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L’effet pollen

9 mai 2018

 

couve livre

 

«… je pense vraiment qu’il n’y a rien d’inutile, que le vent souffle sur chaque mot, chaque geste sans que l’on sache où il les dépose… les idées se propagent comme le pollen et fécondent si elles portent en elles le germe de vie.» (Pierre Barouh)

Voici un livre remarquable, celui dont on rêvait depuis toujours et qui demeurera LE document de référence pour tous les amoureux des artistes Saravah, et même au-delà, pour ceux qui veulent comprendre et se replonger dans les années 70, dans la France des marges et de la subversion. On y retrouve des témoignages de musiciens et chanteurs (David McNeil, Areski, Jean Querlier, Aram, etc.), les ingénieurs du son, les gens qui ont travaillé pour la maison de disques, la boutique. Benjamin Barouh trace un portrait affectueux de son père Pierre, et demande à sa mère Dominique de raconter cette période mouvementée avec lui. Certains témoignages auraient pu être recentrés, mais ils racontent tous la folie et la grandeur de l’époque.

Dans «Saravah, c’est où l’horizon? 1967-1977», on trouve également de belles et rares photos. Aussi, on peut lire le synopsis du film de Pierre Barouh «Ça va, ça vient» (circa 1970) qui surprend  par sa prose souple (en opposition à ce qu’elle sera plus tard) et qui étrangement est plus intéressant que le film lui-même, une fois tourné. Et Benjamin a réalisé un travail démoniaque et précieux (commencé des années auparavant alors qu’il travaillait directement pour Saravah): une discographie complète des vinyles publiés par l’étiquette pendant cette décennie.

C’est un ouvrage fascinant et beau. On ne pouvait faire autrement que de demander un entretien par courriel avec Benjamin Barouh.

Q : As-tu hésité avant de te lancer dans l’écriture de ce livre ? Avais-tu des craintes de découvrir des choses qui pourraient te blesser ?

BB: C’est une amie curatrice et agent artistique, Marie-Pierre Bonniol, qui m’a soufflé le projet d’écrire un livre sur Saravah alors que nous évoquions le cinquantième anniversaire du label et les différents événements associés. Mon père était encore bien vivant. Marie-Pierre m’a mis en relation avec l’éditeur marseillais Le mot et le reste et le livre a démarré, dans l’enthousiasme général! J’étais très excité à l’idée de renouer avec un exercice que j’ai pratiqué avec plaisir pendant plus de 15 ans, raconter l’histoire de Saravah! Entre temps mon père est décédé, et ce projet de livre est devenu vital pour rester le plus longtemps connecté avec lui.

Q : Pour cet ouvrage, tu multiplies les témoignages. Ont-ils été remaniés ou publiés tels quels ?

Un témoignage lorsqu’il est retranscrit sur papier perd sa chair, sa chaleur et une grande partie de l’émotion du contact direct. Il faut donc interroger et enregistrer beaucoup, pour espérer garder quelques braises de la rencontre. Ma méthode fut d’interroger mes invités sur leur enfance, leur adolescence, l’éveil de leur esprit artistique, leur intérêt pour l’acoustique, avant d’en arriver au sujet du livre, c’est-à-dire la brève mais dense expérience du studio Saravah des Abbesses à Montmartre. Parfois les souvenirs de cette période remontaient à la surface à rebours, dans le désordre de nos discussions. Je me suis donc appliqué à réorganiser la matière collectée, comme des petites anecdotes tissant la vision intime de chaque témoin. Ce fut beaucoup de travail pour parvenir à un résultat vivant et spontané.

Q :  Parmi les absents, on compte notamment Brigitte Fontaine et Joel Favreau… Pourquoi ?

