Ah, le mépris!

20 mai 2020

Jean-Claude-Vannier

Cet ouvrage est paru en 2018, mais on y vient seulement maintenant. C’est du lourd: une analyse et une biographie de l’arrangeur Jean-Claude Vannier, reconnu pour sa collaboration avec Serge Gainsbourg (Melody Nelson, ce sont eux!). Il arrange et compose depuis les années 60 en France. Sa palette est très riche et large. Il est même accessoirement chanteur. Et on n’a jamais oublié la splendeur qu’il a concoctée avec Jane Birkin

C’est tout cela qu’on avait hâte de redécouvrir, d’approfondir, surtout que l’éditeur, Le mot et le reste, est digne de confiance et nous a donné d’excellents essais sur la musique jusqu’à maintenant. En 2020, on peut compter sur lui.

Or, en parcourant «Jean-Claude Vannier, l’arrangeur des arrangeurs», on devient vite perplexe. Chez les auteurs et chez Vannier lui-même, on perçoit un snobisme et un mépris envers certains artistes, même ceux avec qui le musicien a collaboré! L’écriture du bouquin est parfois confuse et maladroite.

Il y a un chapitre consacré aux collaborations dites importantes dans l’oeuvre de Vannier (Nougaro, Brigitte Fontaine, Michel Jonasz, etc.), mais aussi un autre qui répertorie celles plus épisodiques. Dans cette section, sur 50 pages, les essayistes énumèrent environ une centaine de références les plus obscures, des 45-tours et artistes oubliés, même des spécialistes. Et c’est parfait, car c’est ce qu’on recherche dans un livre sur un artiste que l’on aime déjà depuis longtemps: connaître mieux, creuser le sujet.

Vannier a signé des arrangements pour Nino Ferrer? C’est à peine mentionné. Sans doute que c’est trop connu de tout le monde… Et avec Julien Clerc? Un de ses meilleurs albums en carrière, «Terre de France» (1974), a été fait avec Vannier… Pas un mot! Pas possible. On consacre près de 400 pages à l’oeuvre gigantesque de Vannier, et on ne parle pas de Julien Clerc? Ça ne peut pas être un oubli puisqu’ils ont fait un travail de recherche monumental… Incrédule, on a posé la question aux auteurs, voici leur réponse: «Lors de la rédaction de la biographie de Jean-Claude Vannier, nous avons cherché à présenter les différentes facettes de son travail, que ce soit l’arrangeur ou l’auteur-compositeur-interprète, mais nous avons parfois écarté des disques qui nous semblaient d’importance moindre, à l’image de cet album avec Julien Clerc. De manière générale, nous n’avons pas particulièrement mis en avant les chansons qu’ils ont pu enregistrer ensemble.»

C’est bien ce qu’on soupçonnait dès les premières pages du livre: le snobisme et le mépris ont encore de belles heures devant eux. Ça nous coupe toute envie de se pencher plus en profondeur, avec sérieux, sur un tel ouvrage. On se demande comment un éditeur réputé comme Le mot et le reste a pu laisser passer ça… Ça nous fait penser à l’ironie savoureuse et à la moquerie marrante d’un Jehan Jonas lorsqu’il chantait en 1968 Le snâob:«Il aim’ Gréco/À ses débuts, seul’ment». Ah, le mépris! N’est-ce pas, Alain Souchon?

Et on se prend à rêver de ce qu’aurait pu donner un livre sur Vannier écrit par quelqu’un comme Bertrand Dicale: passionné, méticuleux, amoureux de la culture populaire, et ouvert.

Belliard, pour la suite du monde

29 avril 2020

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Avec quelques mois de retard, paraît enfin le Tome VI des «Légendes d’un peuple» d’Alexandre Belliard, chez Les Disques Gavroche, conjointement avec Septentrion. Tout est là: gavroche, probablement pour saluer l’importance capitale du chanteur parisien Renaud. Et au verso du livre, on peut lire: «Édité et imprimé au Québec». Le chanteur vit au coeur de ses racines québécoises, et célèbre avec ses Légendes la francophonie de partout.

Dans une volume précédent, Belliard faisait chanter à Paul Piché: «Si l’indépendance n’est pas faite/C’est qu’elle sera toujours à faire». Émouvante confession, rêve frémissant. Dans ce sixième tome, Belliard rend carrément hommage à son aîné en lui consacrant toute une chanson, Enfin le printemps. Et ça nous chauffe la couenne d’entendre une pareille chose. À qui appartient le beau temps? Aux créateurs de cette trempe. Pour la suite du monde, on a besoin d’eux.

Tout au long des onze morceaux de ce disque, Belliard salue Pauline Julien, Leonard Cohen, Serge Bouchard, mais également Simon Bolivar ou Jeanne Mance. Le propos est certes éducatif, mais il en résulte d’abord et avant tout de bonnes chansons. On apprécie encore une fois le travail des musiciens, Hugo Perreault en tête. Parmi les invités spéciaux, notons Richard Séguin, Jorane, Daran et même Jean-Martin Aussant! Par contre, faire chanter des enfants, est-ce indispensable? Heureusement, ils ne sont pas là souvent et restent assez discrets.

