Avec des vieux mots

12 novembre 2017

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Physiquement, Benoît LeBlanc ressemble à Gérard Pierron, ce qui n’est pas pour nous déplaire tant nous avons le troubadour français tatoué au cœur depuis si longtemps. Sa famille artistique semble pencher vers les Richard Desjardins, Julos Beaucarne ou Félix Leclerc, des bardes de la puissante tradition de la chanson poétique

En écoutant l’art de LeBlanc, on songe aux vieux mots de Vigneault, aux chansons qui grattent la gorge de Michel Garneau (dont on attend toujours une réédition cd de son vieux microsillon)… Benoît, lui, poursuit le travail, il le perpétue patiemment, à contre-courant d’une époque pressée.

Il prend son temps pour enregistrer ses opus, seulement quatre depuis 1995. Le cinquième vient de paraître, titré comme on tend la main : «Le pain, le pays, la paix». Il demande de se laisser apprivoiser. 21 titres, près de 70 minutes. On nous y convie par un bel objet cartonné, avec en couverture ce qui pourrait être une guitare percée d’un soleil.

À l’instar de Marc Robine, LeBlanc joue du dulcimer et colporte de vieux chants. Le Montréalais chante même du Rutebeuf. On croise trouvère, griot et ribauds. Le bon maître François (Villon) doit cheminer dans les parages.

On le perçoit, la cartographie chansonnière et poétique de LeBlanc appartient aux siècles passés. On appréciait ce décalage chez Brassens, et c’est la même histoire ici. On laisse notre cœur battre la chamade devant ces airs aux couleurs anciennes.

L’album aurait pu être resserré un peu, expurgé des poèmes dits et des morceaux «humoristiques» ou contestataires. Mais sinon, chacun peut y faire son marché et reviendra avec une musette gorgée de belles chansons à transmettre de génération en génération, comme ces sommets Pour ne rien perdre de l’été, accompagnée d’une vielle à roue, et L’orphelin, avec orgue et accordéon.

Pierre Mac Orlan aurait lui aussi apprécié la finesse de Benoît LeBlanc.

Site officiel

Et pour écouter des extraits, son Bandcamp

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En version originale

2 novembre 2017

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Il est parfois indispensable de remettre en contexte une oeuvre pour la comprendre, pour mieux l’apprécier. Et dans le cas qui nous occupe, il s’agit d’écouter les albums originaux, et non pas des compils. Prendre un disque comme un ensemble uni par le temps, les arrangements, le grain de voix, une recherche musicale et artistique.

C’est ce que l’on peut constater encore une fois avec Jofroi qui continue son méticuleux et apprécié travail de réédition avec le cd «J’ai le moral», paru en vinyle en 1983. Les morceaux étaient déjà disponibles en cd sur les compilations «Survol», mais ils détonnaient un peu, ils ne collaient pas tout à fait au format des chansons qui les entouraient.

Alors qu’avec cette belle réédition originale, ça reprend du lustre. On doit les arrangements à François Rauber (pianiste et arrangeur pour Jacques Brel) et Arnould Massart. On quitte les rives du folk acoustique pour se lover dans les climats au piano, avec instruments à cordes et vent.

Pour les plus grandes réussites, citons Nuit blanche; Le vieux monde; Hiver et Capitaine au long cours.

Le dessin de la pochette est de Philippe Geluck.

La suite pour Jofroi, c’est de rééditer en cd trois autres microsillons: «Mario, si tu passes la mer» (1979), «La Marie-Tzigane» (1981) et ce qui est peut-être sa plus belle réussite en 45 ans de carrière, «L’odeur de la terre» (1978).

Et bien sûr, nous n’oublions pas que Jofroi continue de se produire sur scène régulièrement et qu’il sait encore manier la plume pour écrire de nouvelles bonnes chansons. «Cabiac sur terre» date déjà de 2011, on espère du frais bientôt.

P.-S. Pour consulter mes autres billets sur Jofroi, vous n’avez qu’à cliquer sur son nom dans les «étiquettes» à la fin de ce texte.