L’un des acteurs de cette époque que je voulais absolument mettre en avant est Areski Belkacem. C’est d’ailleurs le premier que j’ai appelé, un dimanche d’août (je crois que c’était le jour de l’Assomption). Areski rentrait de l’hôpital, suite à une lourde opération, et il a répondu sans vraiment s’en rendre compte, comme par surprise, car il décroche rarement son téléphone. C’est donc le premier témoin que j’ai rencontré à Paris (j’habite à Nantes), en décembre 2016. Areski était tout à fait rétabli. Brigitte Fontaine, sa compagne, se trouvait clouée au lit, mal fichue et peu disposée à répondre à mes questions. Elle voulait bien se confier, mais elle s’opposait à ce que ses propos fussent enregistrés ou même utilisés. Et j’ai respecté son vœu.

Quand je l’ai revue au printemps, elle allait beaucoup mieux. Elle m’a offert son très beau recueil de poésies sur Arthur Rimbaud «Chute et ravissement» (chez Actes sud), rédigé pendant sa convalescence, et semblait plus disposée à s’ouvrir sur la période des Abbesses. Mais j’étais déjà sur la fin du projet… Brigitte est un élément-clé de l’histoire de Saravah, c’est elle qui a inspiré à Pierre et Fernand Boruso l’esthétique et la particularité de leur label en 1967!

Dans le cas de Joël Favreau, j’ai compris l’importance de son rôle dans le studio Saravah, au côté de mon père et de Jacques Higelin, dans les derniers mois de rédaction, en travaillant sur la partie catalogue. Je ne l’ai pas contacté, faute de temps, et je le regrette car j’ai beaucoup d’estime pour l’homme et l’artiste et je suis sûr que son témoignage eût été précieux. Mais il y a d’autres absents. Jacques Higelin, trop mal en point pour s’exprimer quand je l’ai rencontré après le décès de mon père, le violoncelliste Jean-Charles Capon, à qui j’ai laissé plusieurs messages sans réponses, ou encore l’introuvable Daniel Vallancien,…

Q : Ton livre dresse un portrait équilibré de ton père Pierre. Il est décrit comme un grand producteur, visionnaire, audacieux, rêveur, mais également comme un homme colérique, jaloux et entêté. Le témoignage de ta mère Dominique est troublant, elle semble avoir eu à la fois beaucoup de plaisir pendant ses années Saravah, mais également s’être sentie brimée, à l’étroit…  Aurait-elle pu avoir un parcours plus étoffé comme chanteuse ?

Quand Pierre rencontre Dominique, celle-ci est stagiaire-monteuse, à peine majeure. Elle se découvre un talent de chanteuse en voyageant au Brésil avec Pierre en 1969, pour le tournage du film «Saravah». De retour à Paris, elle donne la réplique à Pierre dans La nuit des masques, un an après la diva Elis Regina! Et elle s’en sort très bien. Je pense qu’elle avait un don pour le chant, que Pierre a révélé, comme il l’a fait avec beaucoup d’artistes. Elle a été en quelque sorte victime de son succès, car tout le monde voulait lui proposer des textes, lui faire signer des contrats et Pierre a eu peur de la perdre. C’était un homme très doux et très généreux, mais les blessures psychologiques causées par les années de guerre, où il était caché en Vendée pour éviter la déportation, pouvaient le rendre tourmenté et possessif.

Q : Tu donnes enfin la parole à Fernand Boruso. Dans la légende, colportée depuis des décennies par Pierre, c’était un ami et comptable chez Saravah qui les avait tous trahis en détournant des fonds. Ce qui, à terme, a failli causer la faillite de la boîte. Mais on apprend qu’il a aussi joué un rôle très important dans la production artistique des disques… Pas simplement un comptable. Qu’est-il arrivé finalement ? Il a volé des sous ou non ?

