Posts Tagged ‘Michel Normandeau’

Rapatrier Vigneault

28 octobre 2019

deuxième

À l’époque, le double vinyle «Harmonium en tournée» n’était jamais sorti en cd, officiellement du moins. Dans un coin de la pochette dépliante, on découvrait le nom de Paul Dupont-Hébert, le gérant du groupe dans les années 70 ainsi que de L’Infonie. Ça fait cinq décennies qu’il est producteur artistique au Québec. Il avait commencé avec une boîte à chansons au milieu des années 60. Il a également été président de l’ADISQ.

Sa maison de production, Tandem, sort de luxueux et merveilleux coffrets de Gilles Vigneault. On vous avait déjà parlé du volume 1 l’an passé dans ce billet. Et voici que paraissent les volumes 2 et 3. Chaque boîtier contient 8 cd ainsi que tous les textes des chansons. Dans «Le chant du Portageur», on retrouve deux de ses meilleurs albums en carrière: «Du milieu du pont» (1969) et «Le voyageur sédentaire» (1970). Au menu également, un disque instrumental concocté par son pianiste et compositeur Gaston Rochon («Dans l’air des mots» – 1974).

Dans le troisième coffret, «Vivre debout», sont réunis plusieurs opus originellement parus en CD, de 1996 à 2018. Ça inclut les réenregistrements «Ma jeunesse», au détriment, hélas, du beau «Au bout du coeur» (2003). On ne trouvera pas non plus l’excellent microsillon «Les voyageurs» (1969), jamais réédité. Dans l’entretien qu’il m’a accordé, Paul Dupont-Hébert nous explique pourquoi.

Q: On ne peut pas s’empêcher de commencer en parlant d’Harmonium… Avec le temps, le rôle de Michel Normandeau a un peu été oublié. Pourtant, il a co-fondé le groupe, il a co-écrit certaines chansons avec Serge Fiori, il a été essentiel dans cette aventure…

R: Je crois qu’avec les années, Serge Fiori a recentré le projet sur lui-même, plutôt que comme membre du groupe. Il est devenu le Paul McCartney des Beatles. Michel a été un moteur important dans «L’heptade», je l’ai vécu… Michel était celui qui faisait écrire Serge. C’était son complice pour bousculer la création, pour renvoyer le ballon.

Q: Qui a eu l’idée de sortir les coffrets de Gilles Vigneault?

R: C’est moi. Gilles a une oeuvre multiple, un peu éparpillée. Certains disques n’étaient plus disponibles. Je les ai retracés, regroupés, remastérisés. Dans ces coffrets, j’ai voulu également reproduire les textes afin qu’ils soient rassemblés à un seul endroit. Il y a des vinyles qu’on n’a retrouvés qu’en France. On les a achetés sur Internet afin de ne pas les perdre.

Dans le processus, Vigneault était présent. Il a accepté le contenant, puis le contenu. Gilles est d’une grande générosité, il laisse beaucoup de place aux autres. Il m’a toujours dit: «Toi, c’est ton métier, tu le fais bien, moi j’ai fait le mien!» Il n’a pas cherché à s’immiscer dans la sélection, on a presque tout mis! Il y a quelques disques qui viennent de ses archives personnelles, comme «À l’encre blanche».

Il y aura un quatrième coffret l’an prochain avec son oeuvre pour enfants: les contes, les comptines et les berceuses.

Q: L’ordre de parution des vinyles n’est pas toujours respecté sur ces trois boîtiers…

R: Sur les deuxième et troisième coffrets, on a respecté l’ordre chronologique. Pour le volume 1, nous y sommes allés avec les plus difficiles à trouver parmi les anciens. Il n’existait que peu d’exemplaires. Ce sont les égarés. Dans ce format de coffrets, on ne peut pas mettre plus de huit cd.

Gilles a créé sa propre étiquette Le Nordet. Il est propriétaire de ses oeuvres. Sauf pour les années 60, qui appartiennent à Columbia (aujourd’hui Sony). Nous, on voulait regrouper celles du Nordet.

Q: C’est donc pour cette raison que le 33-tours «Les voyageurs» n’y figure pas… Espérons que Columbia/Sony le rééditera. Dans vos coffrets, on trouve deux albums instrumentaux…

R: On connaît Gilles comme auteur-compositeur-interprète, mais on tenait à mettre aussi de l’avant la qualité de ses compositions avec de très belles pièces instrumentales. Elles font partie de notre patrimoine. L’année prochaine, il y aura des spectacles hommages à sa musique.

Q: Producteur pendant cinq décennies, vous devez avoir des trésors dans vos coffres…

R: J’ai donné toute ma collection de vinyles à mon gendre. À une époque, j’avais la folie d’avoir tous les disques de chanson qui sortaient au Québec ou en France. Mon salon était comme un magasin de disques avec des tablettes à perte de vue, tout autour. J’en avais des milliers: Jacques Higelin, Olivier Bloch-Lainé, Claude Engel, Albert Marcoeur… Il y en avait tellement que parfois des chanteurs français venaient chez moi chercher un disque qu’ils ne trouvaient plus chez eux. Je gardais tout précieusement.

troisième

 

Fiori, vu de l’intérieur

27 avril 2013

bio_recto

(Sur ce blogue, nous partons du principe que ce que Serge Fiori a offert de mieux à l’histoire musicale, ce sont les trois disques originaux d’Harmonium ainsi que celui de Fiori-Séguin. C’est là l’essentiel – le chanteur et musicien. Nous préférons vous en avertir.)

