Réalisateur de chansons

30 janvier 2017

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Le groupe Avec pas d’casque mélange la country, le folk, la pop, la désinvolture, l’humour absurde, servi par la plume de son chanteur, le cinéaste Stéphane Lafleur, que nous avons joint au téléphone pour parler du nouvel opus dans le cadre de sa tournée actuelle.

Un des phénomènes musicaux de la dernière décennie, au Québec, c’est Avec pas d’casque, qui continue de séduire et agrandir son bassin d’amateurs. La critique spécialisée l’encense. Il a une influence notable chez un artiste aussi vivifiant que Tire le coyote, dont il est proche. Auteur-compositeur-interprète, Stéphane Lafleur a également écrit des chansons pour Les sœurs Boulay. Mais il tient à garder son projet musical dans des dimensions humaines, indépendantes. Pas question de devenir une machine à succès : «La ligne directrice d’Avec pas d’casque, ça a toujours été le plaisir d’abord, l’amitié, la liberté de pouvoir faire ce qu’on veut. C’est précieux de pouvoir écrire des chansons et que personne ne te dise quoi faire ou de changer telle ligne, comme ça arrive plus souvent en cinéma où il y a plus de gens qui te lisent, où il y a plus de paliers. En cinéma, il faut convaincre plus de gens. En musique, on te laisse faire. Dans notre groupe, tout le monde a des idées de comment ça devrait sonner, comment on devrait faire la réalisation, alors on ne ressent pas le besoin d’aller chercher un réalisateur extérieur pour faire les albums.»

Au bout du fil, sur une route du Québec avec les musiciens, Lafleur semble détendu. L’humeur badine. Lorsqu’on lui rappelle une réplique hilarante de son dernier film («Tu dors Nicole»), il rigole. On doit également au cinéaste «Continental, un film sans fusil», primé de deux Jutra. Ce que l’on remarque beaucoup dans les chansons d’Avec pas d’casque, outre une voix traînante, c’est l’écriture qu’il y a derrière, le sens de la formule qui laisse pantois. Visiblement, Lafleur s’attelle on ne peut plus sérieusement à la conception des paroles : «Au début, je faisais de la musique en dilettante. Mon parcours académique est cinématographique. Avec le temps, le band a pris plus de place. Le cinéma est un processus plus lent où, entre l’idée et la sortie, il peut y avoir des années. La chanson, c’est plus direct, tu l’écris et tu peux la jouer le soir même. Mais le moteur commun qui me tient dans les deux médiums, c’est l’écriture. Je ne pense pas que je chanterais les chansons des autres.» Ce qui ne l’empêche pas d’admirer le travail de ses confrères, et il cite l’album «Maladie d’amour» de Jimmy Hunt en exemple.

Avec pas d’casque est désormais un quatuor. Il a lancé en 2016 un disque neuf : «Effets spéciaux», un titre qui fait sourire tant le groupe cultive l’art du minimalisme, du feutré, à mille kilomètres des sparages : «Le titre était en effet ironique. Contrairement aux précédents albums, il est venu à la fin, on avait fini d’enregistrer. J’aimais l’idée de cette expression-là, sortie de son contexte cinématographique. Mais il faut aussi dire qu’à ce moment-là, j’avais vu les premières ébauches de la pochette de Joël Vaudreuil, le batteur du groupe. Ces visages reliés entre eux par des bandes blanches qu’on ne sait pas trop c’est quoi. Les liens visibles ou invisibles»… Lafleur laisse la porte ouverte sur l’interprétation que chacun peut avoir. C’est un réalisateur de chansons mystérieuses.

Francis Hébert

(Pour L’entracte de février 2017)

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Plutôt guitares

21 janvier 2017

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Peu d’artistes francophones se risquent dans l’exercice casse-gueule du guitare/voix sur tout un album. Parmi les plus réussis, citons Jean-Claude Darnal («Nature»; 2001) et Maxime Le Forestier («Plutôt guitare»; 2002).

À cette courte liste, il faudra ajouter désormais celui que l’auteur-compositeur-interprète français Pierre Delorme vient de publier: «Un après-midi d’été». Prof à la retraite, il a pris le temps d’auto-produire ce CD majestueux. Il y chante et y joue de toutes les guitares. Tout seul. Comme un maître. On retrouve ce qu’on aime depuis longtemps chez lui, sa plume, son timbre de voix, ses préoccupations et dilections (la peinture, la littérature, etc). Il consacre une chanson à un luthier*, il dédie son opus à son ami et écrivain René Troin, récemment et trop tôt disparu, hélas…

On ignore s’il s’agit d’un hasard, mais lorsque Delorme écrit Je te rencontrerai dans un rêve, on ne peut s’empêcher de penser à la chanson Je te rencontrerai dans un rêve inversé de Jacques Bertin. Il faudrait lui poser la question, mais on a plus urgent à faire: réécouter ses nouvelles chansons dépouillées, chaudes. Et chercher dans le dictionnaire des synonymes à grandioses, monumentales et sublimes, des mots peut-être trop pompeux pour sa discrétion d’artisan, mais auxquels on peut penser en l’écoutant chanter.

