Archive for novembre 2013

Lavilliers, prosaïquement

27 novembre 2013

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En 2010, Bernard Lavilliers lançait «Causes perdues et musiques tropicales», et ça faisait trente ans («Ô gringo») qu’il n’avait pas fait un aussi grand disque. Deux jalons fondamentaux dans un parcours déjà riche.

Voici la suite avec «Baron Samedi» – dont une petite recherche Internet nous apprend qu’il s’agit du nom d’un «esprit dans la culture vaudou» ! Sur la deuxième galette, on peut entendre une curiosité du chanteur qui réalise enfin un vieux rêve : reprendre le long poème de Blaise Cendrars, «Prose du transsibérien et de la petite Jeanne de France» qui a justement cent ans cette année ! On se rappellera que Lavilliers voulait titrer son 33 tours «Ô gringo» du nom du recueil «Du monde entier» du poète. Pour des raisons de droits, il a dû se raviser. Ça ne l’a pas empêché de citer Cendrars dans son excellente chanson Le clan mongol et dire son poème Tu es plus belle que le ciel et la mer sur un album : «Quand tu aimes, il faut partir…»

Lavilliers a pas mal bourlingué, même quand c’était juste dans son imagination… Il est franchement mytho, le chanteur, et ce n’est pas pour rien qu’il mettait en exergue de sa compil thématique «Gentilshommes de fortune : rêves et voyages» cette citation de Cendrars : «Qu’importe si j’ai pris ce train, puisque je l’ai fait prendre à des milliers de gens.»

2013 s’achève, et Lavilliers – sur près de 27 minutes – récite intégralement cette prose du transsibérien, en collant au rythme effréné, hachuré, du long poème original. La musique, jazzy, parfois expérimentale, se juxtapose bien aux vers libres. Notons pour mémoire que ce texte de Cendrars avait déjà été repris en 2003 dans la collection Poètes & chansons par Le Cirage Acoustique.

Sur le cd 1 de «Baron Samedi», on retrouve un Lavilliers plus ou moins en forme. Le pire (Y’a pas qu’à New York ; Vague à l’âme ; Tête chargée) côtoie la beauté émouvante (Villa Noailles, futur classique de son répertoire?). Quelques titres réussis : Vivre encore ; Sans fleurs ni couronnes… Pour Scorpion, il met en musique et chante avec conviction, en chaloupant, un poème de Nazim Hikmet (des vers déjà dits sur scène par Yves Montand). Au final, un opus qui n’emballe qu’à moitié, l’artiste paraissant un peu essoufflé.

Il vaut peut-être mieux s’attarder aux albums précédents, comme «Le Stéphanois» (1975 ; arrangements de Karl-Heinz Schäfer), par exemple, dont les richesses se dévoilent au fil des écoutes, et des années…

On se reparle de «Baron Samedi» dans 38 ans.

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Électrisant Daho

26 novembre 2013

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Inutile de s’attarder trop longtemps, le nouvel opus d’Étienne Daho est encensé partout, et avec raison. Pour le résumer en un mot: électrisant. Les morceaux n’ont pas la fibre pour devenir des tubes instantanés, à l’instar de ses classiques, mais ils font indéniablement frissonner, volant dans les hauteurs de la plus belle pop à la française. Seule la pochette (avec ou sans bandeau) est de mauvais goût, racoleuse, même si on tente de nous faire croire qu’il s’agit d’une représentation du paradis, de l’innocence retrouvée!

Abordons plutôt les différentes éditions du disque qui existent sur le marché. Outre la version simple, normale, on peut se procurer une édition deluxe. Celle-ci comporte 6 titres supplémentaires: 3 remix, pour ceux qui apprécient l’exercice… La chanson En surface est proposée dans une version duo avec son co-créateur, Dominique A. Un inédit pas mal: Bleu Gitanes. Mais le meilleur c’est un duo avec François Marry, Les lueurs matinales, une adaptation de Wonder de François & The Atlas Mountains… Et enfin, une édition vendue uniquement à la FNAC nous offre un septième bonus: jolie version piano-voix pour Le malentendu.

Avec «Les chansons de l’innocence retrouvée», Daho signe un de ses meilleurs albums en carrière. Pour quelqu’un qui ne donne pas dans la nostalgie, voici un petit palmarès de ses sommets depuis 1980!

