L’art de rééditer (1)

27 juin 2016

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Vous le savez peut-être, j’adore les rééditions. Quand on déterre des trésors musicaux, ça permet la transmission. Le patrimoine s’enrichit.

Or, il faut que ce soit fait avec beaucoup de doigté, de méticulosité. Deux parutions d’Audiogram méritent qu’on s’y arrête. On se serait attendu à mieux de la part d’une maison de disques généralement de haute tenue. Lorsqu’elle a repris une partie du catalogue de Jean-Pierre Ferland, elle a publié une nouvelle édition (étiquetée «remastérisée») du classique «Jaune». C’est celle-ci qui circule partout désormais, comme l’édition de base. Par contre, ce qu’on ne mentionne pas, c’est qu’il s’agit en fait de la version remixée d’abord parue en 2005 dans le coffret anniversaire chez GSI Musique (lire ma critique de l’époque ici). On pense s’acheter le disque original, mais c’est un remix, avec un passage où Ferland refait sa propre voix… Dans le coffret de 2005, au moins, on proposait les deux versions. Il faudrait donc idéalement dénicher ce joli boîtier jaune ou la première édition cd qui, elle, ne sera pas remastérisée ni remixée… Car si remastériser nettoie le son, le rend plus net (ce qui est bénéfique), le remix modifie l’œuvre, changeant l’expérience d’écoute en donnant plus ou moins d’espace à tel ou tel instrument, à la voix, etc. Ça peut être intéressant comme un bonus, mais pas pour remplacer – comme c’était hélas le cas aussi dans l’intégrale Beau Dommage, pourtant une référence en la matière.

Second exemple, le coffret triple cd de Claude Léveillée qu’Audiogram vient de mettre sur le marché : «Mes années 60, 70, 80». Au verso, on précise bien qu’il s’agit d’une réédition des albums parus entre 1993 et 1996 (jadis vendus séparément). Mais ce qu’on ne dit pas sur la pochette et qui pourrait en berner plusieurs, c’est que ce sont des réenregistrements que l’artiste a effectués au début des années 90. En fait, c’est plus complexe, car la galette «Mes années 70» semble plutôt contenir les morceaux dans les versions originales, avec des orchestrations entre autres de Gérard Manset ou Paul Baillargeon. Et précisons que sur ces réenregistrements, Léveillée ne chante plus vraiment, qu’il récite plutôt. De plus, le Québécois y va dans des sons synthétiques, des claviers. Mentionnons aussi que ce boîtier contient bien un livret avec les paroles, mais pas de texte de présentation. Que ceux qui voudraient retrouver ses classiques des années 60 dans leurs habits d’origine aillent plutôt du côté du double cd de la collection «Émergence».

Qu’on publie des réenregistrements est une chose, mais qu’on ne le mentionne pas clairement sur la pochette en est une autre… Claude Léveillée mériterait un tout autre traitement. Ce qu’il a fait dans les années 70 est excitant et aventurier. Les amateurs de chanson française audacieuse pourraient être très surpris. On a un échantillon dans «Mes années 70», mais on en voudrait davantage. En France, ils ont des collections «4 albums originaux» ou les «essentiels» qui réunissent les plus importants disques originaux d’un chanteur. Il serait temps qu’on importe l’idée. Ils sont peu coûteux et rassemblent des œuvres dans leur forme d’origine avec la reproduction de la pochette.

Est-ce la petitesse du marché québécois qui fait que plusieurs de nos plus grands artistes n’ont pas encore eu droit à leur intégrale cd? La totale de Jim & Bertrand (quatre microsillons!) ou de Plume Latraverse, ça ne serait pas chouette?

Anne & Sylvie

7 juin 2016

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Ces temps-ci, on remet le nez dans les poèmes, on les met en musique et on les chante. Citons Gaston Miron avec le collectif des «Douze hommes rapaillés» qui avait obtenu un bon succès critique et populaire. Ne passons pas sous silence le très réussi Thomas Hellman chante Roland Giguère ou l’inégal mais courageux cd de Steve Veilleux consacré à Gérald Godin. Sans oublier l’immense et fragile Chloé Sainte-Marie dont on avait souligné ici la dernière parution, le livre-disque «À la croisée des silences».