Deux trop courts extraits de cet opus intense sur cette page.

Les amoureux de la guitare peuvent par ailleurs lire trois raffinés billets écrits par Pierre Delorme sur le sujet: premier; deuxième; troisième…

* À propos de La guitare d’Alexandre, voici ce que Pierre Delorme avait prévu d’écrire sur la jaquette mais qui a été oublié: «J’ai choisi pour accompagner cette chanson l’étude n°5 en si mineur de Fernando Sor (guitariste et compositeur espagnol, 1778-1839) que nous jouions souvent à cette époque.»

P.-S. Vous pouvez vous procurer la version CD directement auprès de Pierre Delorme, 39 rue Paul Verlaine, 69100 Villeurbanne, France (18 euros, port compris, peu importe le pays). On peut le joindre également par son site officiel…

Trésor folk

21 décembre 2016

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On en rêvait depuis des années, eh bien le voici enfin: grâce à Audiogram, le quatrième microsillon du duo Jim & Bertrand, «À l’abri de la tempête» (1979), est réédité en CD pour la première fois, puisqu’on a récemment retrouvé les bandes maîtresses. C’est un disque folk éblouissant, y compris pour la pochette signée Daniel Castonguay, reproduite ici quasiment à l’identique.

Jim Corcoran et Bertrand Gosselin scellaient leur collaboration avec ce qui est peut-être leur meilleure production. Ô la pureté des guitares en bois, des harmonies vocales et des arrangements de cordes de Richard Grégoire! On reste sans mots, et on préfère céder la parole à cette vidéo qui en donne un aperçu

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L’entrevue express: Éric Bélanger

15 décembre 2016

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Bientôt dix ans de carrière au compteur, l’auteur-compositeur-interprète québécois Éric Bélanger revient avec un quatrième album original et peut-être son meilleur à ce jour: «Par-dessus l’épaule».

C’est un opus délicat, avec lequel il faut prendre son temps. Car si on tombait sous le charme immédiatement du premier extrait, le fort beau Grain de beauté, il faut un peu de patience sur la durée d’un disque complet (ou sur scène). La faute au côté un peu trop linéaire de la musique. Dans l’entretien qui suit, il s’en explique justement…

Mais l’effort d’écoute est récompensé: les chansons s’éclairent, se dévoilent dans leur subtilité, et créent un climat poétique feutré. Qu’on aime.

On peut le découvrir à cette adresse.

J’ai eu envie de réaliser avec lui par courriel une entrevue qui se voulait express, mais qui s’est finalement étirée un peu! À lire à tête reposée.

Au départ, tu n’étais pas chanteur… Tu as toujours eu un métier en parallèle?

Oui je suis psychoéducateur depuis 22 ans, je travaille à temps partiel depuis la sortie de mon premier album en 2008 et j’écris et compose depuis le début des années 2000.  Cet album est le premier où je me suis inspiré de rencontres dans mon métier parallèle pour écrire.

Le nouvel album a été enregistré en 2014-2015, pourquoi sort-il seulement à l’automne 2016? Pourquoi faire une sortie essentiellement numérique? Le livret est soigné, mais n’est pas inclus lorsqu’on achète les mp3… 

