s’est occupé des éditions alors que les demandes affluaient du monde entier, puis de la gestion du label dont il fut l’artisan avec Pierre. Les arrangements financiers entre les deux amis ont mal tourné quelques années plus tard, à un tel point que Pierre a rendu Fernand responsable de l’endettement de Saravah. Cette histoire de dette, ou d’octroi, de Boruso à Saravah n’est pas claire. Mais ce que doit Saravah à Boruso, c’est notamment le fameux studio du passage des Abbesses qui lui appartenait, la petite équipe technique et logistique qu’il a lui-même constituée, le bureau de la rue des Abbesses dont il avait obtenu le bail (ce bureau qui deviendra la «boutique Saravah»), enfin l’excellent travail de production, de graphisme et de distribution des débuts. Comme la thématique de mon livre est précisément le studio des Abbesses, je fus stupéfait par les révélations très détaillées de Fernand Boruso, qui n’était pas un simple comptable mais l’associé de mon père pendant les six premières années de l’aventure Saravah!

Q : Quelles sont les principales surprises que tu as eues en rédigeant cet ouvrage ?

La période traitée par le livre correspond à mes dix premières années. Les témoignages collectés m’ont informé sur des événements que j’ai vécus dans l’état d’éveil d’un nourrisson, à travers le voile de la petite enfance. Je ne pensais pas découvrir autant d’anecdotes sur ma vie. Tout d’abord j’ai réalisé que ma mère se croyait d’origine brésilienne par sa mère Maryem Van Helshe (métis camerounaise-hollandaise orpheline, mal à l’aise avec son ascendance africaine et préférant se faire passer pour brésilienne vis-à-vis de ses propres filles!). Ensuite, j’ai appris que la directrice de production de Saravah, Claudine Champion (qui prit le nom de Cormerais, son époux), avait vécu avec nous dans les maisons des Yvelines où j’ai fait mes premiers pas, avant notre installation à Montmartre, et que j’avais donc passé un certain temps dans ses bras! C’est d’ailleurs Claudine qui m’a mis sur la piste de la «réhabilitation» de Fernand Boruso, la grande révélation du livre!

En consultant des dossiers de factures, de lettres, j’ai fait des découvertes sur les affaires qui accablaient mes parents, dettes, procès, poursuites judiciaires pour loyers impayés,… Nous vivions dans une belle maison avec un terrain de tennis, parc et dépendances, proche de Paris, qu’il nous a fallu quitter d’urgence sur ordre d’huissier! Et à partir de cette époque les huissiers ne lâchaient plus mes parents. Je ne m’étais pas rendu compte du gouffre économique au-dessus duquel nous nous balancions.

Enfin pour s’en tenir au studio d’enregistrement, j’ai été très étonné par l’évolution technologique entre 1966 et 1976, du deux pistes au quatre, puis huit et seize pistes; et comment cette évolution a influencé la création artistique. Le plus étrange dans cette histoire, c’est qu’un an à peine après la réinstallation du studio des Abbesses en seize pistes, avec rénovation de la cabine de régie, de l’acoustique et de la décoration, Pierre le vend! D’un côté il avait tout misé sur l’indépendance garantie par le studio, les bureaux et la boutique, et quand il eut obtenu ce qui manquait à Saravah, c’est à dire l’appui du distributeur RCA, tout s’écroula, brutalement. La fin des Abbesses est un sujet sensible, lié à la séparation de mes parents, peut-être même au bouleversement mondial de la fin des années soixante-dix qui annonce le cynisme des années quatre-vingt, la fin des idéaux (et pourtant l’arrivée de la gauche au pouvoir en France!)…

Finalement, je n’avais jamais pensé que l’échec du studio Saravah des Abbesses était lié au choc pétrolier de 1973 (confirmé en 1979) qui a fait basculé le monde dans la crise et les conflits qui nous étouffent aujourd’hui…

Q : Tu t’es occupé pendant des années du catalogue Saravah, et c’est désormais Atsuko, la dernière compagne de Pierre, qui a pris le relais. Je veux parler des rééditions en cd. Pourquoi plusieurs vinyles de la grande époque n’ont jamais été réédités ou seulement au Japon? Par exemple, Chic Streetman ou Aram…