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Tire le coyote: l’âme du Loner

17 octobre 2017

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On le convoitait depuis longtemps, il est arrivé : le quatrième album original de Tire le coyote, deux ans après l’admirable «Panorama». Sur «Désherbage», l’auteur-compositeur-interprète québécois s’éloigne parfois de son folk pour explorer discrètement la pop ambiante, avec des accents occasionnellement progressifs.

Il est difficile de parler de Tire le coyote sans évoquer Neil Young, alias le Loner (le solitaire). Benoît Pinette ne chantait-il pas lui-même dans Aux abords du fleuve : «Au monde entier, j’fais mes adieux/J’ai l’âme d’un Loner»… Le Québécois a clairement beaucoup écouté son aîné canadien, ça s’entend. Et puis quelques jours à peine avant l’entrevue, Young sort justement lui aussi un nouveau disque admirablement acoustique («Hitchhiker» ; des enregistrements de 1976), que Pinette s’est empressé d’écouter et de commander en vinyle : «C’est vraiment bon! Ça fait du bien de le retrouver comme ça! En plus, ce sont ses meilleures années en terme de performance scénique.» Fidélité et passion.

De Neil Young, Tire le coyote semble également s’inspirer pour son parcours musical, puisqu’il cherche lui aussi à s’éloigner des guitares sèches du folk, un style qu’ils maîtrisent tous deux merveilleusement : «Pour le nouvel album, j’avais envie d’aller aux antipodes, aux extrêmes. Panorama avait des racines américaines folks. Cette fois, je voulais délaisser un peu le côté country. L’effet de la guitare électrique est très conscient. Je pense davantage à la scène que je ne le faisais avant. Quand on joue sur scène, c’est l’fun d’avoir des moments intimistes mais aussi d’autres où ça déménage un peu. Pour le nouvel album, il y a l’apport de Vincent Gagnon aux claviers. Ça devient plus électrique mais aussi plus ambiant, avec des sons perdus dans l’écho, plus planant. C’est quelque chose que je voulais. Par exemple, le dernier disque de Sufjan Stevens a des moments ambiants qui sont hallucinants.» Pinette a aussi fait appel à Simon Pedneault, guitariste de Louis-Jean Cormier et Patrice Michaud.

Les chansons de «Désherbage» ont été écrites de manière intensive à l‘automne, puis enregistrées en avril 2017 : «J’arrive en studio avec des chansons déjà construites, mais c’est en gang qu’on décide où on va les mener. Pour les deux précédents disques, c’était moi qui m’étais chargé de la réalisation : je dirigeais davantage, en sachant ce que je voulais. Cette fois-ci, je me suis fait un devoir de me restreindre et de laisser les gars aller», dit-il de ses musiciens et de ses co-réalisateurs Gagnon et Pedneault. «Je voulais qu’ils m’emmènent ailleurs, qu’ils poussent la chose un peu plus loin. Honnêtement, ça a été difficile de les laisser faire, mais en même temps, je ne me suis pas complètement effacé!», admet-il en riant. Pinette s’est justement effacé sur le projet des Cowboys Fringants, «Nos forêts chantées», livrant sa chanson guitare-voix et en ne participant pas du tout aux arrangements qu’on a par la suite collés dessus. Alors que pour sa reprise radiophonique et francisée de la chanteuse pop américaine Lana Del Ray, c’était une commande aussi mais c’était son choix d’artiste, de chanson et d’arrangements. Il a tellement aimé le résultat qu’il l’a incluse sur le nouveau disque.

Tire le coyote est une âme solitaire qui s’entoure de gens créatifs, mais qui pourrait bien nous surprendre avec un projet solo et intimiste, un jour ou l’autre.

Francis Hébert

(pour L’entracte de novembre 2017)

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Barbara, pianissimo

11 octobre 2017

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Il automne, et il sera Barbara. Livres, rééditions, émissions de télé, et un film attendu avec Jeanne Balibar dans le rôle de la chanteuse. Dans cette avalanche, il ne faudrait peut-être pas louper le projet du pianiste de musique classique Alexandre Tharaud.