L’album était effectivement prêt à sortir en 2015 et si j’y avais mis un peu plus d’énergie il aurait pu sortir 2 ans après le dernier mais j’ai ressenti une forme de lassitude à la fin du travail, j’ai réécouté l’album et je le trouvais abouti, très simple et vrai, tenant la route du début à la fin.  En même temps j’ai toujours eu l’impression de faire mes albums avec ce souci, qu’ils s’écoutent du début à la fin et deviennent des sortes de bulles pour l’auditeur, en ce sens je mets peu l’accent sur la recherche d’accroches ou de ver d’oreille et cherche plutôt une cohérence, comme dans la lecture d’un roman.  Bref je savais que l’album demanderait un certain effort pour être apprivoisé et un peu de temps également.  Le temps me semble une dimension qui s’est beaucoup transformée aujourd’hui, les gens classent, font, jugent, oublient rapidement les choses, en ce sens les albums ont beaucoup perdu car contrairement à un livre, on peut rapidement survoler un album, dans le cas du roman, le lecteur est un peu prisonnier du rythme qu’impose le format.  Bon je mets un point ici à la question du délai de sortie avant de me prendre pour Proust.  Concernant la sortie essentiellement numérique, je n’ai tout simplement pas trouvé de distributeur prêt à faire une distribution physique en 2016 dans le marché actuel, d’ailleurs mon éditeur en France m’avait déjà dit avant la sortie du 3ème album qu’il n’y avait plus vraiment de place actuellement sur le marché pour les albums «de chansons raffinées» et je constate qu’en magasin il y en a très peu et presque plus d’Europe.  Le livret n’est pas inclus en mp3 car il n’est tout simplement pas possible de l’inclure sur ITunes, il ne doit pas dépasser 3 ou 4 pages, je ne me souviens pas exactement.  Au demeurant, les gens voulant des copies physiques peuvent m’écrire directement, même en incluant les frais de postes c’est moins cher qu’en magasin.

Parle-nous du travail de ton guitariste Denis Ferland. Qu’apporte-il à ce nouveau disque? L’idée de faire un disque seulement guitares/voix ne t’a pas intéressé?

Avec Denis on a adapté le show de la tournée du précédent album à une formule guitare-voix toute simple, j’avais beaucoup joué en formule piano-voix avec Marianne Trudel et j’étais curieux de voir si je pouvais trouver une formule aussi efficace avec la guitare.  Denis est un gars sensible avec une écoute extraordinaire, de plus il a une formation en guitare classique et est curieux et désireux de sortir des conventions habituelles, ce qui était nécessaire pour s’attaquer à mon répertoire qui sort des formules convenues de la pop.  Du coup après la tournée je lui ai demandé s’il voulait qu’on se fasse de petites séances, je voulais tester quelques nouvelles chansons en vue d’un prochain album et rapidement j’ai constaté que Denis y mettait beaucoup d’énergie et de cœur et qu’il amenait beaucoup d’eau au moulin au plan des structures, de la recherche des petits détails qui aident la musique à se marier au texte.  Je venais de réécouter un album guitare-voix de Maxime Le Forestier* que je trouvais génial et ça m’a donné le goût de tenter le coup pour faire un album guitare-voix complet avec Denis, les chansons sont venues rapidement.  L’album a été enregistré tel quel en studio, guitare-voix dans la même pièce.  Le problème c’est que Maxime Le Forestier avait choisi les titres de son album dans tout son répertoire sur une période de 30 ans, de mon côté il s’agissait de nouvelles chansons à une exception près (Le tapis), je trouvais qu’il manquait un peu de relief à l’album sur une écoute complète et que les gens manqueraient possiblement de repères, séparément chaque chanson se tenait bien mais comme je tenais à ce que l’album s’écoute de bout en bout facilement, on a décidé de greffer quelques instruments, en fait vraiment très peu.

De manière générale, que ce soit avec tes musiciens ou avec Blaise Mugabo, qui illustre joliment ton livret, leur donnes-tu des indications très précises de ce que tu veux ou tu les laisses aller?

Je travaille avec des créateurs et je laisse carte blanche, mes 4 albums on été enregistrés sans partitions hormis les accords de base, mes directives principales étaient toujours les mêmes: être au service du texte, ne pas refouler les idées et être sympathique avec tout le monde.   Je voulais un climat de travail agréable, je suis un timide et je m’exprime mieux quand je sens que les gens se sentent respectés.  Sinon je les laisse faire, je suis toujours présent et je ne fais que recentrer quand j’ai l’impression qu’on s’éloigne de l’essence du sujet ou que la gang est en train d’avoir un trip de musique seulement.  Quelques pièces du premier album «Bananaspleen» font exception, j’avais demandé à François Richard, le réalisateur de mes 3 premiers disques, d’écrire des partitions pour une section de hautbois, clarinette, basson, cor français, flûte sur quelques chansons, je l’ai laissé aller complètement sans directives, on avait déjà le squelette des chansons et je savais qu’il ferait des choix judicieux.

Pour le livret, j’avais déjà travaillé avec Blaise pour le 2ème album, je ne lui avais donné aucune directive à l’époque puisque j’avais choisi l’illustrateur par concours, les participants intéressés à illustrer l’album recevait 4 mp3 et soumettaient une pochette.  Après l’ébauche de la pochette je lui ai confié l’illustration des chansons, dès la première illustration j’ai compris qu’il était vraiment au service de l’esprit des chansons et je l’ai laissé aller.  J’ai fonctionné de la même façon pour cet album.