En 1966, Pierre a fait appel à son ami Fernand Boruso, qui travaillait dans la distribution et la production de disques, pour créer les statuts et administrer les éditions Saravah contre un pourcentage sur le chiffre d’affaires, en accord avec ses associés Claude Lelouch et Francis Lai. Après le succès d’«Un homme et une femme», Fernand s’est occupé des éditions alors que les demandes affluaient du monde entier, puis de la gestion du label dont il fut l’artisan avec Pierre. Les arrangements financiers entre les deux amis ont mal tourné quelques années plus tard, à un tel point que Pierre a rendu Fernand responsable de l’endettement de Saravah. Cette histoire de dette, ou d’octroi, de Boruso à Saravah n’est pas claire. Mais ce que doit Saravah à Boruso, c’est notamment le fameux studio du passage des Abbesses qui lui appartenait, la petite équipe technique et logistique qu’il a lui-même constituée, le bureau de la rue des Abbesses dont il avait obtenu le bail (ce bureau qui deviendra la «boutique Saravah»), enfin l’excellent travail de production, de graphisme et de distribution des débuts. Comme la thématique de mon livre est précisément le studio des Abbesses, je fus stupéfait par les révélations très détaillées de Fernand Boruso, qui n’était pas un simple comptable mais l’associé de mon père pendant les six premières années de l’aventure Saravah!

Q : Quelles sont les principales surprises que tu as eues en rédigeant cet ouvrage ?

La période traitée par le livre correspond à mes dix premières années. Les témoignages collectés m’ont informé sur des événements que j’ai vécus dans l’état d’éveil d’un nourrisson, à travers le voile de la petite enfance. Je ne pensais pas découvrir autant d’anecdotes sur ma vie. Tout d’abord j’ai réalisé que ma mère se croyait d’origine brésilienne par sa mère Maryem Van Helshe (métis camerounaise-hollandaise orpheline, mal à l’aise avec son ascendance africaine et préférant se faire passer pour brésilienne vis-à-vis de ses propres filles!). Ensuite, j’ai appris que la directrice de production de Saravah, Claudine Champion (qui prit le nom de Cormerais, son époux), avait vécu avec nous dans les maisons des Yvelines où j’ai fait mes premiers pas, avant notre installation à Montmartre, et que j’avais donc passé un certain temps dans ses bras! C’est d’ailleurs Claudine qui m’a mis sur la piste de la «réhabilitation» de Fernand Boruso, la grande révélation du livre!

En consultant des dossiers de factures, de lettres, j’ai fait des découvertes sur les affaires qui accablaient mes parents, dettes, procès, poursuites judiciaires pour loyers impayés,… Nous vivions dans une belle maison avec un terrain de tennis, parc et dépendances, proche de Paris, qu’il nous a fallu quitter d’urgence sur ordre d’huissier! Et à partir de cette époque les huissiers ne lâchaient plus mes parents. Je ne m’étais pas rendu compte du gouffre économique au-dessus duquel nous nous balancions.

Enfin pour s’en tenir au studio d’enregistrement, j’ai été très étonné par l’évolution technologique entre 1966 et 1976, du deux pistes au quatre, puis huit et seize pistes; et comment cette évolution a influencé la création artistique. Le plus étrange dans cette histoire, c’est qu’un an à peine après la réinstallation du studio des Abbesses en seize pistes, avec rénovation de la cabine de régie, de l’acoustique et de la décoration, Pierre le vend! D’un côté il avait tout misé sur l’indépendance garantie par le studio, les bureaux et la boutique, et quand il eut obtenu ce qui manquait à Saravah, c’est à dire l’appui du distributeur RCA, tout s’écroula, brutalement. La fin des Abbesses est un sujet sensible, lié à la séparation de mes parents, peut-être même au bouleversement mondial de la fin des années soixante-dix qui annonce le cynisme des années quatre-vingt, la fin des idéaux (et pourtant l’arrivée de la gauche au pouvoir en France!)…

Finalement, je n’avais jamais pensé que l’échec du studio Saravah des Abbesses était lié au choc pétrolier de 1973 (confirmé en 1979) qui a fait basculé le monde dans la crise et les conflits qui nous étouffent aujourd’hui…

Q : Tu t’es occupé pendant des années du catalogue Saravah, et c’est désormais Atsuko, la dernière compagne de Pierre, qui a pris le relais. Je veux parler des rééditions en cd. Pourquoi plusieurs vinyles de la grande époque n’ont jamais été réédités ou seulement au Japon? Par exemple, Chic Streetman ou Aram…