On savait Tharaud amateur de chanson française. Il lui avait même déjà consacré un spectacle en duo avec Albin de la Simone. Ce dernier est justement présent sur le double cd que Tharaud fait paraître. Sur «Barbara», il a convié des chanteurs pour accompagner ses volutes de piano. Parmi les réussites, citons Dominique A (Cet enfant-là), Camélia Jordana (Septembre), Vanessa Paradis (Du bout des lèvres), Jean-Louis Aubert (Vivant poème), Tim Dup (Pierre), Jane Birkin (Là-bas), Albin de la Simone (C’est trop tard) et Juliette Binoche (qui récite Vienne, une des plus belles chansons de Barbara, jadis sublimement interprétée par William Sheller). Il y a aussi quelques choix moins heureux: Bénabar, Radio Elvis, Rokia Traoré ou Luz Casal.

On le voit, le choix des titres et des interprètes est loin de l’exercice convenu. Tharaud connaît sa Barbara sur le bout des doigts, et on lui en sait gré de réunir une aussi jolie pléiade d’artistes.

Mais Tharaud est d’abord un instrumentiste classique. Il adjoint un deuxième cd sur lequel il reprend au piano une Barbara sans paroles (hormis quelques mots de Binoche). Ce court disque instrumental intitulé «Écho» frémit de sensibilité, de créativité. Le pianiste a convié Michel Portal à la clarinette et Roland Romanelli à l’accordéon, deux musiciens qui jouaient avec Barbara… Ça s’appelle avoir de la mémoire.

Un hommage sincère et pudique, généreux. De plus, l’emballage est soigné: des photos, un livret français/anglais/allemand. Le texte de présentation est signé Tharaud lui-même.

Il prépare un hommage scénique à Barbara avec Juliette Binoche qui lira des textes de la chanteuse (mauvaise idée de lire des paroles de chansons, ce n’est pas fait pour ça!) et des extraits de son journal inachevé (ça, c’est beaucoup plus pertinent). Ce spectacle «Vaille que vivre» doit tourner en France et à l’étranger dans les prochains mois.

Barbara continuera longtemps à se promener en nous, pianissimo.

 

T’es vivant?

7 octobre 2017

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Faire des listes, c’est amusant, c’est ludique, c’est badin. Il n’y a que les vieux ronchons nostalgiques qui font la gueule, pendant que les autres débattent, s’indignent, s’émerveillent ou font des découvertes. Et même lorsqu’une liste est consternante de mauvaise foi et d’ignorance (à tout hasard celle des Inrocks sur la chanson française), elle reste stimulante pour nos neurones.

J’ai eu envie de dresser la liste non pas des cinq meilleurs enregistrements en public de la chanson française, mais de mes cinq préférés. On va se garder une petite gêne, un semblant de modestie. Je vous invite dans les commentaires à me faire part de vos choix.

Pour qu’un live soit intéressant, à mon sens, il faut que la foule ne se fasse pas trop entendre, que l’artiste ne blablate pas trop entre les morceaux, que le répertoire couvre une large période. Et si, en prime, on a des inédits jamais repris en studio, le bonheur est complet.

  1. Bernard Lavilliers, T’es vivant? (1978)

Olympia de Paris, mars 1978. L’inspiration de Lavilliers tutoie les sommets, et ses interprétations ont une puissance encore plus grande ici qu’en studio. Il dynamise Juke-box; Fauve d’Amazone; Les barbares; 15e round; Utopia; etc. Des inédits: Capoeira, et l’improvisation incandescente Soleil noir. Sans oublier une de ses chansons les plus déchirantes de toute sa carrière: Sax’aphone. On ignore si le cd de 73 minutes reprend l’intégralité du spectacle, mais on espère que non et qu’un jour on aura droit à une version complète deluxe.