J’ai travaillé pendant 15 ans pour Saravah et je me suis appliqué à mettre à jour son beau et riche catalogue. Mon premier but était de rééditer la discographie de mon père et nous avons réussi à nous associer avec Universal pour la compléter (car son premier album «Vivre», ses 45-tours et la bande originale du film «Un homme et une femme» sont des productions disc’AZ, label absorbé par Universal) et j’en suis fier, même si le magnifique coffret édité par Universal regroupant les années disc’AZ s’est peu vendu et ne bénéficie pas de la visibilité qu’il mérite. J’ai malheureusement manqué de temps, et peut-être de persévérance, pour rééditer «Growing up» de Chic Streetman, Champion Jack Dupré, Aram et la plupart des albums oubliés de l’époque Boruso («L’univers-solitude» de Jean-Charles Capon et Pierre Favre, «Chorus» de Michel Roques, l’incroyable «La lettre et le silence» du poète lettriste Maurice Lemaître, ou encore le magnifique album solo d’Areski «Un beau matin»… Mais cette mission est assurée, avec talent, par le disquaire-label parisien  Le Souffle continu, qui vient de rééditer l’album d’Areski en vinyle et en CD, après avoir ressorti en vinyle les deux albums du Cohelmec ensemble, les deux Mahjun et le double album culte de Barney Wilen «Moshi»… Les introuvables de Saravah vont bientôt être disponibles!

Q : Un cas qui me préoccupe c’est celui de David McNeil. Ses trois premiers 33-tours chez Saravah sont fabuleux, mais n’ont jamais été réédités intégralement. Pourquoi ? Est-ce lui-même qui s’y oppose ?

Les tensions entre David McNeil et mon père ont commencé à la fin de la période des Abbesses, quand David est parti chez RCA. Au début des années quatre-vingt dix, alors que le catalogue Saravah était réédité au format CD, Pierre a voulu sortir une compilation de David Mc Neil, par souci d’économie je crois, au lieu de rééditer les trois albums Saravah de David, qui sont de véritables bijoux. Je ne travaillais pas encore officiellement chez Saravah, mais je donnais des coups de mains. J’ai d’ailleurs réalisé la pochette de cette compilation, par un collage artisanal. Quelques années plus tard, David McNeil a voulu récupérer ses droits éditoriaux, engageant un avocat et obtenant gain de cause. Cette affaire a aggravé les relations entre David McNeil et mon père. Sa compagne japonaise Atsuko Ushioda (future mère de Maïa, Akira et Amie Barouh) qui tenait déjà les comptes du label, a mal vécu cet épisode.

Dernièrement, en travaillant sur le livre et sur le spectacle «Saravah revisité» qui explore le répertoire Saravah des années soixante-dix, j’ai réécouté les trois albums de David et je les ai trouvés tellement bons, intemporels, qu’il m’a semblé évident et nécessaire de les sortir au format CD, en les regroupant dans un beau coffret, dans la mouvance des 50 ans du label, avec l’aval de David. Mais Saravah, c’est-à-dire Atsuko a refusé, peut-être par fidélité à Pierre, qui en voulait beaucoup à David. Je ne désespère pas de voir ces albums réédités chez Saravah ou plus vraisemblablement en licence chez un autre label.

Q : Saravah a fêté ses 50 ans. Est-ce qu’il y a d’autres projets prévus dans un avenir proche pour en souligner l’anniversaire ? Par exemple, les images filmées à Carpentras dans les années 70, aura-t-on un jour la chance de les voir ?

Un duo de réalisateurs Marie-Laure Désidéri et Christian Argentino a filmé mon père dans les deux dernières années de sa vie, en le suivant de Paris à Tokyo en s’attardant dans sa maison de Vendée, où Pierre passait beaucoup de temps. Leur très beau documentaire «Pierre Barouh, l’art des rencontres», qui vient d’être édité, utilise des extraits du prémontage de «Vaison-la-romaine/Carpentras», ce grand projet cinématographique dont il ne reste qu’une vingtaine de minutes tout au plus, le reste des bandes ayant été… perdu.

Pour ma part, j’ai activement participé au spectacle «Saravah revisité», notamment en sélectionnant le répertoire orchestré par Steve Arguëlles, entouré par son groupe Les Recyclers, Areski Belkacem, Borja Flames, Marion Cousin, le duo Arlt, Etienne Brunet et Vitor Garbelotto. Cette fresque musicale des années 70 a été produite par la scène nationale nantaise Le Lieu Unique et présentée avec succès à Nantes en janvier dernier, et sera rejouée à Paris en novembre 2018 dans le festival BB mix.