Depuis longtemps, écrivains et journalistes ont voulu écrire un ouvrage sur Serge Fiori. Celui-ci a toujours refusé. Il traîne depuis une éternité une méfiance envers les médias. Cette fois-ci, c’est la bonne : le meneur d’Harmonium a décidé de se confier et a choisi pour le faire son ancienne amoureuse et amie, Louise Thériault.

Son ouvrage nous présente le chanteur d’un point de vue intérieur et, forcément, biaisé. Toutes les personnes interrogées par la biographe font partie du cercle intime ou de ses adorateurs. Fiori se plaint du culte qu’on lui voue depuis 35 ans, mais ce n’est pas cet ouvrage qui va améliorer son sort de pauvre gourou adulé.

Il y a en effet un malaise à la lecture de ce livre : Fiori est présenté, par l’auteure comme par les intervenants, comme un génie qui va chercher ses créations dans le tréfonds de son âme, en les ressassant comme des mantras… Certains passages s’enfoncent dans l’ésotérisme, ça en devient délirant.

Pas surprenant que ça paraisse chez un éditeur de pop-psychologie, de manuel sur le yoga… Thériault se présente d’ailleurs comme une thérapeute, qui a 20 ans d’expérience en «conseling, en formation et en coaching de gestion»… Ah bon ? Son écriture est parfois malhabile, imprécise, plus émotive que factuelle.  Quelquefois, on ne sait plus en quelle année l’action se déroule, les choses ne sont pas nommées clairement. On aurait voulu des dates, des faits, un index des noms cités. Pour mémoire, on citera trois erreurs faciles qu’une simple vérification de base aurait évitées : le musicien John Martyn (avec un i dans Martin), le spectacle 1 fois 5 en 1976 (et non en 1975) et la chanson de Michel Rivard Le vent du fleuve se retrouve sur le quatrième disque de Beau Dommage, pas sur le Rivard solo. Cette dernière erreur se retrouvait également dans le livret de l’anthologie de Richard Séguin, Thériault l’a sans doute juste reproduite.

Et c’est une partie du problème. On ne sent pas chez la biographe une réelle connaissance de la musique. Ça donne à croire qu’elle s’est simplement contentée de recopier fidèlement les propos de Fiori et de ceux qu’elle a interrogés, mais sans aucune perspective critique.

Le premier livre paru sur le groupe, écrit par leur ancien gérant Yves Ladouceur, avait été renié par les membres d’Harmonium, mais on tombe ici dans un piège similaire : on ne se fie qu’à une seule vision des choses, on ne va pas chercher plus loin.

Ceci dit, la bio représente néanmoins un certain intérêt, celui de nous présenter de l’intérieur un musicien formidable, d’en apprendre plus sur les raisons réelles qui l’ont poussé à se retirer, ses problèmes psychiques et physiques, ses déséquilibres, ses combats contre lui-même. On explique pourquoi Michel Normandeau a été écarté du groupe en plein enregistrement de L’heptade (il paraîtrait qu’il n’était pas à la hauteur, musicalement). Mais on ne dit pas ce qu’est devenu Normandeau, ses disques personnels, son parcours après 1976… Lui qui a quand même co-écrit certaines chansons du groupe, qui en faisait partie dès l’origine. Il est traité un peu à la légère. Les paroles de Pour un instant, c’est lui. Les magnifiques Vieilles courroies, Depuis l’automne et Le corridor, il en co-signe le texte… Est-ce qu’on pourrait lui rendre justice ?

Tout est centré sur Fiori, c’est lui le génie. On survole son travail de compositeur de bandes originales, de pubs, les génériques. Mais ce qui reste l’essentiel et aurait dû être le cœur de l’ouvrage (les années 70, en arts, en politique, en changements de société) ne représente qu’environ 25 % sur près de 400 pages… Par contre, on ne nous épargne pas les détails de sa vie amoureuse…

On souhaite que ce livre sera le point de départ à un essai sérieux, celui qu’espèrent les mélomanes et historiens. L’œuvre musicale de Fiori le mérite. Elle devrait se poursuivre cet automne avec un nouvel album de chansons originales (le premier depuis 1986) signé avec l’étiquette québécoise GSI.

Cette biographie connaîtra sans doute un grand succès et pourrait être le propulseur de futures parutions hautement attendues : l’histoire du groupe en DVD, une intégrale remasterisée avec bonus. Méditons là-dessus.

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Louise Thériault, Serge Fiori: S’enlever du chemin, éditions du CRAM, 2013, 388 pages.


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