2. Alain Souchon, Défoule sentimentale (1995)

Que dire? Deux décennies de carrière, qu’il revisite de manière explosive et émotivement juste. Et toujours meilleur qu’en studio. C’est particulièrement vrai pour Chanter, c’est lancer des balles; Manivelle; Les regrets; Courrier; Lettre aux dames; Somerset Maugham; Allo maman bobo; etc. Et ça termine sur un fil avec Les filles électriques. Qui laisse pantois. K.O.

3. Jacques Bertin, Café de la danse (1989)

C’est sur scène que Jacques Bertin est à son meilleur, là où il est le plus dénudé et investi. Les  arrangements studio le desservent la plupart du temps, depuis les années 80. Au Café de la danse, il magnifie ses propres chansons, reprend Ferré ou Mouloudji, crée Les nouvelles du soir et il donne une version magistrale de Les chants des hommes, une des plus belles chansons françaises de toute l’Histoire, spécialement dans cet enregistrement.

4. Étienne Daho, Live (2001)

Ses années 80 ont bigrement mal vieilli. Le Daho que j’aime (comme le Bashung d’ailleurs) commence au début des années 90. Daho atteint presque la perfection avec «Corps et armes» en 2000, avec Ouverture en apogée. Cet opus essentiel, il en interprète de larges parts sur ce double cd en public. Mais il n’oublie pas ses classiques nettoyés des arrangements d’origine: Le grand sommeil; en tête. On éprouve un réel plaisir à retrouver ainsi, épurées, ses Week-end à Rome ou Duel au soleil. Et on ne passera pas sous silence la vibrante interprétation de Sur mon cou, un texte de Jean Genet, musique d’Hélène Martin. Éclectique, raffiné et pop, ce très cher Étienne.

5. Maxime Le Forestier, Plutôt guitare (2002)

On ne le dira pas trop fort, mais Maxime Le Forestier a eu lui aussi sa part d’arrangements trop chargés, synthétiques. D’où ce double cd attrayant, où il rechante ses classiques accompagné uniquement par des guitaristes principalement acoustiques: Jean-Félix Lalanne, Manu Galvin et Michel Haumont. Bienheureuses chansons d’être ainsi portées par de tels musiciens. On savoure Comme un arbre; San Francisco; La visite; Ambalaba; Les deux mains prises; etc. Mais comme pour Lavilliers, on en aurait pris encore davantage. C’est un bon signe.

P.-S. En mettant un point final à ce billet, je me rends compte que cinq choix, c’est insuffisant. Il aurait fallu mettre le meilleur enregistrement de Jean-Roger Caussimon («Au Théâtre de la ville»; 1978); le meilleur Martin Léon («Moon Grill»), un ou deux Renaud (chansons réalistes?; «Un Olympia pour moi tout seul»?), Jane Birkin (Olympia 1996)… Et je sens que d’autres me viendront en tête dans quelques minutes…

P.-S. 2 Quelques minutes ont en effet passé, comment ai-je pu oublier ces deux perles de Georges Moustaki que sont «Bobino 70» et «Concert» (Bobino 73)? Je ne mériterai jamais les honneurs des Inrocks. Une vie gâchée, quoi.

P.-S. 3 Et il conviendrait d’ajouter «Sheller en solitaire» et son double cd «Olympiade»… Ainsi qu’Anne Sylvestre

Réalisateur de chansons

30 janvier 2017

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Le groupe Avec pas d’casque mélange la country, le folk, la pop, la désinvolture, l’humour absurde, servi par la plume de son chanteur, le cinéaste Stéphane Lafleur, que nous avons joint au téléphone pour parler du nouvel opus dans le cadre de sa tournée actuelle.

Un des phénomènes musicaux de la dernière décennie, au Québec, c’est Avec pas d’casque, qui continue de séduire et agrandir son bassin d’amateurs. La critique spécialisée l’encense. Il a une influence notable chez un artiste aussi vivifiant que Tire le coyote, dont il est proche. Auteur-compositeur-interprète, Stéphane Lafleur a également écrit des chansons pour Les sœurs Boulay. Mais il tient à garder son projet musical dans des dimensions humaines, indépendantes. Pas question de devenir une machine à succès : «La ligne directrice d’Avec pas d’casque, ça a toujours été le plaisir d’abord, l’amitié, la liberté de pouvoir faire ce qu’on veut. C’est précieux de pouvoir écrire des chansons et que personne ne te dise quoi faire ou de changer telle ligne, comme ça arrive plus souvent en cinéma où il y a plus de gens qui te lisent, où il y a plus de paliers. En cinéma, il faut convaincre plus de gens. En musique, on te laisse faire. Dans notre groupe, tout le monde a des idées de comment ça devrait sonner, comment on devrait faire la réalisation, alors on ne ressent pas le besoin d’aller chercher un réalisateur extérieur pour faire les albums.»