Q : Sur une note plus personnelle, quels sont tes projets d’écriture ? Envisages-tu d’écrire une suite pour raconter les décennies suivantes de Saravah ?

J’aime écrire. Mon père m’a transmis l’amour de la langue et des mots. Je me suis d’abord intéressé à la fiction, travaillant pendant des années à la rédaction d’un roman court publié en 2010 aux éditions du Cygne. «Saravah, c’est où l’horizon?» m’a permis d’explorer le récit biographique. Je travaille en ce moment sur le parcours d’un héros discret de notre terroir profond, en collaboration avec ma compagne Nadia Szczepara qui a réalisé une série de dessins que j’aimerais intégrer au récit. Dans la série Pierre Barouh, j’ai découvert une quantité de manuscrits, textes, lettres, notes, synopsis, ébauches de chansons que je voudrais publier en facsimilé, dans une édition d’art et que j’intitulerai «L’artiste heureux» (en référence à un texte inédit que j’ai publié dans mon livre).

Je n’ai pas l’intention de poursuivre la chronique de Saravah, mais dans le même esprit de chronique je pense à réunir le matériel pour une anthologie de la revue graphique «Popo color» dont j’étais directeur de publication dans les années quatre-vingt-dix et qui fut déclinée en sous-label de Saravah «Popo classic collection», en boutique («Bimbo tower») et en soirées mémorables. C’est une aventure proche de l’esprit des Abbesses, mais beaucoup plus brève (de 1994 à 1997).

Le secret de l’écriture, c’est d’alimenter la flamme et de «rester curieux» (comme disait Pierre).

****

À ceux qui voudraient poursuivre leur lecture, je signale une très riche émission de radio sur l’histoire de Saravah et de Pierre Barouh, et qui reprend de larges extraits des témoignages recueillis par Benjamin pour son livre. On peut également y entendre, outre des classiques Saravah, des raretés et même un ou deux inédits (comme cette maquette de Brigitte Fontaine pour Il pleut). C’est en six épisodes et ça dure une quinzaine d’heures. Ça peut s’écouter ou se télécharger ici.

Benjamin sera à Montréal le 2 juin 2018 pour une séance Saravah. Plus de détails ici.

barouh_famille

La famille Barouh: Pierre, Dominique et Benjamin.

 

Autour de Saravah

28 mars 2018

delcourt

Ces jours-ci, paraît en France un livre que l’on espère depuis des lustres: «Saravah, c’est où l’horizon? 1967-1977». Ça couvre la période bénie, la première décennie de la maison de disques. Il est signé par Benjamin Barouh, le fils de Pierre. Nous y reviendrons bientôt sur cette page.

Si une bonne partie du catalogue Saravah a été rééditée en cd, il convient de faire une rapide mise à jour.

Une pièce majeure est ressortie en 2016 en cd mais au Japon seulement: Michel Roques «Chorus», du jazz expérimental sur des textes délirants. Il se fait de plus en plus rare, et de plus en plus cher. C’est le problème avec les raretés… Heureusement que le web existe. On vit une époque formidable.

D’ici quelques semaines, on pourra également acheter une réédition vinyle et cd du premier 33-tours d’Areski, «Un beau matin» (1972).

Maintenant, on peut citer quelques albums importants, voire majeurs, qui ne sont toujours pas disponibles en cd. Ce qui ouvre la porte aux surenchères les plus absurdes pour les dégoter d’occasion…

Outre le premier Aram dont nous venons de parler sur ce blogue, mentionnons également les trois albums de David McNeil. C’est inadmissible que l’on doive se contenter des 19 titres du cd «Les années Saravah». Les deux premiers opus Saravah de McNeil sont immenses et quelques excellentes chansons n’ont pas été reprises sur le cd: Louise; Beverly Collines; Comme à la TV; Show-biz blues (une parodie hilarante du milieu artistique); etc.

Pour ceux qui aiment le versant jazz et musiques du monde de Saravah, il faudrait aussi rééditer Jean-Charles Capon, «L’univers-solitude». En cherchant bien, on peut le trouver en mp3 sur Internet, mais rien ne vaut une réédition officielle, qui redistribue l’argent aux créateurs et producteurs.

