Posts Tagged ‘Harmonium’

Rapatrier Vigneault

28 octobre 2019

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À l’époque, le double vinyle «Harmonium en tournée» n’était jamais sorti en cd, officiellement du moins. Dans un coin de la pochette dépliante, on découvrait le nom de Paul Dupont-Hébert, le gérant du groupe dans les années 70 ainsi que de L’Infonie. Ça fait cinq décennies qu’il est producteur artistique au Québec. Il avait commencé avec une boîte à chansons au milieu des années 60. Il a également été président de l’ADISQ.

Sa maison de production, Tandem, sort de luxueux et merveilleux coffrets de Gilles Vigneault. On vous avait déjà parlé du volume 1 l’an passé dans ce billet. Et voici que paraissent les volumes 2 et 3. Chaque boîtier contient 8 cd ainsi que tous les textes des chansons. Dans «Le chant du Portageur», on retrouve deux de ses meilleurs albums en carrière: «Du milieu du pont» (1969) et «Le voyageur sédentaire» (1970). Au menu également, un disque instrumental concocté par son pianiste et compositeur Gaston Rochon («Dans l’air des mots» – 1974).

Dans le troisième coffret, «Vivre debout», sont réunis plusieurs opus originellement parus en CD, de 1996 à 2018. Ça inclut les réenregistrements «Ma jeunesse», au détriment, hélas, du beau «Au bout du coeur» (2003). On ne trouvera pas non plus l’excellent microsillon «Les voyageurs» (1969), jamais réédité. Dans l’entretien qu’il m’a accordé, Paul Dupont-Hébert nous explique pourquoi.

Q: On ne peut pas s’empêcher de commencer en parlant d’Harmonium… Avec le temps, le rôle de Michel Normandeau a un peu été oublié. Pourtant, il a co-fondé le groupe, il a co-écrit certaines chansons avec Serge Fiori, il a été essentiel dans cette aventure…

R: Je crois qu’avec les années, Serge Fiori a recentré le projet sur lui-même, plutôt que comme membre du groupe. Il est devenu le Paul McCartney des Beatles. Michel a été un moteur important dans «L’heptade», je l’ai vécu… Michel était celui qui faisait écrire Serge. C’était son complice pour bousculer la création, pour renvoyer le ballon.

Q: Qui a eu l’idée de sortir les coffrets de Gilles Vigneault?

R: C’est moi. Gilles a une oeuvre multiple, un peu éparpillée. Certains disques n’étaient plus disponibles. Je les ai retracés, regroupés, remastérisés. Dans ces coffrets, j’ai voulu également reproduire les textes afin qu’ils soient rassemblés à un seul endroit. Il y a des vinyles qu’on n’a retrouvés qu’en France. On les a achetés sur Internet afin de ne pas les perdre.

Dans le processus, Vigneault était présent. Il a accepté le contenant, puis le contenu. Gilles est d’une grande générosité, il laisse beaucoup de place aux autres. Il m’a toujours dit: «Toi, c’est ton métier, tu le fais bien, moi j’ai fait le mien!» Il n’a pas cherché à s’immiscer dans la sélection, on a presque tout mis! Il y a quelques disques qui viennent de ses archives personnelles, comme «À l’encre blanche».

Il y aura un quatrième coffret l’an prochain avec son oeuvre pour enfants: les contes, les comptines et les berceuses.

Q: L’ordre de parution des vinyles n’est pas toujours respecté sur ces trois boîtiers…

R: Sur les deuxième et troisième coffrets, on a respecté l’ordre chronologique. Pour le volume 1, nous y sommes allés avec les plus difficiles à trouver parmi les anciens. Il n’existait que peu d’exemplaires. Ce sont les égarés. Dans ce format de coffrets, on ne peut pas mettre plus de huit cd.

Gilles a créé sa propre étiquette Le Nordet. Il est propriétaire de ses oeuvres. Sauf pour les années 60, qui appartiennent à Columbia (aujourd’hui Sony). Nous, on voulait regrouper celles du Nordet.