Il ne faudrait pas oublier le bouquin, puisque c’est un livre/cd. Bel objet, richement illustré: dessins, manuscrit, photos. Écrit par Belliard avec la collaboration, pour un texte chacune, de Monique Giroux et Catherine Pogonat. On présente les chansons, on remet dans le contexte. Et le plus émouvant, c’est lorsque Belliard se raconte lui-même dans quelques pages autobiographiques. On a envie d’être dans ces scènes qu’il raconte sobrement.

En terminant, je vous propose mon entretien resté inédit avec le chanteur.  Réalisé en juillet 2019,  on y évoque sa nouvelle tournée, ses sources d’inspiration et sa manière de travailler…

Chansons régionales

Le Johannais Alexandre Belliard pose ses valises le temps d’une série de six spectacles thématiques. Avec Légendaires et immortels, il racontera en chansons folks-pop la grande épopée des francophones d’Amérique. Première escale : Les grandes espérances, avec Patrice Michaud en invité spécial.

En 2012, le chanteur lançait un premier album de «Légendes d’un peuple», original projet d’envergure, et qui se poursuivra dans les prochains mois avec un volume 6 (cet automne) et 7 (vers le printemps 2020). «Pour Légendaires et immortels, j’ai décidé de recouper par thématiques les chansons sur lesquelles j’ai travaillé depuis quelques années. Je vais regrouper des personnages. C’est la première fois que je fais ça, ce sera six spectacles différents. Parce que sinon, c’étaient toujours les mêmes chansons qui revenaient dans mes spectacles, avec les personnages plus flamboyants, alors que d’autres passaient sous le radar. Mais là, je voulais faire une fresque avec l’ensemble des personnages. J’habite à Saint-Jean maintenant, je voulais développer une résidence ici. J’avais envie de travailler localement. Je voyage beaucoup, c’est super cool d’aller chanter en Colombie ou au Mexique, mais c’est important aussi de parler au monde à côté, que tu côtoies, rencontrer les jeunes de la région.» Belliard célèbrera les personnalités johannaises avec, entre autres, une chanson sur le joueur de baseball et animateur Claude Raymond!

Pour le coup d’envoi, ce sera Les grandes espérances : «Ça raconte la fondation de la Nouvelle-France, de Montréal, de Saint-Jean… avec Champlain, qui est le premier Européen à avoir remonté la rivière dite aux Iroquois. Je vais parler du développement de la région à travers ces personnages-là, comme Charles Le Moyne, second baron de Longueuil, à qui appartenaient les terres de la Rive-sud et de la Montérégie pratiquement au complet… Parmi mes recherches, j’ai lu le livre « Regard sur 350 ans d’histoire de Saint-Jean-sur-Richelieu », il m’a donné un résumé de l’histoire locale : les nomenclatures différentes de la rivière Richelieu, la fondation des forts… ça va jusqu’à Gerry!», s’amuse-t-il en faisant référence au chanteur d’Offenbach! L’artiste se promène aussi dans la région pour s’inspirer des lieux, apprendre sans cesse : musées, bunker de Lacolle, fort de l’Île-aux-noix, etc.

«Dans la conception du spectacle, je voulais aussi impliquer la population. Alors j’ai donné cinq ateliers d’écriture auxquels j’ai convié les gens d’ici : on écrivait des chansons sur des personnages. Je passais deux heures par semaine avec eux, c’était vraiment cool. Mon objectif secret, c’était qu’un de ces textes-là se rende jusqu’au spectacle. Même si je ne pouvais pas leur dire tel quel, j’espérais avoir un texte, le mettre en musique et le chanter. Et c’est arrivé ! Il y en aura une ! Écrite par une citoyenne d’ici !» Mais on avance trop vite, car cette chanson sera interprétée seulement en mars, dans le cinquième et avant-dernier concert.

Au téléphone avec Alexandre Belliard, pas facile de garder une route bien balisée par des questions préparées d’avance : on bifurque, on revient, et on s’éloigne… Lorsqu’on lui recommande le bouquin «Apparence» d’un autre écrivain du coin, Jacques Boulerice, il se dit content qu’on le sorte un peu de ses obsessions historiques. Le chanteur ne se plaint pas, il en est heureux, mais il reçoit quand même beaucoup de suggestions de chansons, des biographies, etc. Des appels à témoigner. On le sait, mais on ne pourra pas s’empêcher d’y aller avec notre propre suggestion: Pierre Foglia. Notre immortel chroniqueur.

Pour Les grandes espérances, Belliard a convié Patrice Michaud à venir chanter Paul Chomedey de Maisonneuve, comme il l’avait fait sur Légendes d’un peuple – le collectif (2014). Michaud aura aussi l’occasion d’interpréter une chanson personnelle. On n’a pas demandé laquelle, ce sera une surprise.

Francis Hébert

Traversières

27 avril 2020

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Au coeur de ce quatrième disque de l’Acadienne Sandra Le Couteur, il y a toujours la pureté de la voix, qui en fait une alliée des grandes dames de la chanson française des années 50 et 60. Ces chansons traversières, elles se baladent sans souci des modes. Des textes poétiques, des mélodies que l’on fredonnera.

Éric Goulet revient dans le rôle du réalisateur, et c’est peut-être sa réalisation pour autrui la plus réussie en carrière. On savoure piano, guitare, violon, mandoline, l’enveloppe acoustique et douce. Quelques paroles sont signées Valéry Robichaud et la très belle couverture par Alexandre Robichaud, les deux fils de Sandra. D’ailleurs, notons au passage, car c’est important, la qualité de l’emballage cartonné du cd: joli, avec des paroles reproduites lisiblement.

