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Chansons pour vieux pianos

10 avril 2020

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Marie Denise Pelletier fait revivre les chansons de Claude Léveillée. Dans un spectacle intimiste mis en scène par Serge Postigo, elle sera soutenue par deux musiciens, et on retrouvera l’ambiance des cabarets des années 60 (la fumée en moins). Entre la fragile douceur d’un vétuste piano et la voix puissante de l’interprète, l’émotion n’est jamais loin.

«Y’a pas tellement longtemps/vous vous rappelez au temps du guignol, de la dentelle/on se saoûlait le dedans de pathétique/C’était la belle époque du piano nostalgique». C’est avec Les vieux pianos que Marie Denise Pelletier débutait son album «Léveillée, entre Claude et moi» en 2017. Aujourd’hui, elle transpose ce répertoire sur scène. Ses souvenirs remontent à loin, aux années 60 : «Je suis la plus jeune d’une famille de cinq enfants. Mes grands frères et sœurs achetaient tous les disques de Claude Léveillée. La maison baignait dans son univers. C’est rentré, pas seulement dans les oreilles, mais dans le cœur, dans l’ADN. Il était une mégastar à l’époque, on l’entendait partout, même dans les classes, quand j’allais à l’école, les professeurs se servaient de son œuvre. Il a été un des piliers de notre chanson. Il était aussi beaucoup à la télévision, il écrivait des thèmes, il faisait de la comédie musicale.»

Une vingtaine d’années passent. La chanteuse a eu le bonheur de travailler avec lui : «J’ai eu le privilège de le connaître un peu. Il a même participé à mon spectacle hommage à la chanson québécoise en 1981. C’est ce que je raconte sur scène aujourd’hui : les deux Claude que j’ai connus. Celui qui, par sa musique, a bercé mon enfance. Et celui que j’ai par la suite rencontré, avec qui j’ai eu des très belles conversations.»

Sur scène, elle puise essentiellement dans ses oeuvres des années 60 où Léveillée faisait des chansons pour vieux pianos, dans un souffle proche des grands chansonniers français. Les mélodies qui s’inscrustent pour ne plus vous quitter : Ne dis rien ; Emmène-moi au bout du monde ou Soir d’hiver, sur un poème de Nelligan.

Elle confesse en riant qu’elle pensait à réaliser cet hommage depuis une décennie. Au centre du projet, il y a un musicien magnétique : Benoît Sarrasin*. De son doigté délicat, il porte ce répertoire avec grâce : «Ça fait presque quarante ans que Benoît est mon pianiste. Autant pour lui que pour moi, Léveillée a été une influence importante : c’était un grand pianiste, autodidacte d’ailleurs. Il m’a influencée par sa façon de chanter, d’interpréter.»

Elle a attendu longtemps avant de s’y mettre. Par peur, par angoisse ? «Pas du tout, lance-t-elle en rigolant. Il faut intérioriser ces chansons, les faire siennes. Il faut les respecter, mais aussi y apporter mon vécu, mon bagage, ma voix. Et si je l’ai fait, c’est aussi beaucoup pour que ne meurt pas ce magnifique répertoire qui est tellement riche, faire une passation afin que les plus jeunes puissent l’écouter.»

À écouter Marie Denise Pelletier chanter ces mots qui lui vont si bien, et Benoît Sarrasin jouer ces notes évocatrices, on ne peut espérer qu’une chose : que le disque et le spectacle engendrent des suites. Qu’il y ait toujours plus de traces tangibles des chansons de Claude Léveillée.

Francis Hébert

(pour L’Entracte de février 2020)

* On trouve le nom de ce pianiste écrit de toutes sortes de manières, y compris sur la couverture du cd. J’ai choisi de ne pas m’y fier. Je fais plutôt confiance à l’orthographe du disque hommage à Brel, sur lequel il officie.

L’art de rééditer (1)

27 juin 2016

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Vous le savez peut-être, j’adore les rééditions. Quand on déterre des trésors musicaux, ça permet la transmission. Le patrimoine s’enrichit.

Or, il faut que ce soit fait avec beaucoup de doigté, de méticulosité. Deux parutions d’Audiogram méritent qu’on s’y arrête. On se serait attendu à mieux de la part d’une maison de disques généralement de haute tenue. Lorsqu’elle a repris une partie du catalogue de Jean-Pierre Ferland, elle a publié une nouvelle édition (étiquetée «remastérisée») du classique «Jaune». C’est celle-ci qui circule partout désormais, comme l’édition de base. Par contre, ce qu’on ne mentionne pas, c’est qu’il s’agit en fait de la version remixée d’abord parue en 2005 dans le coffret anniversaire chez GSI Musique (lire ma critique de l’époque ici). On pense s’acheter le disque original, mais c’est un remix, avec un passage où Ferland refait sa propre voix… Dans le coffret de 2005, au moins, on proposait les deux versions. Il faudrait donc idéalement dénicher ce joli boîtier jaune ou la première édition cd qui, elle, ne sera pas remastérisée ni remixée… Car si remastériser nettoie le son, le rend plus net (ce qui est bénéfique), le remix modifie l’œuvre, changeant l’expérience d’écoute en donnant plus ou moins d’espace à tel ou tel instrument, à la voix, etc. Ça peut être intéressant comme un bonus, mais pas pour remplacer – comme c’était hélas le cas aussi dans l’intégrale Beau Dommage, pourtant une référence en la matière.

Second exemple, le coffret triple cd de Claude Léveillée qu’Audiogram vient de mettre sur le marché : «Mes années 60, 70, 80». Au verso, on précise bien qu’il s’agit d’une réédition des albums parus entre 1993 et 1996 (jadis vendus séparément). Mais ce qu’on ne dit pas sur la pochette et qui pourrait en berner plusieurs, c’est que ce sont des réenregistrements que l’artiste a effectués au début des années 90. En fait, c’est plus complexe, car la galette «Mes années 70» semble plutôt contenir les morceaux dans les versions originales, avec des orchestrations entre autres de Gérard Manset ou Paul Baillargeon. Et précisons que sur ces réenregistrements, Léveillée ne chante plus vraiment, qu’il récite plutôt. De plus, le Québécois y va dans des sons synthétiques, des claviers. Mentionnons aussi que ce boîtier contient bien un livret avec les paroles, mais pas de texte de présentation. Que ceux qui voudraient retrouver ses classiques des années 60 dans leurs habits d’origine aillent plutôt du côté du double cd de la collection «Émergence».

Qu’on publie des réenregistrements est une chose, mais qu’on ne le mentionne pas clairement sur la pochette en est une autre… Claude Léveillée mériterait un tout autre traitement. Ce qu’il a fait dans les années 70 est excitant et aventurier. Les amateurs de chanson française audacieuse pourraient être très surpris. On a un échantillon dans «Mes années 70», mais on en voudrait davantage. En France, ils ont des collections «4 albums originaux» ou les «essentiels» qui réunissent les plus importants disques originaux d’un chanteur. Il serait temps qu’on importe l’idée. Ils sont peu coûteux et rassemblent des œuvres dans leur forme d’origine avec la reproduction de la pochette.

Est-ce la petitesse du marché québécois qui fait que plusieurs de nos plus grands artistes n’ont pas encore eu droit à leur intégrale cd? La totale de Jim & Bertrand (quatre microsillons!) ou de Plume Latraverse, ça ne serait pas chouette?


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