Q: C’est donc pour cette raison que le 33-tours «Les voyageurs» n’y figure pas… Espérons que Columbia/Sony le rééditera. Dans vos coffrets, on trouve deux albums instrumentaux…

R: On connaît Gilles comme auteur-compositeur-interprète, mais on tenait à mettre aussi de l’avant la qualité de ses compositions avec de très belles pièces instrumentales. Elles font partie de notre patrimoine. L’année prochaine, il y aura des spectacles hommages à sa musique.

Q: Producteur pendant cinq décennies, vous devez avoir des trésors dans vos coffres…

R: J’ai donné toute ma collection de vinyles à mon gendre. À une époque, j’avais la folie d’avoir tous les disques de chanson qui sortaient au Québec ou en France. Mon salon était comme un magasin de disques avec des tablettes à perte de vue, tout autour. J’en avais des milliers: Jacques Higelin, Olivier Bloch-Lainé, Claude Engel, Albert Marcoeur… Il y en avait tellement que parfois des chanteurs français venaient chez moi chercher un disque qu’ils ne trouvaient plus chez eux. Je gardais tout précieusement.

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Fioritudes, un salut audacieux

29 janvier 2016

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Il fallait l’oser, et ils l’ont fait, peut-être guidés par la mise en scène de Luc Picard: un spectacle hommage à l’oeuvre de Serge Fiori, sans inclure plusieurs éternels classiques d’Harmonium: ici, rien du premier 33 tours, et pas même Dixie!

Ça s’appelle joliment Fioritudes, ça tourne actuellement au Québec, et ça salue d’abord et avant tout le dernier disque de Serge Fiori (2014), joué entièrement et dans l’ordre en deuxième partie de soirée. Étant donné le succès critique et public qu’il a reçu, et puisque son créateur ne peut actuellement remonter sur scène pour des raisons personnelles de santé, c’est une jeune génération d’artistes qui s’y collent avec une fougue réjouissante. Seul Daniel Lavoie ne cadre pas avec l’esprit de fête et d’humilité partagé par tous les autres, musiciens compris. On le préfère de loin chez Miron ou chez Leprest.

Qu’on aime ou non les chansons choisies, on applaudit l’enthousiasme des Antoine Gratton et Alexandre Désilets. Ce dernier a d’ailleurs une voix haut perchée assez similaire à celle de  Fiori, c’en est troublant.

Il y certains moments très forts dans ce spectacle que l’on voudrait retrouver sur disque. Catherine Major est majestueuse, émotion majeure, toute en retenue et en puissance. Tour de chant, tour de force. Partout, elle étincelle. Lorsque Ian Kelly arrive sur scène avec sa guitare acoustique pour nous chanter de manière dépouillée Laisse-moi partir, on est stupéfait. La suite, un duo avec Lavoie sur la faiblarde Zéro à dix, est plus dispensable. Mais il faut que sa Laisse-moi partir soit gravée ailleurs que dans nos seules mémoires de spectateurs…

Et puis il y a la surprise. Pour cette représentation à Longueuil, Marie-Pierre Arthur avait un conflit d’horaire. On a demandé à l’anglo francophile Andrea Lindsay de la remplacer pour un soir. Oui, elle a bien avalé quelques mots, mais il faut dire que les chansons de Fiori ne sont pas faciles à interpréter même pour un francophone. Malgré cela, Lindsay a été bouleversante, spécialement dans Depuis l’automne, un monument qui continue à nous faire frissonner quatre décennies après sa création. On veut pouvoir réécouter ça!

Le vinyle «Fiori-Séguin» a aussi été à l’honneur, un album dont on ne se lasse pas. Trois chansons en ont été extraites: La moitié du monde; la festive Viens danser et Ça fait du bien. Une seule vient de «L’heptade»: Comme un fou. Pourquoi pas Le corridor par Catherine Major?

Un bémol cependant, était-ce un problème de salle, de haut-parleurs ou de calibrage? Dans les titres plus rythmés, on entendait très mal les paroles. Heureusement, on en savait plusieurs par coeur, depuis tellement longtemps…

Pour mémoire, rappelons à ceux qui voudraient également voir un hommage plus traditionnel mais tout aussi réjouissant à Harmonium, avec presque tous les classiques, on peut se tourner vers le groupe Premier Ciel, avec la bénédiction de Fiori lui-même. J’en avais fait la critique ici.