(Petite parenthèse, amis chanteurs, il faudrait penser à sortir vos livres-disques également en cd régulier, pour tous ceux qui veulent seulement écouter des chansons, pas les lire en grand format, surtout à ce prix.)

Au tour de Sylvie Paquette qui délaisse le temps d’un album ses paroliers habituels pour nous plonger dans la poésie d’Anne Hébert, décédée en 2000. La chanteuse avait mis en musique des poèmes dans le dernier Chloé Sainte-Marie, elle chantait déjà Marine de l’écrivaine québécoise dans son précédent opus. Avec «Terre originelle», Sylvie s’immisce dans les textes d’Anne et les fait résonner superbement de sa folk-pop caressante, sur des arrangements et une réalisation discrètement admirables d’Yves Desrosiers et Philippe Brault.

Contrairement à Brassens, Ferré ou Ferrat, qui remaniaient les poèmes pour les faire entrer dans le format de la chanson populaire, Sylvie Paquette est plus timide. Nous demeurons ainsi dans la chanson poétique de haute volée, mais qui ne risque pas de descendre dans la rue ou de s’envoler sur les ondes radiophoniques. Comme pour Hellman-Giguère, nous restons dans l’intimité du cénacle. «Terre originelle» est néanmoins un jalon important de la poésie chantée, qui a un cousinage certain avec le Saint-Denys Garneau du groupe Villeray. Des artistes à jamais liés, entrelacés, que le torrent emporte jusqu’à nos oreilles séduites.

Séduits, nos yeux le sont également par la très belle pochette, les illustrations et le design graphique élégants de Mathilde Corbeil.

Mélodies anarchistes

20 mai 2016

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Il y a une vingtaine d’années, le vinyle tombait en désuétude et on pouvait arpenter les disquaires d’occasion à la recherche de trésors. Et on en trouvait encore, à des prix dérisoires. Un jour, au hasard, j’ai mis la main à Montréal sur le premier album de Gérard Pierron, attiré par la pochette où figurait la photo d’un vagabond de dos, par les titres, je ne sais quoi… J’ai posé l’aiguille dans le sillon du 33-tours et… J’ai entendu la voix de ce gars, les premières notes entêtantes, et je savais déjà que le choc serait fort. Il l’a été, et dure encore deux décennies plus tard. Ça s’appelait «La chanson d’un gâs qu’a mal tourné», sur lequel on pouvait entendre les textes anarchistes du poète français Gaston Couté (1880-1911). Chantés par Pierron et dits par Bernard Meulien. Une puissance, une originalité. La langue résonnait du patois beauceron qui ressemble étrangement au joual du Québec.

Naturellement, une telle merveille n’était pas rééditée en cd. Il fallut attendre. Longtemps. Très longtemps. Saravah avait annoncé la parution d’un coffret de Gérard Pierron autour de l’oeuvre de Gaston Couté il y a une quinzaine d’années. Ça ne s’est jamais fait. Par bonheur, Frémeaux & associés a pris le relais.

C’est une rétrospective, pas une intégrale, avec ce que ça comporte de choix parfois discutables. Mais globalement, c’est un concentré de chansons poétiques pleines de révolte et de désespoir, dont le souffle lyrique rappelle le «Il n’y a plus rien» de Léo Ferré. On s’en prend plein la gueule. Et on en redemande. Le boîtier contient 3 cd et couvre la période 1977-2008.

Sont repris quasi intégralement les deux premiers microsillons de Gérard Pierron, son enregistrement en public de 1992 et celui de 2008 où il est accompagné sur quelques morceaux par son vieux complice Bernard Meulien ou de la Québécoise Hélène Maurice. Toutefois, on remarquera qu’une erreur se trouve sur le cd 3: la très belle chanson «Le patois de chez nous» y figure mais on a oublié de noter le titre sur la pochette, ce qui crée ensuite un décalage (19 titres sur le cd, et non 18).

Ce sont des détails qui n’entachent pas la joie de retrouver les chansons de cet artiste majeur qu’est Gérard Pierron, et cet auteur cinglant qu’était Gaston Couté. Comme toujours, l’éditeur a soigné sa besogne et offre un livret de 28 pages avec le coffret, incluant une courte bio, des témoignages, des photos, des textes du poète… À noter que le joli et expressif dessin de couverture est signé René-Claude Girault.