Gilles Bélanger est toujours là. Pierre Flynn a composé la musique de Chanson de bord de mer. Luc de Larochellière fait son entrée. On découvre également d’autres auteurs ou compositeurs de talent. Il faudrait tous les citer. Dans cet album, tout est au service de la chanson. Celle qui est essentielle, et que Sandra Le Couteur continue de perpétuer depuis «La demoiselle du traversier», son premier opus paru en 2005.

Qu’elle en soit chaleureusement remerciée ici.

Plus de détails sur son parcours dans le billet que je lui avais consacré en 2015.

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Le distributeur officiel de ses cd se retrouve à cette adresse.

 

Fragiles beautés

26 avril 2020

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En 2017, Léonard Lasry faisait paraître «Avant la première fois», un album qui vaut la peine de s’y attarder, en dépit du kitsch de la pochette. À l’écriture des textes, il y retrouve sa complice des dernières années: la précieuse Élisa Point.

C’est un tandem émouvant, que l’on a plaisir à redécouvrir de temps à autre sur ce blogue. Certains trouvent que ce cru 2017 ressemble au Gainsbourg de la période anglaise. Possible. Mais nous, c’est surtout à William Sheller que nous pensons en écoutant chanter Léonard, ainsi que nous l’écrivions dans ce billet.

D’ailleurs, si les arrangements pop de ce disque nous plaisent, on a quand même une préférence pour le cd bonus où on entend les mêmes chansons mais dans des versions dépouillées. Lasry n’a pas besoin d’artifices: sa voix, ses mots et ses mélodies suffisent à séduire. Les bonus sont disponibles également en numérique sous le libellé «Après le feu des plaisirs», du titre d’une des plus belles chansons d’Élisa Point qu’il reprend justement.

Cet hiver, la parolière publiait «Le cinéma d’Élisa Point», avec des textes à elle, et des musiques et une réalisation de Lasry, conjointement avec Axel Wurthorn. Une série de belles chansons pudiques, en hommage aux artistes du grand écran. Fabuleuse idée! Catherine Deneuve, Cate Blanchett, Alain Delon, Jeanne Moreau, Romy Schneider, Jean-Louis Trintignant, Louis Garrel… Fragile beauté, murmurée…

Mention spéciale au dessin de Marc Le Gall qui orne la pochette et donne envie d’y entrer, comme une porte de cinéma de quartier…

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Chansons pour vieux pianos

10 avril 2020

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Marie Denise Pelletier fait revivre les chansons de Claude Léveillée. Dans un spectacle intimiste mis en scène par Serge Postigo, elle sera soutenue par deux musiciens, et on retrouvera l’ambiance des cabarets des années 60 (la fumée en moins). Entre la fragile douceur d’un vétuste piano et la voix puissante de l’interprète, l’émotion n’est jamais loin.

«Y’a pas tellement longtemps/vous vous rappelez au temps du guignol, de la dentelle/on se saoûlait le dedans de pathétique/C’était la belle époque du piano nostalgique». C’est avec Les vieux pianos que Marie Denise Pelletier débutait son album «Léveillée, entre Claude et moi» en 2017. Aujourd’hui, elle transpose ce répertoire sur scène. Ses souvenirs remontent à loin, aux années 60 : «Je suis la plus jeune d’une famille de cinq enfants. Mes grands frères et sœurs achetaient tous les disques de Claude Léveillée. La maison baignait dans son univers. C’est rentré, pas seulement dans les oreilles, mais dans le cœur, dans l’ADN. Il était une mégastar à l’époque, on l’entendait partout, même dans les classes, quand j’allais à l’école, les professeurs se servaient de son œuvre. Il a été un des piliers de notre chanson. Il était aussi beaucoup à la télévision, il écrivait des thèmes, il faisait de la comédie musicale.»

Une vingtaine d’années passent. La chanteuse a eu le bonheur de travailler avec lui : «J’ai eu le privilège de le connaître un peu. Il a même participé à mon spectacle hommage à la chanson québécoise en 1981. C’est ce que je raconte sur scène aujourd’hui : les deux Claude que j’ai connus. Celui qui, par sa musique, a bercé mon enfance. Et celui que j’ai par la suite rencontré, avec qui j’ai eu des très belles conversations.»

Sur scène, elle puise essentiellement dans ses oeuvres des années 60 où Léveillée faisait des chansons pour vieux pianos, dans un souffle proche des grands chansonniers français. Les mélodies qui s’inscrustent pour ne plus vous quitter : Ne dis rien ; Emmène-moi au bout du monde ou Soir d’hiver, sur un poème de Nelligan.

Elle confesse en riant qu’elle pensait à réaliser cet hommage depuis une décennie. Au centre du projet, il y a un musicien magnétique : Benoît Sarrasin*. De son doigté délicat, il porte ce répertoire avec grâce : «Ça fait presque quarante ans que Benoît est mon pianiste. Autant pour lui que pour moi, Léveillée a été une influence importante : c’était un grand pianiste, autodidacte d’ailleurs. Il m’a influencée par sa façon de chanter, d’interpréter.»