Maintenant, rêvons encore à une réédition soignée en cd des quatre albums d’Harmonium, le Fiori-Séguin ainsi qu’en suppléments des DVD d’archives. Pour souligner sa contribution essentielle au patrimoine musical mondial, fabriquons le coffret que Fiori mérite.

 

Les années 70 comme si vous y étiez

16 août 2013

Beau Dommage sur le plateau de Tout le monde en parle en 2009 (Radio-Canada).

Robert Léger est membre de Beau Dommage. En octobre 2010, il s’exprimait avec courage et humour dans les colonnes du webzine Vapeur Mauve sur l’histoire de la musique et de son groupe, la critique, etc. J’avais co-piloté cet entretien, qu’il me semble pertinent de republier ici aujourd’hui. C’est un peu long, mais vous n’êtes pas obligés de le lire d’un seul souffle!

Tout simplement jaloux (de Beau Dommage)

La scène musicale québécoise foisonnait dans les années 70. Longue était la liste des groupes de cette période qui nous ont laissé au moins un disque en héritage. Toutefois, aujourd’hui, la grande majorité d’entre eux est tombée dans l’oubli, d’autres n’intéressent que les mélomanes passionnés par la musique de cette décennie. De cette multitude de formations, seules deux ont su réellement se démarquer par une œuvre riche et intemporelle, à tel point qu’en 2010 encore, on peut entendre régulièrement leurs chansons sur les ondes des radios québécoises : Harmonium et Beau Dommage. Deux groupes également dont les noms viendront instinctivement à l’esprit des francophones européens lorsqu’on leur demandera ce qu’ils retiennent de cette décennie venant de la Belle Province. Robert Léger, claviériste et flûtiste de Beau Dommage, auteur entre autres de Tous les palmiers, Harmonie de soir à Châteauguay,  Amène pas ta gang ou la superbe J’ai oublié le jour, a accepté de nous accorder une entrevue pour nous parler de son groupe, mais également pour nous apporter un éclairage précieux sur ce qu’était cette scène musicale-là. Écoutons-le.

Vapeur Mauve : On vous a posé parfois la question, mais les lecteurs de Vapeur Mauve aimeraient une réponse très sincère: existait-il une compétition entre les artistes dans les années 70 au Québec ? Est-ce que la camaraderie ambiante, apparente, cachait des jalousies, voire du mépris ? On veut des noms.

Robert Léger : La compétition n’était pas très virulente. L’époque était réellement imbibée de ces valeurs de soutien, partage, entraide. Cependant, on ne peut heureusement éradiquer ces dynamiques émotions qu’est, par exemple, la jalousie. Beau Dommage ne se sentait pas jaloux d’autres groupes ou artistes car, bien que modestes, nous sentions bien que notre situation était privilégiée (accueil du public, ventes de disques. etc.) Mais on sentait la jalousie à notre égard se pointer parfois. Je me souviens d’une entrevue où un membre de Conventum ne s’expliquait pas notre succès, je le cite texto : « Ils sont tellement poches musicalement, comment se fait-il que ça pogne ? »

VM : Lorsque Harmonium sortait ses disques, est-ce que les membres de Beau Dommage en discutaient entre eux ? Saine compétition ?

Robert : Nous avions réellement un grand respect pour Harmonium. On admirait leur musique. Pour les textes, on était moins convaincus, un peu désorientés par l’hermétisme du propos…

VM : Plusieurs artistes des années 70 collaboraient entre eux, mais Beau Dommage n’a pas, à notre connaissance, fait appel à de l’aide extérieure. Pourquoi ?

Robert : Pour le genre de chansons que l’on faisait, un folk-rock assez simple musicalement, nous pouvions fort bien nous suffire à nous-mêmes. De plus, on ne composait pas des pièces d’envergure exigeant des collaborations extérieures pour exister. Cependant, quand le besoin s’en faisait sentir, on utilisait des musiciens de studio extérieurs au groupe. Voir les crédits pour certaines chansons sur Où est passée la noce ?

VM : Votre morceau épique et plus directement progressif est Un incident à Bois-des-Filion. Il paraît qu’il était déjà composé avant la sortie de votre premier album en 1974. Pourquoi avoir attendu la sortie de votre second disque pour l’enregistrer ?