Au bout du fil, sur une route du Québec avec les musiciens, Lafleur semble détendu. L’humeur badine. Lorsqu’on lui rappelle une réplique hilarante de son dernier film («Tu dors Nicole»), il rigole. On doit également au cinéaste «Continental, un film sans fusil», primé de deux Jutra. Ce que l’on remarque beaucoup dans les chansons d’Avec pas d’casque, outre une voix traînante, c’est l’écriture qu’il y a derrière, le sens de la formule qui laisse pantois. Visiblement, Lafleur s’attelle on ne peut plus sérieusement à la conception des paroles : «Au début, je faisais de la musique en dilettante. Mon parcours académique est cinématographique. Avec le temps, le band a pris plus de place. Le cinéma est un processus plus lent où, entre l’idée et la sortie, il peut y avoir des années. La chanson, c’est plus direct, tu l’écris et tu peux la jouer le soir même. Mais le moteur commun qui me tient dans les deux médiums, c’est l’écriture. Je ne pense pas que je chanterais les chansons des autres.» Ce qui ne l’empêche pas d’admirer le travail de ses confrères, et il cite l’album «Maladie d’amour» de Jimmy Hunt en exemple.

Avec pas d’casque est désormais un quatuor. Il a lancé en 2016 un disque neuf : «Effets spéciaux», un titre qui fait sourire tant le groupe cultive l’art du minimalisme, du feutré, à mille kilomètres des sparages : «Le titre était en effet ironique. Contrairement aux précédents albums, il est venu à la fin, on avait fini d’enregistrer. J’aimais l’idée de cette expression-là, sortie de son contexte cinématographique. Mais il faut aussi dire qu’à ce moment-là, j’avais vu les premières ébauches de la pochette de Joël Vaudreuil, le batteur du groupe. Ces visages reliés entre eux par des bandes blanches qu’on ne sait pas trop c’est quoi. Les liens visibles ou invisibles»… Lafleur laisse la porte ouverte sur l’interprétation que chacun peut avoir. C’est un réalisateur de chansons mystérieuses.

Francis Hébert

(Pour L’entracte de février 2017)

Plutôt guitares

21 janvier 2017

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Peu d’artistes francophones se risquent dans l’exercice casse-gueule du guitare/voix sur tout un album. Parmi les plus réussis, citons Jean-Claude Darnal («Nature»; 2001) et Maxime Le Forestier («Plutôt guitare»; 2002).

À cette courte liste, il faudra ajouter désormais celui que l’auteur-compositeur-interprète français Pierre Delorme vient de publier: «Un après-midi d’été». Prof à la retraite, il a pris le temps d’auto-produire ce CD majestueux. Il y chante et y joue de toutes les guitares. Tout seul. Comme un maître. On retrouve ce qu’on aime depuis longtemps chez lui, sa plume, son timbre de voix, ses préoccupations et dilections (la peinture, la littérature, etc). Il consacre une chanson à un luthier*, il dédie son opus à son ami et écrivain René Troin, récemment et trop tôt disparu, hélas…

On ignore s’il s’agit d’un hasard, mais lorsque Delorme écrit Je te rencontrerai dans un rêve, on ne peut s’empêcher de penser à la chanson Je te rencontrerai dans un rêve inversé de Jacques Bertin. Il faudrait lui poser la question, mais on a plus urgent à faire: réécouter ses nouvelles chansons dépouillées, chaudes. Et chercher dans le dictionnaire des synonymes à grandioses, monumentales et sublimes, des mots peut-être trop pompeux pour sa discrétion d’artisan, mais auxquels on peut penser en l’écoutant chanter.