Elle a attendu longtemps avant de s’y mettre. Par peur, par angoisse ? «Pas du tout, lance-t-elle en rigolant. Il faut intérioriser ces chansons, les faire siennes. Il faut les respecter, mais aussi y apporter mon vécu, mon bagage, ma voix. Et si je l’ai fait, c’est aussi beaucoup pour que ne meurt pas ce magnifique répertoire qui est tellement riche, faire une passation afin que les plus jeunes puissent l’écouter.»

À écouter Marie Denise Pelletier chanter ces mots qui lui vont si bien, et Benoît Sarrasin jouer ces notes évocatrices, on ne peut espérer qu’une chose : que le disque et le spectacle engendrent des suites. Qu’il y ait toujours plus de traces tangibles des chansons de Claude Léveillée.

Francis Hébert

(pour L’Entracte de février 2020)

* On trouve le nom de ce pianiste écrit de toutes sortes de manières, y compris sur la couverture du cd. J’ai choisi de ne pas m’y fier. Je fais plutôt confiance à l’orthographe du disque hommage à Brel, sur lequel il officie.

Traversées (7)

25 janvier 2020

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Voilà, c’est ainsi que Jofroi termine son essentiel travail de réédition de ses albums originaux avec deux cd d’un coup. D’abord, le meilleur de toute sa carrière: «L’odeur de la terre» paru en 1978 (et non en 1977 comme l’indique la pochette). Ceux qui goûtent les arrangements dépouillés d’un Maxime Le Forestier sur l’opus «Saltimbanque» devraient se régaler ici dans cette formule acoustique: guitare sèche, contrebasse, accordéon, flûte traversière, violoncelle et saxophone. Une pépite folk.

L’amitié, la tendresse, les préoccupations pacifistes et écologistes sont bien là, mais sans lourdeur. C’est chanté et joué avec une grâce, un talent de tous les instants.

Sa seconde parution, «Mario si tu passes la mer» (1979), est plus étoffée. On doit les arrangements et la réalisation musicale à Jean-Claude Dequéant qui oeuvrait avec Yves Simon à la même époque.

Il s’agit d’un de ces rares disques que l’on aime de plus en plus, à chacune des réécoutes. La chanson éponyme est un émouvant salut à un ami québécois, Mario, toujours fidèle quatre décennies plus tard. Elle me rappelle celle de Claude Besson, Mon ami Pierre du Québec. Besson nous a quittés récemment, et il serait grandement temps qu’on réédite ses vieux vinyles pleins de sève bretonne.

Comme d’habitude, Jofroi reproduit les pochettes originales (quasiment) à l’identique, ce sont de beaux objets cartonnés, et on peut y retrouver une chanson d’amour pudique et poignante: Quartier d’soleil.

Deux dernières rééditions qui donnent envie de se replonger dans son recueil de textes et de souvenirs: «De Champs la rivière à Cabiac sur terre» (Éditions du Soleil). Et on n’oublie pas que Jofroi continue sa route, avec des nouveaux disques et spectacles qui valent très largement le détour eux aussi.

Son site officiel

Et sa chanson Julie, extraite de «L’odeur de la terre», avec en prime une faute malicieuse de grammaire, faite exprès!

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Parlant de beaux objets, il ne faut pas louper le livre/cd qu’a fait paraître Domlebo à l’automne. Ça s’appelle «Ensemble» et c’est comme un manifeste en chansons, avec un propos, un enthousiasme et un allant que ne renierait pas Jofroi.

À l’heure où on célébrait les cinquante ans de Woodstock, on ne peut s’empêcher de penser que l’utopie Peace & Love perdure, et que ces deux auteurs-compositeurs-interprètes s’entendraient à merveille sur une scène partagée. Citons le Québécois sur sa quatrième de couverture: «ENSEMBLE, c’est beaucoup une histoire d’amitié. Un lieu d’échange et de collaboration. Un projet qui n’a pas fini d’évoluer. Onze chansons qui nous ressemblent et nous rassemblent.»

Ainsi va Domlebo: lyrique et bavard incorrigible. Émerveillé. Plein d’espoir. À contre-courant de la morosité ambiante. Dans le livre, outre les paroles, chacun des morceaux est présenté, mis en contexte.

Les refrains sont accrocheurs, les musiques chaloupeuses, la ferveur contagieuse. Pour peu, on dodelinerait de la tête, et on battrait du pied. C’est d’une belle simplicité, faite pour les foules sentimentales et les autoproclamés grands naïfs. Naturellement, les réflexions sont (à peine) planquées entre les lignes.

Ça peut se découvrir sur sa page.

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Le premier album déchirant de Mano Solo, personne ne peut l’oublier. Idem pour celui de Monsieur Mono, «Pleurer la mer morte» en 2005. Ce sont des oeuvres gravées dans notre coeur pour toujours, comme des coups à l’estomac. Ça creuse et ça libère.

Monsieur Mono, c’est Éric Goulet, un important musicien, chanteur et réalisateur de la scène québécoise depuis bientôt trois décennies. Un autre de ses coups de maître, c’est l’album «La nuit dérobée» de son groupe Les Chiens.

Il publie aujourd’hui «Les sessions Piccolo» sur lequel il réenregistre avec une formation de cordes (le quatuor Esca) quelques-unes des chansons marquantes de son répertoire. Mono est au piano et au chant. La surprise, c’est la délicieuse Salomé Leclerc qui l’accompagne sur deux titres.

L’édition cd est faite pour la promo et les amis, elle est très minimaliste. Il vaut mieux attendre une possible version vinyle ou se procurer les mp3. L’enregistrement le mérite. On peut l’écouter sur cette page.