Robert : TRÈS TRÈS PARADOXALEMENT, la compagnie Capitol EMI voulait inclure ce morceau sur notre premier album, car son directeur artistique montréalais, Pierre Dubord, avait été d’abord séduit par cette pièce qui s’apparentait aux musiques progressives britanniques. C’EST NOUS qui avons refusé… préférant d’abord nous faire connaître avec des chansons qui nous ressemblaient plus, plus fidèles à notre esthétique d’apologie du quotidien, plus « small is beautiful ».

VM : Et pourquoi ne pas avoir poursuivi dans cette voie ? Un incident à Bois-des-Filion semble être un bel ovni dans votre répertoire qui n’est généralement pas relié au rock progressif.

Robert : La réponse est dans la question… Pour nous, c’est une expérience hors de nos goûts réels. D’une part, on ne s’est pas dit : « faisons de la musique progressive… », on a reçu de Pierre Huet ce long texte et on l’a mis en musique comme on le ferait pour une chanson normale. Notre but était de créer une longue chanson. Point. Chemin faisant, pour relier les parties du texte, on a composé des ponts, des transitions et on s’est retrouvé avec une œuvre qui pouvait se classer dans la musique progressive, mais ce n’était pas vraiment notre intention de départ.

VM : Pourquoi ne pas avoir poursuivi dans cette direction ?

Robert : C’est un peu mal nous connaître que de poser la question. Nous partagions entre nous un amour pour la chanson de format traditionnel de 3-4 minutes. C’est cette forme d’expression qui nous allumait, c’est cette contrainte qui nous inspirait. Je donnerais personnellement tout Yes, Genesis, Jethro Tull et cie pour L’orage de Georges Brassens. La musique progressive, pour moi, n’est pas un « progrès », n’est pas une libération souhaitable hors des pauvres limites de la chanson. C’est une forme de musique qui a donné des beaux résultats souvent, mais ceux qui célèbrent ce type de musique comme étant l’âge d’or de la chanson n’ont jamais réellement apprécié ce qui fait le charme concis, discret et subtil d’une chanson. Ce sont des mélomanes qui recherchent d’abord l’expérimentation musicale, l’éclatement des formes et qui doivent être bien déçus de n’avoir à se mettre sous la dent que les éternelles chansons de 4 minutes avec les contraintes imposées par le genre. Je pense à Alain Brunet (NDLR journaliste au quotidien La Presse) qui n’aurait jamais dû être payé pour évaluer des chansons… Pour lui, c’est un sous-genre qui ne soulève son intérêt qu’à la mesure des libertés qu’elle ose prendre… Point de vue bien regrettable !

VM : Pierre Foglia, chroniqueur à La Presse, écrivait en 1976 : « Je sens que je suis en train d’écrire comme Harmonium joue : pour plaire, pour me trouver des fans dans les cégeps ! Finalement, le modèle idéal, ce serait Conventum, c’est-à-dire broder à partir d’un beat connu. Ne pas prétendre réinventer la musique, lui donner seulement une couleur différente. Tant pis si ça claque un peu trop fort du côté des drums, les soirs où Mathieu Léger a beaucoup soif, ses percussions restent quand même inventives, et les claviers de Charlot, comme la guitare de Duchesne ont tout autant d’imagination. Il y a chez Conventum ce fond de jazz que les autres ont renié. Ne cherche pas dans la pile de disques, Lili, je n’ai pas de long jeu de Conventum. Ils n’en ont pas encore gravé et ne semblent pas pressés de le faire… »

Robert : Les appréciations musicales de Foglia m’ont toujours fait sourire. Autant le chroniqueur est doué, autant ses goûts musicaux sont ceux d’un baba cool franchouillard qui ne voit d’abord dans la musique qu’un pied de nez aux valeurs bourgeoises. Ses goûts en littérature sont solides, cohérents, ses jugements la plupart du temps fort justes (en bon artisan, il connait son métier), mais dans ses analyses musicales, je l’ai toujours perçu comme un regrettable Papy-fait-du-rock. Comme ces premiers journalistes français commentant le rock (et Petrowski est de cette école) et qui écrivaient des trucs du genre: « Les guitares de la révolte déchiraient la nuit dans la stridence des Stratocasters ». Oh comme ce genre d’écrit faisait rigoler ceux qui précisément jouaient ces « guitares de la révolte »…

VM : Est-ce que vous trouvez que certains artistes, même de la trempe d’Harmonium, même «contre-culturels», se souciaient trop de plaire à un certain public et que la musique en général n’était pas assez spontanée ? Les années 70 étaient-elles réellement dénuées de toute préoccupation commerciale ? Est-ce que Beau Dommage se faisait taxer de groupe populaire, avec du mépris dans la voix ?