En studio:

1) Corps et armes (2000)

2) Éden (1996)

3) Paris ailleurs (1991)*

4) Les chansons de l’innocence retrouvée (2013)

5) Le condamné à mort (2011)

En public:

1) double Live (2001)

2) Daholympia (1993)

3) Daho Pleyel Paris (2009)

Compil:

Singles

Le livre de référence:

Christophe Conte, «Une histoire d’Étienne Daho» (Flammarion; 2008) (ma critique ici)

* «Paris ailleurs» est un classique de Daho, avec une série de tubes, mais force est d’admettre que c’est surtout la première moitié qui est exaltante, trop forte pour la suite…

Les choses de la vie

20 novembre 2013

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Si vous achetez désormais votre musique en format numérique, parce que c’est moins encombrant, moins cher, plus pratique, plus rapide, il y a trois parutions francophones qui méritent absolument de faire une exception à cause de la beauté de l’objet. Quand on soigne à ce point l’emballage, le livret, le boîtier ou qu’on l’enrichit de textes de présentations historiques, ça devient incontournable.

Je vous ai déjà parlé du dernier Amélie-les-crayons en avril. Il y a aussi le coffret triple cd «Autour de Jack Treese», un hommage collectif au chanteur-musicien folk originaire des États-Unis mais exilé en France. Festin de guitares acoustiques, de banjo… Parmi les invités, on peut entendre en français ou en anglais des chanteurs francophones de haut niveau (Gilbert Laffaille, Jean Vasca, Julos Beaucarne, Raoul Duguay, etc.) et des artistes anglophones d’un peu partout dans le monde, tant la musique de Treese touche plusieurs publics. On y trouve des reprises, des inédits, des traductions, des collages… Et, chose rare, sans que la cohérence artistique n’en souffre trop.

Et cette semaine, c’est au tour de Vincent Delerm de nous épater. Il a su se faire désirer, s’éloignant un peu de sa route chansonnière en tâtant du théâtre, de la photographie et en enregistrant un disque pour la jeunesse. Son dernier opus régulier remonte à 2008 («Quinze chansons»). L’auteur-compositeur-interprète est un des chanteurs français les plus raffinés de sa génération. Il nous a donné plusieurs grandes chansons, émouvantes, drôles : Deauville sans Trintignant ; L’heure du thé ; le chef-d’œuvre Le baiser Modiano ; Marine ; Sépia plein les doigts ; North avenue ; etc.  Sans oublier qu’il a le chic pour reprendre ses collègues en y ajoutant quelquefois une salutaire dérision (Les yeux revolver ; Le coup d’soleil ; Désir désir)…

Franchement, Delerm, on l’aime depuis son premier disque. On laisse les ricaneurs ricaner avec leurs reproches absurdes (pas de voix ; mollesse ; désengagement), qui prouvent seulement qu’ils ne savent pas écouter sans mauvaise foi.

C’est donc avec joie et gourmandise qu’en cet automne 2013, on déchire l’enveloppe qui contient le cd «Les amants parallèles». D’abord, l’émerveillement devant l’objet : le boîtier est de taille habituelle mais le plastique est remplacé par un gros livret cartonné, tout en blancheur et élégance. C’est Vincent lui-même qui a pris les belles photos qui ornent les pages du livret, des choses floues, des paysages, beaucoup de noir et blanc, quelques traits discrets de couleurs.

À l’intérieur, un cd de même pas 32 minutes, format parfait pour que le désir reste intact. Le chanteur a compris l’importance de la brièveté, de l’ellipse, des vides où l’imagination de l’auditeur peut s’insérer. En douze vignettes littéraires, l’auteur raconte une histoire d’amour, davantage parlée que chantée. Elles sont reliées entre elles, mais ça demande un effort pour reconstruire la mosaïque. Deux voix féminines (Rosemary Standley et Virginie Aussiètre) l’accompagnent occasionnellement. Singularité, tout l’environnement musical, le «bruitage» ont été fabriqués grâce à des pianos, sous la houlette des réalisateurs Clément Ducol (également l’arrangeur) et Maxime Le Guil.

Ces choses de la vie, lorsqu’abordées par Vincent Delerm, c’est un film à se repasser.

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Vincent Delerm, Les amants parallèles (Tôt ou tard)

Parution en France et au Québec la semaine prochaine

Réjouissantes soeurs Boulay!

8 novembre 2013

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Mappemonde est sans doute une des plus belles chansons de l’année. On la doit à Stéphanie Boulay, paroles et musique. Fraîche, émouvante, originale. À l’image des soeurs Boulay (rien à voir avec l’Isabelle du même nom), qui ouvraient hier le Coup de coeur francophone devant un Club Soda plein à Montréal. Elles ont été réjouissantes d’humour, de chaleur, de charisme. Craquantes.