Frémeaux a aussi réédité récemment le cd thématique de Pierron «Chante vigne, chante vin» avec en prime, par rapport à l’édition originale de 2000, une reprise de L’âme du rouquin de Léo Ferré. Sur cette galette viticole, on peut entendre un des titres les plus enivrants de tout son répertoire: La fin de l’aventure.

On espère que l’éditeur ne s’arrêtera pas en si bon chemin et reprendra intégralement les troisième et quatrième 33-tours de Pierron qui contenaient des perles qu’il serait dommage de laisser englouties sous le vinyle.

Couté ne faisait pas que vociférer contre les injustices sociales. On peut écouter ici une chanson d’amour cruelle et poignante de Pierron-Couté: Les cailloux. Mais il ne faudrait pas non plus oublier que Gaston Couté continue d’intéresser les générations plus jeunes. À preuve, cette splendide version de son texte Jour de lessive, chanté par Elie Guillou (le fils du chanteur breton Gérard Delahaye).

La chanson perdue (2)

18 mai 2016

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Poursuivons cette rubrique inspirée par celle des confrères de Crapauds & Rossignols. Aujourd’hui, l’écrivain-voyageur suisse Nicolas Bouvier. Dans «L’usage du monde» (1963), en balade du côté de la Serbie, on peut lire ceci à la page 47:

«Quand ce fut terminé, il se leva et se présenta à la ronde avec beaucoup d’aisance; il voulait chanter lui aussi, des chansons hongroises. Il relevait le gant, il daignait concourir. Nous n’avions plus de bande? aucune importance; c’est juste chanter qu’il voulait. Il défit la brisure de son col, posa les mains sur son chapeau et entonna d’une voix forte une mélodie dont le déroulement, absolument imprévisible, paraissait, une fois qu’on l’avait écouté, parfaitement évident. La première parlait d’un soldat qui au retour de la guerre se fait pétrir une galette «blanche comme la chemise de cet homme», la seconde disait:

-Le coq chante, l’aube apparaît
Je veux à tout prix entrer dans l’église
Les cierges brûlent depuis longtemps déjà
Mais ni ma mère ni ma soeur ne sont là
On m’a volé les anneaux de mariage…

Tout à sa chanson, le vieux prit un visage lamentable pendant que les Tziganes se balançaient en ricanant, comme s’ils étaient pour quelque chose dans cette disparition.»

Du sépia plein la guitare

4 mai 2016

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Les lecteurs les plus attentifs de ce blogue auront remarqué que je ne m’attarde plus aux mauvaises parutions, celles qui sont désespérément à la mode, font frémir la critique l’espace d’une saison. On pourrait toucher deux mots du Renaud fraîchement sorti, et qui n’est pas aussi bon ni mauvais qu’on le prétend. Il faut bien s’y connaître dans l’oeuvre qui renaude, et trier honnêtement. Il contient quelques chansons très belles comme La vie est moche et c’est trop court; Les mots; Héloïse. Quelques mauvaises aussi, comme jadis il avait commis les dérisoires Baltique ou J’ai retrouvé mon flingue, voici Ta batterie; le titre caché slamé ou J’ai embrassé un flic. À propos de celle-ci, la première musique que lui avait offerte son compositeur Michaël Ohayon était plus lente, bien meilleure. Mais Renaud a insisté pour qu’il en change…

On pourrait s’émerveiller du Richard Séguin 2016, «Les horizons nouveaux». Il est excellent. Depuis «Appalaches» en 2011, l’artiste est à son meilleur: mûri, dépouillé, pur. Le folk qu’il pratique désormais lui va à ravir.

C’est un hasard dans mes choix, mais les nouveautés de Renaud et Richard Séguin trônent au sommet des ventes.