Robert : Franchement, je dois dire que ces questions de préoccupations commerciales n’étaient pas à l’avant-plan. La musique était très peu organisée de façon industrielle comme elle l’est aujourd’hui. Les notions de succès commercial, de ventes, étaient assez secondaires pour la majorité des artistes de ma gang. Nous étions jeunes et ne pensions pas beaucoup à ces choses. Ça ne veut pas dire que nous étions des saints, des purs. Peu importe l’époque, l’être humain a un vieux fonds égocentrique et peut facilement faire passer son intérêt personnel avant celui de la collectivité, mais dans ce temps-là, ce qui nous valorisait n’était pas les succès commerciaux, mais l’image d’intégrité artistique que l’on pouvait dégager. Comprenez-moi bien : demeure toujours le souci de l’image que l’on projette. Si, aujourd’hui, afficher 100 000 copies vendues te donne une bonne image, ce n’était pas le cas dans les années 70… Beau Dommage évidemment se faisait accuser de vouloir faire du fric et de planifier soigneusement ses succès commerciaux. Ce n’était pas le cas.

VM : Que pensez-vous des artistes de prog ou de free-jazz québécois ? Les Contraction, Conventum, Yves Laferrière, Toubabou, tous ces artistes tirés de l’oubli par l’étiquette Prog Québec ?

Robert : Faudrait que je réécoute, ce serait plus honnête plutôt que d’y aller au feeling… Le souvenir que j’en garde en est de gens talentueux et intègres qui faisaient une recherche musicale avec des réussites et des passages plus ennuyeux. La distinction que j’apporterais est la suivante : leur démarche n’était pas axée beaucoup vers le format « chanson », mais plutôt visait à développer des nouvelles avenues MUSICALEMENT… Ce n’est pas exactement la même chose. L’équilibre texte/musique essentiel à une bonne chanson était négligé au profit de la musique. Je rappelle la formule de Denis Farmer, batteur mythique de cette époque, pour évoquer son travail de musicien : « on va aller brasser des sons ! »

VM : Est-ce que Beau Dommage sentait faire partie de ce courant ? Ou d’un autre ?

Robert : On faisait des chansons. On se sentait plus proche de Félix Leclerc que de Contraction. Mais dans nos arrangements, on tenait compte de ces avenues débroussaillées par d’autres plus aventureux.

VM : À part quelques rares exceptions (comme Roger Rodier, Sex ou Mathieu), la musique québécoise des années 70 se chantait exclusivement en français. Était-ce par choix ou pensez-vous que certains groupes auraient souhaité chanter en anglais, mais craignaient la réaction du public ?

Robert : Se souvenir que nous sommes en pleine montée du sentiment nationaliste. Pour être « in », on chante en français, plus précisément en québécois. Aller chanter en anglais aurait été absolument mal perçu.

VM : Quels étaient les liens entre la scène musicale française et québécoise ? Vous intéressiez-vous à ce qui se faisait alors de l’autre côté de l’océan ?