Signalons en terminant un chouette bouquin paru chez l’éditeur marseillais «Le mot et le reste» en 2015. Il est de Maxime Delcourt. Son titre est un clin d’œil au slogan de Saravah: «Il y a des années où l’on a envie de ne rien faire. 1964-1981. Chansons expérimentales». Il s’agit d’une plongée chez les chanteurs et musiciens marginaux francophones. Delcourt resitue les oeuvres dans leur contexte historique et nous donne une riche liste de disques marquants dont plusieurs, hélas, sont aujourd’hui introuvables. Certaines suggestions relèvent davantage du snobisme ou du caprice personnel, mais en général, c’est un ouvrage exaltant. Une malle aux trésors où on croise tant Brigitte Fontaine que Dick Annegarn, et des dizaines d’autres beaucoup moins connus. Les oubliés demanderaient un tome 2…

Du côté d’Aram

12 mars 2018

031938

 

Paris, Place des Abbesses, années 70. Fondée par Pierre Barouh, la maison de disques Saravah s’installe avec des artistes bouillonnants et méconus du grand public : Jacques Higelin, Brigitte Fontaine, Jean-Roger Caussimon, David McNeil, etc. Son slogan fleure bon l’utopie : «Il y a des années où on a envie de ne rien faire.» Aram Sédèfian a fait partie de la bande à Saravah. Sous le simple nom d’Aram, il y publie son premier opus en 1976 : «À la terrasse du café» (hélas jamais réédité en cd). Deux décennies plus tard, Barouh en produit un deuxième : le très beau «Ces moments-là». Entre les deux, Aram a publié ailleurs une petite poignée de vinyles (45 et 33 tours), a quitté la chanson pour travailler dans le domaine du voyage, lui dont les parents sont arméniens mais qui est né à Lyon.

Aram reste discret et pudique. Ceux qui l’ont côtoyé parlent d’une élégance et d’un charme orientaux. C’est ce que l’on peut apprécier dans ses chansons aux effluves exotiques : une beauté, une aura mystérieuse. Elles demandent une approche lente. Elles se dévoilent patiemment. En 2012, Aram a enregistré en auto-production ce qu’il a fait de mieux pour le moment : «Instants volés – ballades». Quatorze chansons dépouillées, aux arrangements gracieux, avec Jean-Pierre Auffredo pour seul complice (guitares; ukulélé ; contrebasse). Deux titres avaient déjà été interprétés en 2007 par Hugues Aufray (Tout passe ; Photos). Maintenant, ils retournent à leur créateur. Et c’est un bonheur à entendre.

Il a un site officiel (c’est ici). Avec son autorisation, voici trois chansons (téléchargeables en cliquant ici) de cet opus qui se retrouvait déjà dans mon palmarès en 2013. Depuis lors, ce billet était dans un coin de ma tête, mais vous connaissez le slogan de Saravah…

 

saravah 01

 

 

Vincent Vallières: à hauteur d’homme

1 mars 2018

Il y a quelque chose d’entraînant et de stimulant dans les chansons de Vincent Vallières. Que l’on pense à Chacun dans son espace ; On va s’aimer encore ou Je pars à pied, elles portent en elles le germe des couplets populaires. On se les approprie d’office.

Ce regard jovial et chaleureux, Vincent Vallières le partage avec un public grandissant depuis 1999. Sept opus au compteur, le dernier a quelques mois à peine. «On ne le dira pas trop fort, mais c’est sûr que quand je compose une chanson, j’espère que les gens vont chanter avec moi en concert, dit celui qui sera bientôt sur les planches johannaises. Il faut se méfier aussi, car juste un refrain accrocheur, c’est une toune qui peut devenir gossante aussi et qu’ensuite elle s’efface de la mémoire populaire. Pour que la chanson puisse perdurer dans le temps, il faut qu’il y ait un amalgame des paroles et de la musique. Je te dis ça, mais dans le fond, peut-être que ce n’est pas vrai, que ça ne s’explique pas, qu’on ne choisit pas…»

Il est comme ça, Vallières, simple et humble, probablement toujours en proie aux doutes. Le rire franc. Il s’excuserait presque d’avoir plus de succès que ses confrères. À partir de son disque «Chacun dans son espace», il a fait le vœu que les auditeurs aillent vers lui, et il en a pris les moyens. Avant il n’osait pas avouer clairement son désir de devenir un chanteur populaire. Les arrangements musicaux sont devenus plus légers, plus attirants. «Quand je compose, j’essaie au départ de garder ça le plus naïf possible, de me retrouver comme si j’avais encore 14 ou 15 ans, dans l’idée que tout est nouveau, tout est à faire, il n’y a pas de règles. Puis, plus tard, lorsqu’on complète les chansons, ça devient une autre approche, tu n’as pas le choix de bûcher.»