Autre retour en force, plus confidentiel celui-là, c’est Guillaume Arsenault. Au moment de la parution de son deuxième cd, j’écrivais ceci dans les pages de l’hebdomadaire Voir le 21 décembre 2006: «Ce second disque du Gaspésien Guillaume Arsenault a des parfums de mer, de marées, des langueurs de contemplatif amoureux de la nature, sans mièvrerie. Ébéniste et voyageur, il rappelle malgré son jeune âge les belles heures des vieux chansonniers québécois ou des chanteurs poétiques français d’une autre époque (Jean-Marie Vivier, Jacques Douai) qui fabriquaient de solides chansons, à l’instar ici de Soldat ou Le nez à la fenêtre. Mais là où se démarque Arsenault, c’est dans l’attention qu’il porte à l’enrobage musical: la rondeur et la chaleur de l’acoustique, avec plein de petites trouvailles. Ces cordes de guitares qui vibrent, en suspension. Ça crée un écrin propice à ses textes «couleur framboise», pour reprendre le titre d’un de ses plus beaux morceaux. Un artiste à suivre de près.» (3, 5 / 5)

Et c’est ce gars-là qu’on retrouve enfin avec son cinquième opus, «De l’autre côté des montagnes», après deux disques qui nous laissaient perplexes dans lesquels il tentait de se «moderniser» du côté de la pop, de l’électro et du… slam.  Mais en 2016, Arsenault revient à ce qu’il sait faire le mieux: du folk intime. Sous une belle pochette sépia, les chansons émouvantes reviennent, et ça fait un bien fou: De l’autre côté des montagnes;  Les jours de pluie; Rappelle-moi; Une guitare, une valise; Dors comme une montagne; etc. Comme chez Renaud, on saute quelques morceaux moins réussis.

Mais comme chez Séguin, on se dit qu’on tient là une pièce majeure de leur répertoire, née loin des métropoles, dans les Cantons-de-l’Est pour l’un, en Gaspésie pour l’autre, là où ils vivent, les pieds dans la terre, peu importe l’air du temps.

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Un extrait du Guillaume Arsenault est en écoute ici

Une semaine à la campagne

29 avril 2016

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Sept jours en mai, collectif (Spectra musique)

D’emblée, le mélomane sourit tellement ce nouveau projet est excitant et prometteur. Pour «Sept jours en mai», dont le disque vient juste de paraître, on a réuni sept artistes afin de créer et d’enregistrer un album de nouvelles chansons en une semaine. On y retrouve Michel Rivard, Mara Tremblay, Luc de Larochellière, Éric Goulet, Gilles Bélanger ainsi que le duo Ariane Ouellet et Carl Prévost des Mountain Daisies.

À notre ère moderne, les chanteurs peuvent désormais rester tranquillement chez eux et bidouiller seuls un album de bonne qualité sonore et technique. La technologie a démocratisé l’art de l’enregistrement. Il n’est plus nécessaire d’avoir de gros moyens financiers et le soutien d’une maison de disques. On a ainsi vu une génération d’artistes habitués à tout faire eux-mêmes, en oubliant que la création peut être un joyeux bordel collectif, que l’échange peut être fécond, pousser l’individu plus loin ou simplement ailleurs. Les riches heures de la musique des années 60 et 70 étaient souvent des aventures à plusieurs.

Le producteur québécois Spectra a peut-être senti qu’il était temps d’insuffler un peu de collectif dans notre époque individualiste. Au cours des dernières années, on lui doit les trois volumes des «Douze hommes rapaillés» pour saluer Gaston Miron, un hommage à Jacques Brel qui faisait appel tant à Diane Tell qu’à Paul Piché, sans oublier le réjouissant «Légende d’un peuple – le collectif» autour des chansons historiques d’Alexandre Belliard ou «Fioritudes» autour de Serge Fiori.

Avec «Sept jours en mai», on se rend à la campagne, dans un chalet/studio d’enregistrement de Valcourt. On laisse le hasard s’amuser. Les chanteurs sont invités le matin à piger le nom de leur partenaire de création ainsi qu’un thème ou quelques mots. Chacune des trois équipes ainsi formées disposent de trois heures pour écrire une chanson ensemble. Après le dîner, on remet ça, avec de nouveaux camarades. Trois heures, un morceau. Après trois jours et demi, on a un baluchon de 21 nouvelles chansons, dont 14 se retrouvent aujourd’hui sur le cd. Car pour le reste de la semaine campagnarde de mai 2015, on les enregistre tous ensemble, on fait des chœurs ou on joue sur les œuvres des consoeurs et confrères.

L’environnement sonore est essentiellement acoustique, avec une touche de pop, un peu de folk, un soupçon de country. Il faut souligner la réalisation d’Éric Goulet qui donne à l’ensemble quelque chose de cohérent, une énergie festive qui rappelle parfois Beau Dommage. On doit d’ailleurs à Michel Rivard deux des plus belles réussites de l’opus (Les feuilles mortes ne volent qu’une fois, écrite avec Goulet et Les amoureux de l’urgence avec Mara Tremblay).