Rapatrier Vigneault

28 octobre 2019

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À l’époque, le double vinyle «Harmonium en tournée» n’était jamais sorti en cd, officiellement du moins. Dans un coin de la pochette dépliante, on découvrait le nom de Paul Dupont-Hébert, le gérant du groupe dans les années 70 ainsi que de L’Infonie. Ça fait cinq décennies qu’il est producteur artistique au Québec. Il avait commencé avec une boîte à chansons au milieu des années 60. Il a également été président de l’ADISQ.

Sa maison de production, Tandem, sort de luxueux et merveilleux coffrets de Gilles Vigneault. On vous avait déjà parlé du volume 1 l’an passé dans ce billet. Et voici que paraissent les volumes 2 et 3. Chaque boîtier contient 8 cd ainsi que tous les textes des chansons. Dans «Le chant du Portageur», on retrouve deux de ses meilleurs albums en carrière: «Du milieu du pont» (1969) et «Le voyageur sédentaire» (1970). Au menu également, un disque instrumental concocté par son pianiste et compositeur Gaston Rochon («Dans l’air des mots» – 1974).

Dans le troisième coffret, «Vivre debout», sont réunis plusieurs opus originellement parus en CD, de 1996 à 2018. Ça inclut les réenregistrements «Ma jeunesse», au détriment, hélas, du beau «Au bout du coeur» (2003). On ne trouvera pas non plus l’excellent microsillon «Les voyageurs» (1969), jamais réédité. Dans l’entretien qu’il m’a accordé, Paul Dupont-Hébert nous explique pourquoi.

Q: On ne peut pas s’empêcher de commencer en parlant d’Harmonium… Avec le temps, le rôle de Michel Normandeau a un peu été oublié. Pourtant, il a co-fondé le groupe, il a co-écrit certaines chansons avec Serge Fiori, il a été essentiel dans cette aventure…

R: Je crois qu’avec les années, Serge Fiori a recentré le projet sur lui-même, plutôt que comme membre du groupe. Il est devenu le Paul McCartney des Beatles. Michel a été un moteur important dans «L’heptade», je l’ai vécu… Michel était celui qui faisait écrire Serge. C’était son complice pour bousculer la création, pour renvoyer le ballon.

Q: Qui a eu l’idée de sortir les coffrets de Gilles Vigneault?

R: C’est moi. Gilles a une oeuvre multiple, un peu éparpillée. Certains disques n’étaient plus disponibles. Je les ai retracés, regroupés, remastérisés. Dans ces coffrets, j’ai voulu également reproduire les textes afin qu’ils soient rassemblés à un seul endroit. Il y a des vinyles qu’on n’a retrouvés qu’en France. On les a achetés sur Internet afin de ne pas les perdre.

Dans le processus, Vigneault était présent. Il a accepté le contenant, puis le contenu. Gilles est d’une grande générosité, il laisse beaucoup de place aux autres. Il m’a toujours dit: «Toi, c’est ton métier, tu le fais bien, moi j’ai fait le mien!» Il n’a pas cherché à s’immiscer dans la sélection, on a presque tout mis! Il y a quelques disques qui viennent de ses archives personnelles, comme «À l’encre blanche».

Il y aura un quatrième coffret l’an prochain avec son oeuvre pour enfants: les contes, les comptines et les berceuses.

Q: L’ordre de parution des vinyles n’est pas toujours respecté sur ces trois boîtiers…

R: Sur les deuxième et troisième coffrets, on a respecté l’ordre chronologique. Pour le volume 1, nous y sommes allés avec les plus difficiles à trouver parmi les anciens. Il n’existait que peu d’exemplaires. Ce sont les égarés. Dans ce format de coffrets, on ne peut pas mettre plus de huit cd.

Gilles a créé sa propre étiquette Le Nordet. Il est propriétaire de ses oeuvres. Sauf pour les années 60, qui appartiennent à Columbia (aujourd’hui Sony). Nous, on voulait regrouper celles du Nordet.

Q: C’est donc pour cette raison que le 33-tours «Les voyageurs» n’y figure pas… Espérons que Columbia/Sony le rééditera. Dans vos coffrets, on trouve deux albums instrumentaux…

R: On connaît Gilles comme auteur-compositeur-interprète, mais on tenait à mettre aussi de l’avant la qualité de ses compositions avec de très belles pièces instrumentales. Elles font partie de notre patrimoine. L’année prochaine, il y aura des spectacles hommages à sa musique.

Q: Producteur pendant cinq décennies, vous devez avoir des trésors dans vos coffres…

R: J’ai donné toute ma collection de vinyles à mon gendre. À une époque, j’avais la folie d’avoir tous les disques de chanson qui sortaient au Québec ou en France. Mon salon était comme un magasin de disques avec des tablettes à perte de vue, tout autour. J’en avais des milliers: Jacques Higelin, Olivier Bloch-Lainé, Claude Engel, Albert Marcoeur… Il y en avait tellement que parfois des chanteurs français venaient chez moi chercher un disque qu’ils ne trouvaient plus chez eux. Je gardais tout précieusement.

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Miossec, rescapé

13 septembre 2019

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Sur le chanteur breton, il y avait un bouquin de référence, mais il date de 2007: «En quarantaine», de Vincent Brunner. Il était temps d’en remettre une couche. Surtout quand on a tant fait tourner «Boire», «Baiser», «Brûle», «Finistériens» et «Ici-bas, ici même», ses plus puissants opus.