Robert : Ceux qui faisaient de la chanson en France nous intéressaient à coup sûr. On a eu des échanges chaleureux avec Michel Fugain, Julien Clerc, Maxime Le Forestier et on admirait leurs chansons. Véronique Sanson, les productions de Michel Berger, la liste serait longue de nos contemporains français qu’on respectait. Mais il y avait aussi à l’époque un malheureux snobisme à l’égard de la chanson en France, on les jugeait un peu ringards et on se trouvait, nous les Québécois, à l’avant-garde de la chanson francophone. À tort. Arrogance toute adolescente qui nous a heureusement quittés rapidement. Les musiciens et réalisateurs français étaient évidemment souvent fort compétents et on aurait eu beaucoup à apprendre d’eux. Pour le 4e album de Beau Dommage, Passagers, nous avons engagé Thierry Vincent, réalisateur de quelques albums de Julien Clerc. Ses méthodes d’enregistrement nous laissaient fort perplexes. Il nous rassurait en disant: « attendez d’entendre le résultat quand je vais procéder au mixage… » On le croyait à moitié. Quand est venu le temps du mix, effectivement, sa science nous a étonnés. Ce disque sonnait deux fois mieux que tout ce qu’on avait fait auparavant, album pourtant fait ici dans un studio québécois. Et je préfère ne pas penser aux échanges qu’on aurait pu avoir avec des camarades auteurs-compositeurs français et qu’on a snobés par insouciance et arrogance. Il y avait chez eux un savoir-faire d’artisan, une maîtrise de la langue qu’on a ignorés… hélas.

VM : Beau Dommage est l’un des rares groupes de cette période à avoir connu un certain succès en France. Pourquoi est-ce si important pour les musiciens québécois de percer dans l’Hexagone ? Pour élargir son cercle d’admirateurs, ou par soif de reconnaissance hors des frontières du petit pays qu’est le Québec ?

Robert : Pour le plaisir d’aller jouer devant des publics nouveaux. On fait rapidement le tour des 40 salles de spectacle du Québec. Le but premier d’un artiste est de se faire aimer tous les soirs par des admirateurs nouveaux… Pourquoi pas la France ? Votre question est au présent ? Aujourd’hui, l’appât du gain n’est certes pas à dédaigner…

VM : On dit souvent que la musique des années 60 et 70 vieillit mieux que celle des autres décennies. Qu’en pensez-vous ? Pourquoi garderait-elle cette fraîcheur ?

Robert : Toute musique qui est jouée avec des instruments réels et intemporels (piano, guitare, basse, percussions, cordes, etc.) va toujours mieux supporter le passage du temps que les sonorités synthétiques qui séduisent sur le coup par leur nouveauté. Toute chanson qui est composée pour traduire honnêtement une émotion, une pensée qui nous habitent de façon authentique a aussi plus de chance de traverser les époques. Viser le goût du jour pour plaire aux programmateurs radio va peut-être permettre à ta chanson de jouer effectivement sur les ondes, mais elle va se démoder rapidement à cause de son manque de sincérité. Je sais que ça semble cliché ce que je dis. Je sais qu’il y a des exceptions. Mais c’est terriblement et simplement vrai aussi.

VM : Est-ce que Beau Dommage se souciait de la postérité ? Y-a-t-il des choses (un instrument, une voix, un effet technique) que vous refusiez de mettre dans votre musique afin de ne pas trop la dater et, par conséquent, qu’elle se démode plus vite ?

Robert : Non.

VM : Voilà, c’est fini. Merci, Monsieur Léger. Le moment est idéal pour aller prendre un peu de soleil.

Robert : Tout le plaisir fut pour moi. Les questions étaient neuves. C’est un bonheur que l’on rencontre rarement au fil des entrevues.

Béatrice et Francis

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La page de Vapeur Mauve.

 

 

Fiori, vu de l’intérieur

27 avril 2013

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(Sur ce blogue, nous partons du principe que ce que Serge Fiori a offert de mieux à l’histoire musicale, ce sont les trois disques originaux d’Harmonium ainsi que celui de Fiori-Séguin. C’est là l’essentiel – le chanteur et musicien. Nous préférons vous en avertir.)

Depuis longtemps, écrivains et journalistes ont voulu écrire un ouvrage sur Serge Fiori. Celui-ci a toujours refusé. Il traîne depuis une éternité une méfiance envers les médias. Cette fois-ci, c’est la bonne : le meneur d’Harmonium a décidé de se confier et a choisi pour le faire son ancienne amoureuse et amie, Louise Thériault.

Son ouvrage nous présente le chanteur d’un point de vue intérieur et, forcément, biaisé. Toutes les personnes interrogées par la biographe font partie du cercle intime ou de ses adorateurs. Fiori se plaint du culte qu’on lui voue depuis 35 ans, mais ce n’est pas cet ouvrage qui va améliorer son sort de pauvre gourou adulé.