La bande parcourra bientôt les routes du Québec pour nous faire entendre ce répertoire encore frais, revitalisant l’esprit communautaire.

Francis Hébert

(pour le mensuel L’entacte; mai 2016)

Court documentaire vidéo pour voir les décors du projet dans ce lien

Le chien et le guitariste jazz

13 avril 2016

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En 2012, le troisième album («Sans abri») de l’auteur-compositeur-interprète québécois Moran décevait, et on se rêvait en directeur artistique pour lui indiquer quelques  conseils. Dans ce billet du 14 novembre, on écrivait ceci: «Je dirais enfin à Moran qu’il a beaucoup de talent, et que s’il avait laissé Sans abri à l’état de maquettes, il n’en aurait été que meilleur. Suggestion pour la prochaine fois: demande à ton guitariste Thomas Carbou de sortir ses guitares sèches, mettez-vous face à face, juste tous les deux, devant des micros. Enregistrez, mixez, servez chaud.»

«Le silence des chiens», son quatrième opus, vient d’arriver. En exergue, une citation de Léo Ferré nous rappelle que Moran a déjà consacré un spectacle hommage à son aîné. Et on ne peut que sourire quand on voit que ce disque a été enregistré quasiment seul en tête-à-tête avec le guitariste jazz Thomas Carbou, un interprète occasionnel de Serge Gainsbourg.

Dans ces nouvelles chansons, le ton est confidentiel, littéraire, amoureux, brûlant de désir. Mais pas qu’acoustique. Moran et Carbou se partagent la réalisation, les guitares acoustiques et électriques, et entremêlent discrètement leur voix. Quelques touches de claviers et de programmations s’insèrent subtilement dans l’ensemble, sans en dénaturer le parti pris dépouillé. Les deux amis ont fait la gageure de l’épure, et signent une oeuvre exigeante, belle, ensorcelante, à apprivoiser doucement.

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Moran, Le silence des chiens (Ad Litteram)
Court extrait disponible ici

 

 

Guy Béart, les très vieilles chansons de France

11 avril 2016

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Voilà une biographie admirable, qui va directement à l’essentiel: expliquer qui était Guy Béart pour mieux comprendre son oeuvre. Ça paraît simple, mais ça ne l’est pas. L’auteur, Baptiste Vignol, est un véritable amoureux de la chanson, doué d’une plume fine et parfois assassine. Il avait depuis longtemps le projet de ce livre, il avait réalisé un long entretien avec le chanteur (reproduit en annexe). Il y travaillait bien avant que Béart nous quitte en septembre 2015.

En 250 pages, d’une écriture passionnelle, Vignol raconte les chansons de Béart, ses émissions télé (dont la fameuse Bienvenue à, qu’on voudrait voir reprise en dvd ou rediffusée afin de pouvoir enfin la voir!), son extravagance parfois agaçante, ses coups de gueule, son obsession des femmes. Le biographe a interrogé des proches du chanteur ainsi que des gens des médias. Ce souci du détail est presque toujours au service du but premier: mieux saisir la richesse de l’oeuvre béartienne. Et donner le goût de se replonger dans ces très vieilles chansons de France qui posaient sur la société un regard acéré, moqueur, tendre ou désespéré. Mission accomplie. Et mention spéciale à la splendide photo de couverture, signée Alain Sadoc. On trouve également une discographie détaillée,  ainsi qu’une liste des principaux passages télévisés de l’auteur-compositeur-interprète.

Maintenant, il reste à faire un gros boulot de réédition des disques de Guy Béart. Non plus de simples compilations, mais une intégrale cd. Ça s’impose.

La chanson perdue (1)

25 mars 2016

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Sur leur blogue, mes confrères de Crapauds & Rossignols ont une rubrique «La chanson pêchée à la ligne» dans laquelle ils citent l’irruption d’une chanson ou d’un chanteur dans un bouquin, de préférence littéraire. J’ai trouvé l’idée si belle que j’en ouvre une à mon tour, que j’intitulerai «La chanson perdue», en référence à un titre de Pierre Mac Orlan & Philippe-Gérard chanté par Germaine Montéro et Yves Montand. Commençons donc par Paul Léautaud qui note dans son journal le 13 mai 1920:

«Je me souviens très bien de cette maison, au no 14, où une locataire chantait chez elle, fenêtre grande ouverte, sans se montrer, une romance à la mode qui me revient, et que j’allais écouter, immobile sur le trottoir.