Avec «Miossec, une bonne carcasse», Thierry Jourdain signe non pas une biographie, mais une étude de l’oeuvre: les onze albums de l’artiste sont analysés, remis en contexte. De courts éléments biographiques sont évoqués, mais uniquement pour comprendre le parcours artistique. On fait appel à des témoignages d’artistes, de collaborateurs, de journalistes… On évoque des chanteurs, des auteurs. Une absence étrange: le groupe De Calm qui avait écrit en guise d’hommage la chanson L’envie d’écouter Miossec.

Mais le livre s’appuie surtout sur des entretiens de Jourdain avec Miossec. C’est la vision du Breton  qu’on nous offre ici. Rares sont les passages où Jourdain se permet d’émettre des réserves artistiques. Et pourtant, des disques ratés ou ennuyeux, Miossec en a commis quelques-uns. À lire cet ouvrage, on saisit pourquoi. C’est un bon portrait d’un rescapé de la chanson française. On a toujours vanté le côté incisif et ramassé de la plume de Miossec: Jourdain s’en inspire et va droit au but. En pleine lucarne.

Et puis il y a ce cher Henri Calet, un écrivain qu’admire Miossec. L’ouvrage de Jourdain s’ouvre sur une citation de lui, alors pourquoi ne pas extraire des mots du livre «Le tout sur le tout» pour terminer ce billet? On les puise dans notre répertoire personnel. «Et, pour ma part, il serait trop long de raconter comment j’ai gâché ma vie. Elle tombe déjà en ruine; c’est mon mortier qui ne vaut rien.»

Fabienne chantait toujours

20 juin 2019

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De Fabienne Thibeault, on retient ordinairement ses interprétations de Starmania (Le monde est stone; La complainte de la serveuse automate; etc) ou Ma mère chantait. Tous de la plume de Luc Plamondon!

Pourtant, la chanteuse est loin de se réduire à ça, et c’est une bénédiction que le producteur québécois Martin Duchesne réédite onze cd d’elle: neuf albums originaux et deux compils qui couvrent la période 1976-1984 (aussi disponibles en numérique), parus principalement chez Kébec-disc.

On doit à Duchesne, entre autres, une indispensable réédition de Georges Dor. Il y a quelques années, il avait promis à Fabienne Thibeaut de rééditer ses disques. Il a tenu parole, malgré l’état catastrophique et désespérant du marché musical. Ces onze cd sont offerts en tirage limité à 500 exemplaires chacun! Ils ne contiennent pas de livret, mais reproduisent la pochette originale des 33-tours. Bien sûr, c’est peu lisible, il faut se rabattre sur Discogs pour avoir des infos, mais c’est joli et graphiquement respectueux.

Ceux qui aiment la chanteuse populaire et ne craignent pas les arrangements parfois synthétiques des années 80 pourront retrouver ses deux meilleurs vinyles de ce courant-là: 1981 (Je suis née ce matin) et le suivant 1982 («Le blues à Fabienne»). On y dégote de très belles chansons, qui percent sous la production…

En 1982, elle publie également «Les chants aimés» volume 1 dans lequel elle reprend, sous des arrangements sobres qui semblent datés de vingt ans avant (tant mieux!), des airs traditionnels/folkloriques extraits du fameux recueil «La bonne chanson» de l’abbé Gadbois. C’est inusité et tout à fait réussi. Par contre, le volume 2 l’est beaucoup moins, ployant sous des arrangements plus lourds, trop à la sauce de l’époque.

On retrouve également son microsillon «Au doux milieu de nous» (1978) consacré exclusivement à Gilles Vigneault. Un hommage singulier grâce aux choix des titres et à l’environnement musical qui peut surprendre. Et quelle belle pochette dessinée par Jean-Christian Knaff-Luüd!

Mais là où les amateurs de folk-pop hippie kébécoise devraient tendre l’oreille, les soirs où Harmonium, Beau Dommage, Les Séguin et Gilles Valiquette ont trop tourné, c’est aux deux magnifiques opus que Thibeault a fait paraître pour lancer sa carrière en 1976-1977: Chez nous et «La vie d’astheure». Ils sont remarquables et épatants. À l’époque, Fabienne écrivait elle-même ses chansons (entre autres avec Pierre Hétu).

Qu’on puisse réécouter tout cela aujourd’hui, en cd, c’est un plaisir inespéré. Et on se dit que l’étiquette Kébec-disc avait un sacré catalogue, que plusieurs de ses vinyles n’ont pas été réédités (dont le fabuleux «Têtu» de Jim Corcoran)… Un jour, peut-être…


Site officiel de Propagande, le distributeur de ces rééditions.

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Laffaille, l’air de rien

12 juin 2019

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Il est malin, Gilbert Laffaille. Il nous présente son nouveau bouquin, «Kaléidoscope», comme une autobiographie, mais c’est beaucoup plus que cela. Il y reprend la totalité de ses textes de chansons, ses sketches et des inédits. Il raconte son parcours, avec humour, finesse, sans jamais trop s’appesantir sous l’émotion. Il le fait comme dans sa chanson du même nom: l’air de rien.