Tu as sorti ton deuxième album en France dans une réédition spéciale pour là-bas. Y retournes-tu encore parfois pour chanter?

Je n’y suis pas allé depuis 2012, en fait depuis la sortie.  Je cherche justement à me faire une petite équipe pour faire une tournée en 2017, des suggestions de bookers? ;0)

En terminant, un mot sur l’état actuel de la chanson francophone, ce qui t’allume, ce qui t’éteint? Qu’elle soit vieille ou nouvelle…

Bon c’est la question qui revient tout le temps, je crois que la chanson sera toujours présente, du fait que c’est un art qui demande peu de moyen pour être pratiqué, un peu comme le foot avec le ballon, la chanson c’est un cahier et un crayon, en quelques lignes tu as une histoire ou un sentiment d’isolé, même pas besoin d’instrument.  Alors il y aura toujours un ou une ado qui ressortira du lot et qui à force de travail fera son chemin et puis à toujours courir comme des fous on va se faire sauter le cœur et le réflexe de prendre le temps reviendra, c’est un mouvement de balancier que j’observe dans tout.  Pour ce qui est des artistes que j’écoute, je ne me suis pas attaché à beaucoup de nouveaux artistes, j’ai l’impression que plusieurs ne sont là que pour passer, ils font des propositions respectant tous les codes chansonniers et par la suite semblent avoir vidé leur boîte à idées ou être aigris car ce n’est pas payant.  Mon dernier véritable coup de cœur remonte à Vincent Delerm «Les amants parallèles», que je réécoute toujours avec bonheur, je trouve qu’il a réussi parfaitement l’exercice de l’album concept, tant au plan chansons que musiques avec ses pianos préparés.  Au Québec, je ne manque jamais les sorties de Philippe B, Jérôme Minière, Avec pas d’casque et Tire le coyote.   Et puis je ne rechigne pas à réécouter les vieux Souchon, Bashung, Gainsbourg… hmmm je constate que je n’ai pas mis une femme: Barbara!

Francis Hébert

*Excellent double album de Maxime Le Forestier, «Plutôt guitare» (2002) reprend ses classiques et ses nouveaux morceaux avec quelques-uns des meilleurs guitaristes acoustiques français.

Promenade

31 octobre 2016

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Voici vingt ans que Mathieu Boogaerts se promène dans la chanson. Au début, il marchait à pas timides. Il s’affirma avec l’album «2000» qui posait un premier jalon important. Puis il y eut «Michel» qui reste peut-être ce qu’il a fait de mieux à ce jour. Ensuite, il bifurqua avec l’énervant «I Love You», une erreur de mauvais goût. Heureusement, dès le disque suivant, il revint au minimalisme, à la douceur, à l’art du pointillé que nous aimons tant chez lui.

C’est dans cette veine de la nonchalance, du calme, que l’auteur-compositeur-interprète signe aujourd’hui «Promeneur». Hormis la pochette cartonnée aux couleurs kitsch, il s’agit d’une réussite, parmi les meilleurs opus du chanteur. Guitares effleurées, un peu de piano, deux violons, le velouté de la voix, les textes contemplatifs et interrogatifs… La mélodie chaloupée. Et toujours cette manière Boogaerts, qui avance avec légèreté, comme en apesanteur.

L’art de rééditer (2)

28 octobre 2016

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La réédition n’est pas seulement une affaire de nostalgie, mais aussi de repères. Il est capital que certains disques soient de nouveau disponibles à tous, à portée de la main. Sinon, on laisse le terrain à l’oubli et aux revendeurs qui se font une fortune à revendre des pièces rares sur le marché. Et pendant ce temps, le fric ne va toujours pas aux artistes et producteurs.

Personnellement, j’aime beaucoup la collection «4 albums originaux» de Polydor/Universal. Sans flaflas, à prix modique, on reprend dans un mince boîtier de carton quatre opus d’un artiste. Il n’y a pas de livret, mais les pochettes recto et verso sont reproduites. Récemment, un coffret a été consacré à Dick Annegarn avec ses quatre premiers microsillons, dont le quatrième qui n’avait jamais été repris en cd et les autres qui devenaient rares sur les tablettes, même virtuelles. On souhaite vivement que les années 70 de Pierre Vassiliu seront bientôt ressuscitées à cette enseigne.