Le rossignol, Mignonne, n’a pas encore chanté
Brune joli-ie
Ô mon ami-ie
Ô mon ami-ie
Ce n’est pas l’heure des adieux
Laisse-moi vivre
Que je m’enivre
Que je m’enivre
De tes jolis yeux bleus.
» (p. 332)

Les soeurs Boulay: la Gaspésie comme si vous y étiez

20 mars 2016

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Photo :  Eli Bissonnette et Jeanne Joly

Les deux Gaspésiennes s’amènent avec un deuxième album sous le bras, le très réussi «4488 de l’Amour». Comme on les aime: pétillantes, tendres, éblouissantes de fraîcheur, rigolotes. Un vent original dans la chanson francophone.

Les soeurs Boulay ont déboulé dans nos vies et nous ont tout de suite séduits avec «Le poids des confettis» en 2013. Stéphanie et Mélanie. Ces guitares folks, avec une touche country, cet enthousiasme contagieux, l’humour, l’accent joual teinté de Gaspésie, avec des expressions, des prononciations bien à elles. On rit, certes, mais on s’émeut aux larmes avec des chansons comme Mappemonde ou Sac d’école. On craque. Impossible de résister. Mélanie, la cadette, revient pour nous sur les débuts du duo: «On chantait ensemble quand on était jeune, Stéph’ pis moi. Ma belle-mère nous disait qu’on devrait vraiment chanter ensemble, que ça marcherait, mais nous autres, on ne voulait rien savoir. On avait besoin de vivre chacune nos expériences.» En 2009, Stéphanie avait déjà fait paraître un maxi solo de cinq chansons, et participe ces jours-ci à un recueil collectif de nouvelles érotiques.

De la Gaspésie, les deux filles débarquent en ville: «Quand on est arrivées à Montréal, Stéph’ et moi avons habité ensemble. Un jour, où on était un peu déprimées toutes les deux, il faisait gris, j’étais couchée en boule dans mon lit. Ma soeur est venue me chercher dans ma chambre pour qu’on fasse une toune, pour nous faire du bien. Ça faisait longtemps qu’on n’avait pas chanté ensemble.» Elles enregistrent une reprise de Simon & Garfunkel, The Boxer, la proposent sur Internet.

Et la vague déferle: ça marche, on parle d’elles. Elles gagnent le concours des Francouvertes en 2012. Lancent avec succès un premier opus. L’an passé, un deuxième disque qui demande quelques écoutes pour l’apprivoiser, mais se révèle fin et accrocheur. Une écriture poétique personnelle qui rappelle Stéphane Lafleur (le cinéaste et chanteur d’Avec pas d’casque) et Tire le coyote. Ces plumes portent un regard en biais sur les choses du quotidien, un style curieux, imaginatif.

L’auteur-compositeur-interprète Philippe B réalise les deux albums des soeurs: «Philippe et nous, on se comprend bien dans la façon d’écrire. Ça a l’air vraiment simple, on part d’un événement banal, mais on essaie d’en faire une chanson qui est poétique. Son album « Variations fantômes », on l’a beaucoup écouté. On ne le connaissait pas personnellement, on se disait que ce serait trop beau qu’il accepte de travailler avec nous. C’est un gars tellement intelligent, qui comprend la musique. Il est arrivé avec quinze façons différentes d’aborder l’album, avec une vision presque plus claire que nous-mêmes de notre musique.» C’est tout naturellement qu’elles vont vers lui pour le deuxième: «On ne voulait pas reproduire exactement la même chose que le premier. De toute façon, avec la tournée, on avait un peu changé. Il y avait des guit’ électriques et des percussions qui s’étaient rajoutées. Les nouvelles chansons étaient un peu plus « couillues » (tu ne voudras sûrement pas écrire ça!), disons qu’elles avaient plus de drive… Mais on a gardé les voix en harmonie, car c’est ce qu’on aime faire, c’est ce qu’on est». Et qui fait une partie de leur charme.

Francis Hébert

(article pour L’entracte d’avril 2016)


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