Mais là où il va plus loin, la tête ailleurs, c’est lorsqu’il fait des digressions, nombreuses et longues. Parfois, c’est heureux, lorsqu’il parle de ses confrères artistes, de l’art en général, des pratiques du métier. On sent sa gourmandise, sa passion. D’autres fois, lorsqu’il se lance dans des propos sociaux-politiques, on trouve que l’auteur a soudainement la plume un peu lourde… Et on se demande ce que ça vient faire dans un livre sur la chanson.

Mais il est comme ça, le sieur Laffaille: généreux, ouvert aux autres et au monde. J’ai déjà raconté dans un précédent billet le lien personnel qui m’unit à lui. C’est toujours avec un penchant subjectif que je fréquente son oeuvre. Elle s’enrichit aujourd’hui d’une pierre importante. L’éditeur Christian Pirot a fait un sérieux boulot: une mise en page élégante, un index des personnes et des chansons citées. La préface est de Philippe Delerm, à qui on doit, faut-il le répéter, une des meilleures chansons d’Yves Duteil (Comme dans les dessins de Folon).

J’ai demandé à Gilbert Laffaille de répondre à quelques questions par courriel.

1) Es-tu un grand lecteur d’essais sur la chanson et les chanteurs? Si oui, quels sont ceux que tu préfères?

GL: J’ai chez moi une bonne bibliothèque d’ouvrages sur la chanson, biographies, autobiographies, oui. Cela m’a toujours intéressé de connaître la vie des artistes qui ont fait ce métier et de voir le regard qu’ils portent sur leur carrière et sur la vie en général. Malheureusement très peu sont vraiment intéressants, à peine un sur dix. Même les plus grands artistes ne trouvent pas toujours la manière de parler d’eux (ou leur biographes). J’ai beaucoup aimé l’autobiographie inachevée de Jean-Roger Caussimon, les livres de Marcel Amont, celui de Kent, ceux de Claude Semal et de Michel Bühler et également la biographie de Marie Dubas. Quelqu’un comme Marie-Ange Guillaume écrivait bien sur les chanteurs avec intelligence, humour et perspicacité. Son « William Sheller » est excellent. Mais apparemment on ne lui demande plus ce genre d’ouvrage.

2) Ton livre a une forme morcelée qui, plutôt que de suivre strictement la chronologie de ton parcours, s’autorise de nombreux sauts dans le temps. En parallèle, tu republies tes paroles de chansons déjà parues chez le même éditeur. Parle-nous un peu de ces choix… Ne devait-il pas y avoir aussi, à l’origine, un cd ou dvd pour accompagner le bouquin?

GL: Les ouvrages précédents étaient des sélections, un choix, un florilège. Là il s’agit d’une intégrale comprenant également des inédits et des chansons écrites pour d’autres. Il y a effectivement un DVD qui a été tourné et un projet de réédition des disques vinyles. Tout devait coïncider mais ça n’a pu finalement se faire. Il y a des problèmes techniques, des questions de droits, et on ne peut pas passer son temps à attendre, il faut avancer.

3) C’est une autobiographie assez singulière dans la mesure où tu évoques ta vie, mais qu’à de nombreuses reprises tu t’accordes de longues digressions sur la politique, la géographie, l’Histoire, etc. Était-ce par pudeur? Par peur d’ennuyer le lecteur avec des détails trop intimes?

GL: Pas du tout, non! Je pense que je me définis autant, si ce n’est plus, par ma façon de voir le monde et d’en parler que par tel ou tel détail biographique plus ou moins intéressant. L’intimité je veux bien, ça ne me gêne pas, mais il faut que cela ait une portée générale sinon ce n’est que de l’impudeur. Je parle de ma vie personnelle chaque fois que cela a eu une incidence sur ma création, c’est l’angle choisi. N’oublions pas: « Les dessous chic c’est ne rien dévoiler du tout » …

4) Tu parles dans ces pages de nombreux artistes que tu apprécies, des musiciens avec qui tu as collaboré, de tes proches qui t’ont inspiré des chansons et soutenu dans ta carrière. J’aimerais qu’on s’attarde sur l’arrangeur Jean Musy avec qui tu as fait ton deuxième album «Nettoyage de printemps»… Comment en es-tu venu à collaborer avec lui? À mon sens, c’est un disque très réussi, mais seule la face B a été rééditée en CD…

GL: J’ai rencontré Jean Musy car il travaillait avec mon amie Isabelle Mayereau. Nous nous sommes bien entendus et il a réalisé un beau travail. À l’époque il était extrêmement demandé, à la mode, et je pense que malheureusement il n’a pas pu me consacrer le temps qui aurait été nécessaire. Ce qui s’est passé en revanche par la suite avec Christian Chevallier. Avec le recul on voit les choses différemment. J’ai toujours travaillé avec de grands musiciens. Après, ce qui change, ce sont les conditions de production, l’argent, le temps, la disponibilité de chacun, la rencontre humaine. Ce sont finalement ces choses-là qui font la différence, quand on a la possibilité de prendre le temps de se connaître, d’approfondir, pas simplement d’assurer les séances d’enregistrement en un laps de temps limité.

5) Tu as eu pendant une vingtaine d’années des chansons qui tournaient à la radio, la presse spécialisée a toujours été de ton côté, tu passais même à la télé. Tu expliques pourquoi et comment le vent a tourné. Maintenant, j’ai lu dans un article récent sur ton livre qu’il faudrait que ta discographie soit disponible sur les plateformes numériques. Mais à l’ère où les gens écoutent des chansons en streaming, avec des vidéos YouTube, les chanteurs comme toi ne doivent à peu près rien toucher en redevances, non? Comment continuer sa vie d’artiste si même les mélomanes qui vous aiment se contentent du numérique?