À la base, sur disque, il y des chansons pleines de saveur, singulières. Ça ne ressemble à rien de ce qui se crée en français, c’est joué mine de rien, l’écriture au service de l’émotion, pas pour faire des prouesses – comme tant d’autres qui aiment se regarder écrire… Mais n’oublions pas une chose.  Sur «Le poids des confettis», le premier cd du duo, il y a un artiste qui a fait un excellent travail à la réalisation et aux co-arrangements: l’auteur-compositeur-interprète Philippe B, un des trésors québécois les moins connus du public, mais les plus respectés du milieu.

Hier soir, au Club Soda, j’ai beaucoup pensé à Philippe B. D’abord, la dernière fois que j’avais ri autant pendant un spectacle, c’était à celui de Philippe B. Les soeurs et lui n’ont pas le même sens de l’humour, mais le résultat demeure: on éclate de rire, complices. Sur le cd, Philippe joue certains instruments en plus de convoquer ses propres musiciens. Sans rien enlever aux soeurs Boulay, «Le poids des confettis» est magnifié par son boulot de réalisateur-musicien-arrangeur.

Ceci dit, c’est sans lui que Les soeurs foulaient les planches du Club Soda et elles ont été épatantes, accompagnées essentiellement d’un guitariste et d’une tromboniste, en plus de leur propre guitare et ukulélé. Quelques nouvelles chansons ont été présentées, en plus de celles du premier opus et Au coeur des filles, tirée du maxi originel. Seuls les deux ou trois morceaux en anglais, qui n’avaient pas le même charme, diluaient l’intérêt. Globalement, c’est une centaine de minutes de plaisir que Les soeurs Boulay ont offerte. Et en sortant, on n’avait qu’une envie: les écouter encore.

En lever de rideau, ça a été autre chose. On espérait beaucoup mieux de la part de Catherine Leduc, elle qui était si pétillante et émouvante avec Tricot Machine. Est-ce la faute de la sono? On entendait très mal ce qu’elle chantait. La faute aux chansons, qui semblaient beaucoup moins originales et diversifiées qu’au temps du duo? On attendra son premier album personnel (prévu pour le printemps 2014) pour mieux juger.

Pour l’instant, la fraîcheur et l’émerveillement sont du côté des soeurs Boulay. Espérons que ça durera plus que le temps d’un disque stupéfiant.

Indispensables chansonniers (2)

5 novembre 2013

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D’abord, dissipons un malentendu. Dans cette nouvelle rubrique «Indispensables chansonniers», nous prendrons le mot sous le sens québécois, en excluant donc l’aspect forcément satirique qu’il a en France. En résumé, un chansonnier c’est un auteur-compositeur-interprète qui s’exprime majoritairement à la guitare (Félix Leclerc, Brassens, Claude Gauthier, etc.) mais parfois au piano (Claude Léveillé). C’est une période qui s’étend des années 40 avec Stéphane Golmann jusqu’aux années 70. Les chansonniers ne négligent pas tous la musique, mais une place de choix est accordée aux mots, et il y a une manière artisanale de pratiquer le métier, un peu en marge des plateaux télé, mais pas toujours. On prétend que les chansonniers ont été balayés de la carte par la déferlante yé-yé, et pourtant ils sont toujours là aujourd’hui, dans des petites salles, et ils se perpétuent. Ils se laissent apprivoiser doucement, il faut y mettre l’effort, la patience, leur réserver des moments d’écoute attentive. À notre époque de vitesse, ça se fait plus rare…

Sur ce blogue, il a déjà été question de Louis Capart, de Jofroi, et le moment vient aujourd’hui d’évoquer Pierre Delorme, qui enseigne la chanson dans une école en France, qui écrit de pertinentes réflexions sur le sujet sur son site et qui mériteraient d’être réunies dans un bouquin de chair et de papier. Avec deux amis, il blogue également sur «Crapauds et rossignols», un nouvel espace d’expression littéraire et chantante.

Mais  ce qu’il fait de plus beau, Delorme, ce sont des chansons poétiques, impressionnistes, sensuelles, émerveillées. Depuis 1979, on les retrouve sur disques. Cinq cd sont parus, tous des réussites. Bien malin qui pourrait en choisir un seul. Essentiellement, c’est la guitare acoustique et la voix qui dominent, avec quelques touches d’accordéon, de contrebasse, de légères percussions. C’est une splendeur. Le chanteur est amateur de poésie, de livres, de Dylan, de peintres, et son écriture s’en teinte, admirablement, sans négliger de s’engager dans son époque, avec des préoccupations plus contemporaines, sociales.

Avec Pierre Delorme, on tient un grand artisan d’une certaine chanson française, celle que certains croient disparue, mais qui vibre toujours pour qui sait fouiner, et écouter.


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