On peut d’ailleurs le voir dans son bureau sur les photos de livret du nouveau disque, «Le temps des vivants», un clin d’œil au poète Gilbert Langevin. Vallières est entouré de cd, de papiers et de guitares. Il sourit. L’atelier du chansonnier qui dit aimer beaucoup Gérald Godin. Qui sait si, un jour, à l’instar de Steve Veilleux, chanteur de Kaïn, il ne se laissera pas aller à mettre en musique et chanter des poèmes de Godin? Il bûche chez lui, au sous-sol : «J’ai gardé mes vinyles en haut, mais j’ai descendu mes cd, car chacun représente un souvenir. J’aime ça pendant que j’écris d’en retrouver certains, avec les pochettes…» On comprend ainsi qu’il puisse s’inspirer en replongeant dans ses racines, tel un arbre qui souhaiterait pousser plus haut.

Il voulait prendre son temps avant de sortir de nouvelles chansons. Il a prévenu ses musiciens les plus proches de ne pas l’attendre, de partir chacun de son bord. Ensemble, ils sentaient qu’ils avaient besoin d’essayer d’autres choses. Vallières parle de «la fin d’un cycle». Sur «Le temps des vivants», il tâte un peu du slam, puis revient à la limpidité des guitares. Aujourd’hui comme hier, il ressent toujours «l’urgence de dire», à la hauteur de l’homme qu’il est. Ni plus, ni moins.

Francis Hébert

(pour L’entracte de novembre 2017)

Immortelle Jeanne Moreau

4 décembre 2017

2330907-gf

C’est toujours un plaisir de retrouver les productions Jacques Canetti et leur travail soigné. Ils rééditent amoureusement leur catalogue. Voici une nouvelle compil de Jeanne Moreau, «Le tourbillon de ma vie». Elle couvre les années Canetti, visiblement celles qui ont le plus marqué la mémoire populaire, si on se fie aux nécrologies: Le tourbillon; J’ai la mémoire qui flanche; Jamais je ne t’ai dit

Ce florilège contient 29 titres, tous de la plume de l’écrivain Serge Rezvani (sous le pseudonyme Cyrus Bassiak). Il signe d’ailleurs un texte de présentation dans le livret illustré de belles photos de la demoiselle. Hélas, les 24 titres des deux microsillons originaux ne sont pas présentés dans le bon ordre, ce qui crée une distorsion entre les arrangements clinquants du premier (1963) et le minimalisme délicieux du second (1966). On doit ce minimalisme au même duo de musiciens qui enregistra «Gainsbourg confidentiel» (1964), Elek Bacsik (guitare) et Michel Gaudry (basse).

Pour compléter le programme cent pour cent Rezvani, on a mis Le tourbillon (version originale), une chanson de film (Embrasse-moi) et trois titres rares, mais déjà présents sur certaines compils (Je ne suis fille de personne; La fermeture à glissière et Minuit Orly).

Pour rappel, notons que l’étiquette londonienne Cherry Red avait déjà réuni les deux premiers vinyles de Jeanne Moreau dans le cd «The Immortal». Cette fois, l’ordre avait été respecté.

Maintenant, il serait peut-être temps qu’on se penche sur ses années Polydor, qui sont encore plus belles, et qui mériteraient des rééditions avec bonus. Pour «Jeanne chante Jeanne» (1970), elle a même écrit ses propres textes, son opus le plus personnel et le plus poignant. Sans oublier en 1968, «Les chansons de Clarisse». Deux 33-tours où la chanteuse quitte les rives de la légèreté, du badinage, et se présente sous un jour de tragédienne, qui lui va naturellement à ravir.

Dalida aussi est passée par là. Il suffit d’ouvrir les oreilles, et de balayer les préjugés.


%d blogueurs aiment cette page :