Il y a en effet un malaise à la lecture de ce livre : Fiori est présenté, par l’auteure comme par les intervenants, comme un génie qui va chercher ses créations dans le tréfonds de son âme, en les ressassant comme des mantras… Certains passages s’enfoncent dans l’ésotérisme, ça en devient délirant.

Pas surprenant que ça paraisse chez un éditeur de pop-psychologie, de manuel sur le yoga… Thériault se présente d’ailleurs comme une thérapeute, qui a 20 ans d’expérience en «conseling, en formation et en coaching de gestion»… Ah bon ? Son écriture est parfois malhabile, imprécise, plus émotive que factuelle.  Quelquefois, on ne sait plus en quelle année l’action se déroule, les choses ne sont pas nommées clairement. On aurait voulu des dates, des faits, un index des noms cités. Pour mémoire, on citera trois erreurs faciles qu’une simple vérification de base aurait évitées : le musicien John Martyn (avec un i dans Martin), le spectacle 1 fois 5 en 1976 (et non en 1975) et la chanson de Michel Rivard Le vent du fleuve se retrouve sur le quatrième disque de Beau Dommage, pas sur le Rivard solo. Cette dernière erreur se retrouvait également dans le livret de l’anthologie de Richard Séguin, Thériault l’a sans doute juste reproduite.

Et c’est une partie du problème. On ne sent pas chez la biographe une réelle connaissance de la musique. Ça donne à croire qu’elle s’est simplement contentée de recopier fidèlement les propos de Fiori et de ceux qu’elle a interrogés, mais sans aucune perspective critique.

Le premier livre paru sur le groupe, écrit par leur ancien gérant Yves Ladouceur, avait été renié par les membres d’Harmonium, mais on tombe ici dans un piège similaire : on ne se fie qu’à une seule vision des choses, on ne va pas chercher plus loin.

Ceci dit, la bio représente néanmoins un certain intérêt, celui de nous présenter de l’intérieur un musicien formidable, d’en apprendre plus sur les raisons réelles qui l’ont poussé à se retirer, ses problèmes psychiques et physiques, ses déséquilibres, ses combats contre lui-même. On explique pourquoi Michel Normandeau a été écarté du groupe en plein enregistrement de L’heptade (il paraîtrait qu’il n’était pas à la hauteur, musicalement). Mais on ne dit pas ce qu’est devenu Normandeau, ses disques personnels, son parcours après 1976… Lui qui a quand même co-écrit certaines chansons du groupe, qui en faisait partie dès l’origine. Il est traité un peu à la légère. Les paroles de Pour un instant, c’est lui. Les magnifiques Vieilles courroies, Depuis l’automne et Le corridor, il en co-signe le texte… Est-ce qu’on pourrait lui rendre justice ?

Tout est centré sur Fiori, c’est lui le génie. On survole son travail de compositeur de bandes originales, de pubs, les génériques. Mais ce qui reste l’essentiel et aurait dû être le cœur de l’ouvrage (les années 70, en arts, en politique, en changements de société) ne représente qu’environ 25 % sur près de 400 pages… Par contre, on ne nous épargne pas les détails de sa vie amoureuse…

On souhaite que ce livre sera le point de départ à un essai sérieux, celui qu’espèrent les mélomanes et historiens. L’œuvre musicale de Fiori le mérite. Elle devrait se poursuivre cet automne avec un nouvel album de chansons originales (le premier depuis 1986) signé avec l’étiquette québécoise GSI.

Cette biographie connaîtra sans doute un grand succès et pourrait être le propulseur de futures parutions hautement attendues : l’histoire du groupe en DVD, une intégrale remasterisée avec bonus. Méditons là-dessus.

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Louise Thériault, Serge Fiori: S’enlever du chemin, éditions du CRAM, 2013, 388 pages.