Deux trop courts extraits de cet opus intense sur cette page.

Les amoureux de la guitare peuvent par ailleurs lire trois raffinés billets écrits par Pierre Delorme sur le sujet: premier; deuxième; troisième…

* À propos de La guitare d’Alexandre, voici ce que Pierre Delorme avait prévu d’écrire sur la jaquette mais qui a été oublié: «J’ai choisi pour accompagner cette chanson l’étude n°5 en si mineur de Fernando Sor (guitariste et compositeur espagnol, 1778-1839) que nous jouions souvent à cette époque.»

P.-S. Vous pouvez vous procurer la version CD directement auprès de Pierre Delorme, 39 rue Paul Verlaine, 69100 Villeurbanne, France (18 euros, port compris, peu importe le pays). On peut le joindre également par son site officiel…

Trésor folk

21 décembre 2016

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On en rêvait depuis des années, eh bien le voici enfin: grâce à Audiogram, le quatrième microsillon du duo Jim & Bertrand, «À l’abri de la tempête» (1979), est réédité en CD pour la première fois, puisqu’on a récemment retrouvé les bandes maîtresses. C’est un disque folk éblouissant, y compris pour la pochette signée Daniel Castonguay, reproduite ici quasiment à l’identique.

Jim Corcoran et Bertrand Gosselin scellaient leur collaboration avec ce qui est peut-être leur meilleure production. Ô la pureté des guitares en bois, des harmonies vocales et des arrangements de cordes de Richard Grégoire! On reste sans mots, et on préfère céder la parole à cette vidéo qui en donne un aperçu

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L’entrevue express: Éric Bélanger

15 décembre 2016

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Bientôt dix ans de carrière au compteur, l’auteur-compositeur-interprète québécois Éric Bélanger revient avec un quatrième album original et peut-être son meilleur à ce jour: «Par-dessus l’épaule».

C’est un opus délicat, avec lequel il faut prendre son temps. Car si on tombait sous le charme immédiatement du premier extrait, le fort beau Grain de beauté, il faut un peu de patience sur la durée d’un disque complet (ou sur scène). La faute au côté un peu trop linéaire de la musique. Dans l’entretien qui suit, il s’en explique justement…

Mais l’effort d’écoute est récompensé: les chansons s’éclairent, se dévoilent dans leur subtilité, et créent un climat poétique feutré. Qu’on aime.

On peut le découvrir à cette adresse.

J’ai eu envie de réaliser avec lui par courriel une entrevue qui se voulait express, mais qui s’est finalement étirée un peu! À lire à tête reposée.

Au départ, tu n’étais pas chanteur… Tu as toujours eu un métier en parallèle?

Oui je suis psychoéducateur depuis 22 ans, je travaille à temps partiel depuis la sortie de mon premier album en 2008 et j’écris et compose depuis le début des années 2000.  Cet album est le premier où je me suis inspiré de rencontres dans mon métier parallèle pour écrire.

Le nouvel album a été enregistré en 2014-2015, pourquoi sort-il seulement à l’automne 2016? Pourquoi faire une sortie essentiellement numérique? Le livret est soigné, mais n’est pas inclus lorsqu’on achète les mp3… 