À souligner aussi, les artistes qui rééditent eux-mêmes, modestement mais avec soins, leurs propres vinyles en cd. Les lecteurs de ce blogue savent l’affection que j’ai pour le chanteur belge Jofroi. Il vient de sortir «Jofroi et les Coulonneux» (1975) conjointement avec EPM. La qualité sonore est au rendez-vous, puisque le numérisation a été faite à partir d’un vinyle neuf. On peut y réécouter de belles chansons comme Les aiguails, Matins d’octobre ou Lisbonne.

Maintenant qu’attend-t-on pour rééditer en cd les années 1975-1979 de Graeme Allwright? Ce qu’il a fait de meilleur : les aventureux «De passage» ; «Questions» et «Condamnés?».

Frémeaux & associés régalent les amateurs de chanson française depuis longtemps avec des rééditions de Bernard Dimey, Léo Ferré, Claude Nougaro, Serge Gainsbourg, etc. Le son est toujours bon, et les livrets riches, avec photos et textes de présentation. On apprécie.

Récemment, je vous parlais de l’exceptionnel coffret de Gérard Pierron. Il y a également un nouvel enregistrement public de Jacques Brel dans la collection «Live in Paris» (on est en France après tout!). On peut entendre l’interprète en 1960 et 1961, avec un petit orchestre. Les versions sont assez similaires à celles qu’on connaît déjà, en studio ou sur scène. On notera toutefois des différences sensibles dans Les singes, qu’il vient juste d’écrire à l’époque…

On doit aussi à Frémeaux un triple cd de Georges Moustaki et ses premiers interprètes, 1955-1962. C’était bien avant Le métèque. Il n’a pas encore trouvé son style, et parfois on le reconnaît à peine. Parmi les interprètes, on trouve Hélène Martin, Henri Salvador, Michèle Arnaud, Colette Renard, Édith Piaf (sept titres, dont Milord) ainsi qu’une belle découverte, Robert Ripa avec Jean l’espagnol.

Vous aimez les années 70, les chansons marginales et le mouvement hippie à la française? Vous adorez Fontaine-Areski en dépit du côté théâtral et du chant quelquefois strident qui expérimente? Vous retrouverez ce parfum en partie avec le duo David & Dominique. Sur ce double cd «Intégrale» 1968-1980, on trouve les vinyles originaux ainsi que plusieurs bonus (dont une poignante douzaine de chansons-journal en 1980 pour France Culture). En fouillant dans les crédits du livret, on tombe sur les musiciens qui ont accompagné Maxime Le Forestier ou Bernard Lavilliers à la même époque : Mino Cinelu, Alain Ledouarin, Patrice Caratini. Sans oublier des orchestrations signées Roland Romanelli ou Jean Musy et Richard Galliano au bandonéon. Excusez du peu! Tout n’est pas d’égale valeur, mais c’est une malle à surprises pour babas cool égarés dans ce siècle ou pour tous les explorateurs d’une autre forme de chanson. Ça nous laisse parfois baba.

Morganes de Renaud

23 octobre 2016

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Pour tous les dingues de Renaud, les disques ne suffisent pas. Ils ont envie d’approfondir le sujet, que ce soit par voyeurisme ou pour mieux comprendre l’œuvre. Récemment, les voyeurs, les touristes, se sont précipités sur l’autobiographie signée Renaud Séchan, «Comme un enfant perdu». Hélas, ceux qui connaissent bien le chanteur ont dû se demander s’il en était vraiment l’auteur, tant le style et le ton ne lui ressemblent pas. Où sont passés l’humour, la légèreté, la souplesse? À la fin de l’ouvrage, discrètement, Renaud remercie le journaliste, auteur et biographe Lionel Duroy qui l’a «accompagné, pas à pas, dans l’écriture de ce livre.» Peut-être l’accompagnement a-t-il été poussé trop loin?

Pour retrouver le vrai Renaud, celui qu’on aime depuis qu’on s’est pris en pleine gueule Manu et Me jette pas vers 16 ans, on peut aller relire les singulières et inoubliables chroniques qu’il a écrites pour Charlie Hebdo. L’éditeur Hélium les réédite. On y retrouve intégralement et dans le même ordre les deux précédents recueils («Renaud bille en tête» et «Envoyé spécial chez moi») mais on a enlevé la préface de Philippe Val ainsi que les sous-titres amusants. Dommage. Par contre, on a ajouté une quinzaine de textes inédits en volume mais qui ne sont pas tous de la meilleure encre. On a ainsi loupé l’occasion parfaite de publier d’autres chroniques de Renaud, excellentes celles-là, mais qui ne figurent désormais que sur Internet après la parution dans Charlie. D’ailleurs, au moment de la parution de son nouveau disque au printemps 2016, le chanteur a recommencé à écrire pour l’hebdo satirique, sans oublier une rubrique dans le magazine féministe Causette. Aux dernières nouvelles, il venait de nouveau de lâcher sa pige à Charlie. L’irrésistible chroniqueur de presse est une part importante de l’œuvre de Renaud, et pourtant à notre connaissance aucun ouvrage ne s’y est penché. Comment a-t-il commencé à chroniquer? Dans quel contexte? Comment se passait sa relation avec Charlie, pendant et après sa collaboration? Quelle liberté y avait-il de contredire ses confrères? Quelle influence le chroniqueur québécois Pierre Foglia a-t-il eue sur lui? Voilà des questions qui pourraient être soulevées, avec des témoignages. Qui s’y collera?