Maître Fiori

16 février 2013
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Serge Fiori (crédit photo: 2 solitudes.com)

15 février 2013, Montréal. Le théâtre Outremont s’emplit pendant que les haut-parleurs diffusent du Ferland jaune, du Charlebois d’il y a quatre décennies.  Pendant l’entracte, on pourra y entendre du Beau Dommage et du Gilles Valiquette. Ne manquerait que l’encens et l’ambiance serait complète. Planté, le décor: ce sera une très bonne soirée nostalgique. Le groupe Premier Ciel présente son hommage officiel à Harmonium, approuvé par maître Fiori. Nombreux sont les spectateurs assez vieux pour avoir vu Harmonium il y a quarante ans et qui viennent se le remémorer. Mais plusieurs plus jeunes têtes aussi (dont la mienne), qui n’ont pas eu cette chance, viennent rattraper le coup.

Ici, on joue à être Harmonium, on est dans l’imitation. Les sept musiciens sont effacés, au service de la musique. Même Julie Valois, fille historique de Louis Valois et Monique Fauteux (membres de la formation originale) fait profil bas. Elle chantera de belle manière et avec discrétion la chanson interprétée jadis par sa mère: Le corridor. Émouvant.

Le groupe Premier Ciel est généreux (près de trois heures de musique, excluant la pause), talentueux et multiplie les efforts pour recréer le son originel: même les cris d’enfants du premier opus y sont reproduits avec une bande sonore, idem pour une intro instrumentale de L’heptade. Le chanteur, Mathieu Grégoire, se glisse à merveille dans la peau de Fiori, qu’il remerciera à la fin du spectacle pour toutes ses belles chansons – et en effet, c’est une des œuvres les plus importantes de tout le répertoire francophone des cinquante dernières années. Sensiblement la même voix, les mêmes intonations, mimiques et air ahuri que son idole. (Mais était-ce bien une distrayante gomme que Grégoire semblait mâcher entre deux chants? Et son blabla entre les morceaux, était-ce bien nécessaire?)

Dans la salle, nous jubilions sauf pendant le morceau Le premier ciel, beaucoup trop fort pour des oreilles humaines! La première partie était consacrée aux deux premiers albums pour se clore avec Viens danser de Fiori-Séguin. La seconde portion – outre quelques classiques comme Dixie et Un musicien parmi tant d’autres – à L’heptade. On regrettera l’absence de la chanson De la chambre au salon et de la plus puissante de toutes, L’exil.

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Premier Ciel remet ça ce 16 février à l’Outremont et en tournée au Québec.

La discothèque idéale # 6

19 septembre 2011

Harmonium, éponyme (1974)

S’il fallait ne garder qu’un seul disque d’Harmonium, je choisirais L’Heptade, car il s’agit de leur chef-d’oeuvre, le plus travaillé, le plus durable. Un album à placer à côté du « Jaune » de Ferland, section audace, grandeur, démesure. Mais L’Heptade n’est pas, selon moi, un «pur » album de chanson, au sens où la musique est tout aussi importante (voire plus) que les paroles et la mélodie. C’est une oeuvre musicale, incluant des passages chantés. Dans la même catégorie, je classerais «Histoire de Melody Nelson » de Serge Gainsbourg, « L’imprudence » d’Alain Bashung ou les opus avec orchestres symphoniques de Léo Ferré. Ce n’est pas de la chanson, c’est autre chose, une classe à part. Ni pire, ni mieux. Comme la nouvelle par rapport au roman. Nulle hiérarchie.

Mais lorsqu’on parle de chanson idéale, dans mon esprit, c’est l’alliance parfaite et équitable entre mélodie/paroles/arrangements. Et de préférence, en chanson populaire, avec des extraits que l’on peut se chanter soi-même, sous la douche ou dans un ravin.

Alors dans ce cas-ci, un des meilleurs disques de chanson québécoise, c’est le premier album éponyme d’Harmonium. Une ribambelle d’oeuvres parfaites pour les feux de camp (Pour un instant; Un musicien parmi tant d’autres; De la chambre au salon) et du lyrisme bouleversant (Vieilles courroies).

On est au milieu des années 70, et c’est toujours avec la même ferveur qu’on réécoute aujourd’hui ce premier saut d’Harmonium. La concurrence sera rude (Beau Dommage; Octobre; Aut’Chose; etc.) mais ce disque reste le plus représentatif de ce qu’a été cette décennie au Québec.

Un classique, tout simplement.

(billet publié le 5 février 2007)


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