L’album était effectivement prêt à sortir en 2015 et si j’y avais mis un peu plus d’énergie il aurait pu sortir 2 ans après le dernier mais j’ai ressenti une forme de lassitude à la fin du travail, j’ai réécouté l’album et je le trouvais abouti, très simple et vrai, tenant la route du début à la fin.  En même temps j’ai toujours eu l’impression de faire mes albums avec ce souci, qu’ils s’écoutent du début à la fin et deviennent des sortes de bulles pour l’auditeur, en ce sens je mets peu l’accent sur la recherche d’accroches ou de ver d’oreille et cherche plutôt une cohérence, comme dans la lecture d’un roman.  Bref je savais que l’album demanderait un certain effort pour être apprivoisé et un peu de temps également.  Le temps me semble une dimension qui s’est beaucoup transformée aujourd’hui, les gens classent, font, jugent, oublient rapidement les choses, en ce sens les albums ont beaucoup perdu car contrairement à un livre, on peut rapidement survoler un album, dans le cas du roman, le lecteur est un peu prisonnier du rythme qu’impose le format.  Bon je mets un point ici à la question du délai de sortie avant de me prendre pour Proust.  Concernant la sortie essentiellement numérique, je n’ai tout simplement pas trouvé de distributeur prêt à faire une distribution physique en 2016 dans le marché actuel, d’ailleurs mon éditeur en France m’avait déjà dit avant la sortie du 3ème album qu’il n’y avait plus vraiment de place actuellement sur le marché pour les albums «de chansons raffinées» et je constate qu’en magasin il y en a très peu et presque plus d’Europe.  Le livret n’est pas inclus en mp3 car il n’est tout simplement pas possible de l’inclure sur ITunes, il ne doit pas dépasser 3 ou 4 pages, je ne me souviens pas exactement.  Au demeurant, les gens voulant des copies physiques peuvent m’écrire directement, même en incluant les frais de postes c’est moins cher qu’en magasin.

Parle-nous du travail de ton guitariste Denis Ferland. Qu’apporte-il à ce nouveau disque? L’idée de faire un disque seulement guitares/voix ne t’a pas intéressé?

Avec Denis on a adapté le show de la tournée du précédent album à une formule guitare-voix toute simple, j’avais beaucoup joué en formule piano-voix avec Marianne Trudel et j’étais curieux de voir si je pouvais trouver une formule aussi efficace avec la guitare.  Denis est un gars sensible avec une écoute extraordinaire, de plus il a une formation en guitare classique et est curieux et désireux de sortir des conventions habituelles, ce qui était nécessaire pour s’attaquer à mon répertoire qui sort des formules convenues de la pop.  Du coup après la tournée je lui ai demandé s’il voulait qu’on se fasse de petites séances, je voulais tester quelques nouvelles chansons en vue d’un prochain album et rapidement j’ai constaté que Denis y mettait beaucoup d’énergie et de cœur et qu’il amenait beaucoup d’eau au moulin au plan des structures, de la recherche des petits détails qui aident la musique à se marier au texte.  Je venais de réécouter un album guitare-voix de Maxime Le Forestier* que je trouvais génial et ça m’a donné le goût de tenter le coup pour faire un album guitare-voix complet avec Denis, les chansons sont venues rapidement.  L’album a été enregistré tel quel en studio, guitare-voix dans la même pièce.  Le problème c’est que Maxime Le Forestier avait choisi les titres de son album dans tout son répertoire sur une période de 30 ans, de mon côté il s’agissait de nouvelles chansons à une exception près (Le tapis), je trouvais qu’il manquait un peu de relief à l’album sur une écoute complète et que les gens manqueraient possiblement de repères, séparément chaque chanson se tenait bien mais comme je tenais à ce que l’album s’écoute de bout en bout facilement, on a décidé de greffer quelques instruments, en fait vraiment très peu.

De manière générale, que ce soit avec tes musiciens ou avec Blaise Mugabo, qui illustre joliment ton livret, leur donnes-tu des indications très précises de ce que tu veux ou tu les laisses aller?

Je travaille avec des créateurs et je laisse carte blanche, mes 4 albums on été enregistrés sans partitions hormis les accords de base, mes directives principales étaient toujours les mêmes: être au service du texte, ne pas refouler les idées et être sympathique avec tout le monde.   Je voulais un climat de travail agréable, je suis un timide et je m’exprime mieux quand je sens que les gens se sentent respectés.  Sinon je les laisse faire, je suis toujours présent et je ne fais que recentrer quand j’ai l’impression qu’on s’éloigne de l’essence du sujet ou que la gang est en train d’avoir un trip de musique seulement.  Quelques pièces du premier album «Bananaspleen» font exception, j’avais demandé à François Richard, le réalisateur de mes 3 premiers disques, d’écrire des partitions pour une section de hautbois, clarinette, basson, cor français, flûte sur quelques chansons, je l’ai laissé aller complètement sans directives, on avait déjà le squelette des chansons et je savais qu’il ferait des choix judicieux.