Des livres sur Renaud, il en existe plein et on continue à assaillir le marché régulièrement. La plupart du temps, ils sont d’un intérêt très moyen. Passons. Citons plutôt ceux qui sont parmi les meilleurs : le classique d’entre tous, «Le roman de Renaud» (première version) écrit par son frère Thierry Séchan dans les années 80 dans lequel Renaud ajoute des notes manuscrites dans les marges du texte. C’est délicieux, irrésistible, hilarant. On a aussi une affection particulière pour l’essai littéraire «Tatatssin, parole de Renaud!» (2006) que l’on doit à l’auteur et blogueur Baptiste Vignol, mais qui se fait plutôt rare sur les tablettes (l’ouvrage, pas Baptiste).

Vignol avait déjà fait paraître récemment une excellente biographie de Guy Béart (notre critique). Cet automne, sous le titre «Renaud, chansons d’enfer», c’est un livre tout neuf, en grand format, richement illustré de reproduction du recto des pochettes de disques, de unes de magazines et de nombreuses photos (parfois rares ou inédites comme la belle mystérieuse prise au Centre culturel irlandais en 2009). La forme du «scrapbook» le rend attrayant pour les yeux, une véritable et délectable plongée visuelle dans l’univers du chanteur, même si parfois la lisibilité du texte en souffre. Elle en devient saccadée. N’aurait-il pas mieux valu regrouper les témoignages à la fin de chacun des chapitres?

Le cœur du livre, c’est Vignol qui raconte, avec la passion et l’élégance qu’on lui connaît, le parcours de Renaud, disque par disque, chanson par chanson, entre anecdotes et Histoire. L’œuvre est examinée, mais également les idées et les contradictions de l’homme, les combats politiques ou contre les médias, les volte-face, la construction réfléchie du personnage, jusque dans la dégaine et les photos promotionnelles… Le biographe a réalisé des entretiens inédits avec des collaborateurs de Renaud (musiciens/arrangeurs/producteurs/avocat), il reproduit de nombreux extraits de passages radio ou télé, des articles de presse. Un boulot colossal. Il décortique l’œuvre, la commente avec une bienvenue érudition, la remet dans son contexte historique. Il dégote même des chansons rares dans le répertoire de Renaud qui ne figurent même pas dans son recueil de textes ou dans son intégrale cd! Même ceux qui suivent le chanteur énervant depuis 25 ans y apprendront des choses ! Si le biographe décortique Renaud jusque dans ses apparitions dans des films, pourquoi ne pas avoir consacré un chapitre aux chroniques du chanteur?

On peut déplorer que le biographe reste, sauf à de très rares exceptions, dans la description plutôt que dans la critique. On se dit que quelqu’un qui maîtrise aussi bien son sujet aurait pu se «mouiller» un peu plus, au risque de déplaire au principal intéressé et à la cohorte des partisans à tout crin. On reste dans l’éloge. Les occasionnelles remarques négatives sont généralement faites par la bouche des journalistes qu’il cite… Bien sûr, on pourrait chipoter sur certains passages : le clip Morgane de toi qualifié de «majestueux», le slam «Pour Karim, pour Fabien» qu’il prétend «inusable» (en effet, il ne s’usera pas puisqu’on ne le réécoutera jamais)… Le nouvel opus, unanimement célébré? Disons plutôt : parfois tourné en dérision, rendant même les plus rénaldiens un peu honteux et peinés… Haussons les sourcils et passons.

Cet ouvrage minutieux est une épopée de haute tenue qui devrait esbaudir même les plus morganes d’entre nous, qui en apprendront encore un peu plus sur Renaud. Merci qui? Merci, Maudit Français cher confrère. Et comme Vignol publie au rythme d’un insomniaque qui s’amuse, on ne peut que conclure : à suivre.

Francis Hébert

P.-S. Baptiste Vignol réagit et y va d’une précision dans les commentaires ci-dessous.