GL: La question posée est: comment gagner sa vie ? Effectivement aujourd’hui elle se pose. Il y a une question d’âge, d’ambition. La problématique n’est pas la même si l’on a 20, 30, 40 ou 70 ans. Si l’on débute ou si l’on va vers la fin. L’état des lieux actuel, les conditions de production, de diffusion, le manque de bénéfices réalisé par les CD, les concerts, les DVD, ont évidemment des répercussions sur la création et la motivation. Même si l’on n’exerce pas ce genre de métier par appât du gain. Il ne m’est plus possible de passer des centaines d’heures sur l’écriture, la composition et l’élaboration d’un disque dans l’état actuel du marché, de l’écoute, voire de la compréhension, sachant que la plupart des programmateurs n’accueilleront mon travail qu’avec un petit sourire condescendant. Pour répondre à ta question « Comment continuer sa vie d’artiste ? », je crois que pour des gens comme moi ce n’est plus tellement possible. C’est pour ça que j’ai fait un livre et pas un disque. Ou bien si, l’on peut: en chantant bénévolement ou en se produisant à perte. Ou par plaisir.

6) Tu tournes désormais en formule piano/voix, qui te permet de voyager plus léger, d’amortir les frais et… de changer d’air musicalement. Mais dans ce cas, pourquoi ne pas tenter des spectacles guitare/voix, où tu serais seul ou accompagné d’un guitariste?

GL: Oui, pourquoi pas ? Le piano est un orchestre à lui tout seul. Mais pour le remplacer sur mon répertoire il faudrait deux guitares – ce qui repose la question de la rentabilité – ou bien avoir des chansons qui supportent d’être jouées à une seule guitare. Ce n’est pas évident. Même chez Félix Leclerc ou chez Georges Brassens la guitare n’est jamais seule. Je trouve cependant que Thibaud Defever y réussit très bien. Dick Annegarn et Sanseverino aussi. Il faut être un instrumentiste parfait, parvenir à une complète indépendance des mains et de la voix. Mais on peut aussi avoir envie de faire quelque chose de ses bras, de ses jambes… Jacques Brel, Gilles Vigneault, Jean Guidoni, Les Frères Jacques!

7) Personnellement, je rêve d’une suite à «Tout m’étonne», un volume 2 de réenregistrements, toujours avec Michel Haumont aux guitares et arrangements. Ce serait l’occasion de revisiter de bonnes chansons oubliées… Dans un monde idéal, ça t’intéresserait?

GL: Oui bien entendu. Je ne suis jamais satisfait. J’aurais toujours envie de tout refaire. Mais la perfection n’existe pas. On ne peut que tendre vers un idéal inaccessible. Les potiers traditionnels japonais le savent bien qui laissent exprès un grain de sable sur leurs merveilles: on ne rivalise pas avec la Création. L’humilité est la mesure de l’homme. Ou devrait l’être… Un de mes projets fous – qui ne verra pas le jour – serait d’enregistrer un album avec une seule chanson! Dans douze versions différentes avec douze arrangements originaux. Plutôt guitare, plutôt piano, plutôt accordéon, électrique, acoustique, symphonique, minimaliste, slamé, rock, latin, ethnique, avec ambiances électro-pop, etc. Je crois que cela ne s’est jamais fait. Ce serait très intéressant. Il n’y a pas de version idéale. On peut aimer le caviar et les choux à la crème, les carottes râpées et l’agneau de sept heures, tout dépend du moment!

8) Internet me dit que tu as 71 ans. «Le jour et la nuit» est paru en 2013. À moins d’un revirement de situation dans le monde de la musique, ce sera vraiment ton dernier opus original?

GL: Franchement je crois que oui. C’est un tel travail, un tel investissement… Le manque d’intérêt des « grands » médias vis-à-vis de mon dernier CD « Le Jour et la Nuit » aura été à cet égard déterminant. À l’heure actuelle ce que je sais faire, ce que je voudrais faire, ce que j’aime faire, n’intéresse ni les éditeurs ni les producteurs ni les médias. L’écriture, les mots, les mélodies, le propos n’ont aucune importance. Il faut des chiffres. Si je vends beaucoup je suis un grand poète et un auteur essentiel. Sinon… Nous sommes nombreux dans ce cas. Le public n’a donc plus accès à une part importante de la création artistique. Ne lui parvient plus que ce qui a été prévu pour, formaté, estampillé. Cette logique sévit malheureusement dans tous les domaines. Le phénomène « grand public » s’étend partout, cinéma, théâtre, roman, humour, chanson… mais aussi nourriture, vêtements, produits de consommation. Tout est en voie de formatage.

9) Imagines-tu écrire d’autres bouquins? Sous quelles formes?

GL: Sans doute. Présentement je vais m’occuper de mes contes pour enfants et aussi de mon théâtre. Mais il n’y aura pas de « Kaléidoscope 2, le Retour » !

 


Gilbert Laffaille, Kaléidoscope, Christian Pirot, 2019

Distribution France: Les Belles Lettres.
Au Canada: Dimedia dlocas@dimedia.qc.ca

 

 

 


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