Pour le livret, j’avais déjà travaillé avec Blaise pour le 2ème album, je ne lui avais donné aucune directive à l’époque puisque j’avais choisi l’illustrateur par concours, les participants intéressés à illustrer l’album recevait 4 mp3 et soumettaient une pochette.  Après l’ébauche de la pochette je lui ai confié l’illustration des chansons, dès la première illustration j’ai compris qu’il était vraiment au service de l’esprit des chansons et je l’ai laissé aller.  J’ai fonctionné de la même façon pour cet album.

Tu as sorti ton deuxième album en France dans une réédition spéciale pour là-bas. Y retournes-tu encore parfois pour chanter?

Je n’y suis pas allé depuis 2012, en fait depuis la sortie.  Je cherche justement à me faire une petite équipe pour faire une tournée en 2017, des suggestions de bookers? ;0)

En terminant, un mot sur l’état actuel de la chanson francophone, ce qui t’allume, ce qui t’éteint? Qu’elle soit vieille ou nouvelle…

Bon c’est la question qui revient tout le temps, je crois que la chanson sera toujours présente, du fait que c’est un art qui demande peu de moyen pour être pratiqué, un peu comme le foot avec le ballon, la chanson c’est un cahier et un crayon, en quelques lignes tu as une histoire ou un sentiment d’isolé, même pas besoin d’instrument.  Alors il y aura toujours un ou une ado qui ressortira du lot et qui à force de travail fera son chemin et puis à toujours courir comme des fous on va se faire sauter le cœur et le réflexe de prendre le temps reviendra, c’est un mouvement de balancier que j’observe dans tout.  Pour ce qui est des artistes que j’écoute, je ne me suis pas attaché à beaucoup de nouveaux artistes, j’ai l’impression que plusieurs ne sont là que pour passer, ils font des propositions respectant tous les codes chansonniers et par la suite semblent avoir vidé leur boîte à idées ou être aigris car ce n’est pas payant.  Mon dernier véritable coup de cœur remonte à Vincent Delerm «Les amants parallèles», que je réécoute toujours avec bonheur, je trouve qu’il a réussi parfaitement l’exercice de l’album concept, tant au plan chansons que musiques avec ses pianos préparés.  Au Québec, je ne manque jamais les sorties de Philippe B, Jérôme Minière, Avec pas d’casque et Tire le coyote.   Et puis je ne rechigne pas à réécouter les vieux Souchon, Bashung, Gainsbourg… hmmm je constate que je n’ai pas mis une femme: Barbara!

Francis Hébert

*Excellent double album de Maxime Le Forestier, «Plutôt guitare» (2002) reprend ses classiques et ses nouveaux morceaux avec quelques-uns des meilleurs guitaristes acoustiques français.

Promenade

31 octobre 2016

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Voici vingt ans que Mathieu Boogaerts se promène dans la chanson. Au début, il marchait à pas timides. Il s’affirma avec l’album «2000» qui posait un premier jalon important. Puis il y eut «Michel» qui reste peut-être ce qu’il a fait de mieux à ce jour. Ensuite, il bifurqua avec l’énervant «I Love You», une erreur de mauvais goût. Heureusement, dès le disque suivant, il revint au minimalisme, à la douceur, à l’art du pointillé que nous aimons tant chez lui.

C’est dans cette veine de la nonchalance, du calme, que l’auteur-compositeur-interprète signe aujourd’hui «Promeneur». Hormis la pochette cartonnée aux couleurs kitsch, il s’agit d’une réussite, parmi les meilleurs opus du chanteur. Guitares effleurées, un peu de piano, deux violons, le velouté de la voix, les textes contemplatifs et interrogatifs… La mélodie chaloupée. Et toujours cette manière Boogaerts, qui avance avec légèreté, comme en apesanteur.


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