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Un modeste échantillon…

Traversées (4)

23 septembre 2016

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On avait laissé Daniel Lavoie en 2014 avec le splendide projet biscornu «La licorne captive», le revoici avec un opus très personnel, «Mes longs voyages», en forme de bilan. Ici, l’homme de 67 ans interprète tout en finesse et sobriété ses propres nouvelles chansons, parfois écrites avec l’aide de Moran, de Patrice Guirao ou pigées dans le répertoire des autres pour leur rendre hommage (Léo Ferré, Félix Leclerc et même Alain Bashung!). Lorsqu’il emprunte à Allain Leprest Une valse pour rien, la nette diction du chanteur nous fait redécouvrir cette merveille qu’on connaisait pourtant bien. Parmi d’autres beaux moments, mentionnons l’émouvante Maman chantait les feuilles, que Lavoie signe seul. C’est un album doux, lent, enveloppant, dans lequel il fera plaisir de se lover les jours d’automne et d’hiver.

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Pour répondre aux couleurs crépusculaires de ce Daniel Lavoie introspectif, on peut aller faire un tour du cöté du Québécois Sébastien Lacombe qui, depuis deux albums, métisse ses chansons de sang africain avec une grande réussite. «Territoires» (2012), le précédent, était épatant, et pouvait s’écouter en boucle. «Nous serons des milliers» en est le prolongement, et en prime un peu de reggae qui s’intègre harmonieusement. Pas de dissonance. Lacombe sait aussi y faire en formule dépouillée, avec une guitare en bois et une tendresse dans le chant (très jolie Mélodie). À l’instar de Martin Léon, Lacombe pratique une chanson détendue, rythmée, et que l’on ne peut résumer autrement que par «cool». C’est tout le corps qui se trémousse, en liesse, et sans négliger un propos socialement engagé, mais sans lourdeur. Deux chanteurs solaires.

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Alexandre Belliard, lui, est plus sérieux. On apprécie sa chanson politque et historique, un cycle qu’il poursuit depuis longtemps avec les «Légendes d’un peuple», dont arrivent d’un coup les volumes 4 et 5. Ils sont disponibles en livre-cd ou en cd de type promo avec une simple pochette en carton hélas sans livret et sans crédits détaillés. Fidèle, Belliard reconduit la même équipe avec en tête Hugo Perreault. Pas de réelle surprise ici, juste de l’ouvrage bien fait, des chansons gossées à la main avec soin, qui évoquent l’histoire des francophones d’Amérique, qu’ils soient connus ou non, morts ou vifs. Si l’ensemble est de belle facture, avec beaucoup de guitares acoustiques et quelques touches de piano, on peut avoir une affection particulère pour le salut à Jacques Parizeau et son pays à bâtir. Seul dans son créneau, il y a dans cette série un côté pédagogique indéniable. Qu’il en soit encore une fois remercié pour ce boulot monumental. Mais ceux qui ont également de la mémoire se rappelleront que Belliard, avant d’être le chantre de l’Histoire, était un jeune auteur-compositeur prometteur (2005-2010). Le temps est-il venu de ranger les cahiers d’école et retremper sa plume dans une encre plus personnelle? Ne serait-ce que pour se remettre en danger. Il sera toujours temps de reprendre les Légendes là où il les a laissées, comme un ancrage.

Francis Hébert

L’art de rééditer (1)

27 juin 2016

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Vous le savez peut-être, j’adore les rééditions. Quand on déterre des trésors musicaux, ça permet la transmission. Le patrimoine s’enrichit.

Or, il faut que ce soit fait avec beaucoup de doigté, de méticulosité. Deux parutions d’Audiogram méritent qu’on s’y arrête. On se serait attendu à mieux de la part d’une maison de disques généralement de haute tenue. Lorsqu’elle a repris une partie du catalogue de Jean-Pierre Ferland, elle a publié une nouvelle édition (étiquetée «remastérisée») du classique «Jaune». C’est celle-ci qui circule partout désormais, comme l’édition de base. Par contre, ce qu’on ne mentionne pas, c’est qu’il s’agit en fait de la version remixée d’abord parue en 2005 dans le coffret anniversaire chez GSI Musique (lire ma critique de l’époque ici). On pense s’acheter le disque original, mais c’est un remix, avec un passage où Ferland refait sa propre voix… Dans le coffret de 2005, au moins, on proposait les deux versions. Il faudrait donc idéalement dénicher ce joli boîtier jaune ou la première édition cd qui, elle, ne sera pas remastérisée ni remixée… Car si remastériser nettoie le son, le rend plus net (ce qui est bénéfique), le remix modifie l’œuvre, changeant l’expérience d’écoute en donnant plus ou moins d’espace à tel ou tel instrument, à la voix, etc. Ça peut être intéressant comme un bonus, mais pas pour remplacer – comme c’était hélas le cas aussi dans l’intégrale Beau Dommage, pourtant une référence en la matière.

Second exemple, le coffret triple cd de Claude Léveillée qu’Audiogram vient de mettre sur le marché : «Mes années 60, 70, 80». Au verso, on précise bien qu’il s’agit d’une réédition des albums parus entre 1993 et 1996 (jadis vendus séparément). Mais ce qu’on ne dit pas sur la pochette et qui pourrait en berner plusieurs, c’est que ce sont des réenregistrements que l’artiste a effectués au début des années 90. En fait, c’est plus complexe, car la galette «Mes années 70» semble plutôt contenir les morceaux dans les versions originales, avec des orchestrations entre autres de Gérard Manset ou Paul Baillargeon. Et précisons que sur ces réenregistrements, Léveillée ne chante plus vraiment, qu’il récite plutôt. De plus, le Québécois y va dans des sons synthétiques, des claviers. Mentionnons aussi que ce boîtier contient bien un livret avec les paroles, mais pas de texte de présentation. Que ceux qui voudraient retrouver ses classiques des années 60 dans leurs habits d’origine aillent plutôt du côté du double cd de la collection «Émergence».

Qu’on publie des réenregistrements est une chose, mais qu’on ne le mentionne pas clairement sur la pochette en est une autre… Claude Léveillée mériterait un tout autre traitement. Ce qu’il a fait dans les années 70 est excitant et aventurier. Les amateurs de chanson française audacieuse pourraient être très surpris. On a un échantillon dans «Mes années 70», mais on en voudrait davantage. En France, ils ont des collections «4 albums originaux» ou les «essentiels» qui réunissent les plus importants disques originaux d’un chanteur. Il serait temps qu’on importe l’idée. Ils sont peu coûteux et rassemblent des œuvres dans leur forme d’origine avec la reproduction de la pochette.

Est-ce la petitesse du marché québécois qui fait que plusieurs de nos plus grands artistes n’ont pas encore eu droit à leur intégrale cd? La totale de Jim & Bertrand (quatre microsillons!) ou de Plume Latraverse, ça ne serait pas chouette?

Anne & Sylvie

7 juin 2016

paquette

Ces temps-ci, on remet le nez dans les poèmes, on les met en musique et on les chante. Citons Gaston Miron avec le collectif des «Douze hommes rapaillés» qui avait obtenu un bon succès critique et populaire. Ne passons pas sous silence le très réussi Thomas Hellman chante Roland Giguère ou l’inégal mais courageux cd de Steve Veilleux consacré à Gérald Godin. Sans oublier l’immense et fragile Chloé Sainte-Marie dont on avait souligné ici la dernière parution, le livre-disque «À la croisée des silences».

(Petite parenthèse, amis chanteurs, il faudrait penser à sortir vos livres-disques également en cd régulier, pour tous ceux qui veulent seulement écouter des chansons, pas les lire en grand format, surtout à ce prix.)

Au tour de Sylvie Paquette qui délaisse le temps d’un album ses paroliers habituels pour nous plonger dans la poésie d’Anne Hébert, décédée en 2000. La chanteuse avait mis en musique des poèmes dans le dernier Chloé Sainte-Marie, elle chantait déjà Marine de l’écrivaine québécoise dans son précédent opus. Avec «Terre originelle», Sylvie s’immisce dans les textes d’Anne et les fait résonner superbement de sa folk-pop caressante, sur des arrangements et une réalisation discrètement admirables d’Yves Desrosiers et Philippe Brault.

Contrairement à Brassens, Ferré ou Ferrat, qui remaniaient les poèmes pour les faire entrer dans le format de la chanson populaire, Sylvie Paquette est plus timide. Nous demeurons ainsi dans la chanson poétique de haute volée, mais qui ne risque pas de descendre dans la rue ou de s’envoler sur les ondes radiophoniques. Comme pour Hellman-Giguère, nous restons dans l’intimité du cénacle. «Terre originelle» est néanmoins un jalon important de la poésie chantée, qui a un cousinage certain avec le Saint-Denys Garneau du groupe Villeray. Des artistes à jamais liés, entrelacés, que le torrent emporte jusqu’à nos oreilles séduites.

Séduits, nos yeux le sont également par la très belle pochette, les illustrations et le design graphique élégants de Mathilde Corbeil.


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