J’ai travaillé pendant 15 ans pour Saravah et je me suis appliqué à mettre à jour son beau et riche catalogue. Mon premier but était de rééditer la discographie de mon père et nous avons réussi à nous associer avec Universal pour la compléter (car son premier album «Vivre», ses 45-tours et la bande originale du film «Un homme et une femme» sont des productions disc’AZ, label absorbé par Universal) et j’en suis fier, même si le magnifique coffret édité par Universal regroupant les années disc’AZ s’est peu vendu et ne bénéficie pas de la visibilité qu’il mérite. J’ai malheureusement manqué de temps, et peut-être de persévérance, pour rééditer «Growing up» de Chic Streetman, Champion Jack Dupré, Aram et la plupart des albums oubliés de l’époque Boruso («L’univers-solitude» de Jean-Charles Capon et Pierre Favre, «Chorus» de Michel Roques, l’incroyable «La lettre et le silence» du poète lettriste Maurice Lemaître, ou encore le magnifique album solo d’Areski «Un beau matin»… Mais cette mission est assurée, avec talent, par le disquaire-label parisien  Le Souffle continu, qui vient de rééditer l’album d’Areski en vinyle et en CD, après avoir ressorti en vinyle les deux albums du Cohelmec ensemble, les deux Mahjun et le double album culte de Barney Wilen «Moshi»… Les introuvables de Saravah vont bientôt être disponibles!

Q : Un cas qui me préoccupe c’est celui de David McNeil. Ses trois premiers 33-tours chez Saravah sont fabuleux, mais n’ont jamais été réédités intégralement. Pourquoi ? Est-ce lui-même qui s’y oppose ?

Les tensions entre David McNeil et mon père ont commencé à la fin de la période des Abbesses, quand David est parti chez RCA. Au début des années quatre-vingt dix, alors que le catalogue Saravah était réédité au format CD, Pierre a voulu sortir une compilation de David Mc Neil, par souci d’économie je crois, au lieu de rééditer les trois albums Saravah de David, qui sont de véritables bijoux. Je ne travaillais pas encore officiellement chez Saravah, mais je donnais des coups de mains. J’ai d’ailleurs réalisé la pochette de cette compilation, par un collage artisanal. Quelques années plus tard, David McNeil a voulu récupérer ses droits éditoriaux, engageant un avocat et obtenant gain de cause. Cette affaire a aggravé les relations entre David McNeil et mon père. Sa compagne japonaise Atsuko Ushioda (future mère de Maïa, Akira et Amie Barouh) qui tenait déjà les comptes du label, a mal vécu cet épisode.

Dernièrement, en travaillant sur le livre et sur le spectacle «Saravah revisité» qui explore le répertoire Saravah des années soixante-dix, j’ai réécouté les trois albums de David et je les ai trouvés tellement bons, intemporels, qu’il m’a semblé évident et nécessaire de les sortir au format CD, en les regroupant dans un beau coffret, dans la mouvance des 50 ans du label, avec l’aval de David. Mais Saravah, c’est-à-dire Atsuko a refusé, peut-être par fidélité à Pierre, qui en voulait beaucoup à David. Je ne désespère pas de voir ces albums réédités chez Saravah ou plus vraisemblablement en licence chez un autre label.

Q : Saravah a fêté ses 50 ans. Est-ce qu’il y a d’autres projets prévus dans un avenir proche pour en souligner l’anniversaire ? Par exemple, les images filmées à Carpentras dans les années 70, aura-t-on un jour la chance de les voir ?

Un duo de réalisateurs Marie-Laure Désidéri et Christian Argentino a filmé mon père dans les deux dernières années de sa vie, en le suivant de Paris à Tokyo en s’attardant dans sa maison de Vendée, où Pierre passait beaucoup de temps. Leur très beau documentaire «Pierre Barouh, l’art des rencontres», qui vient d’être édité, utilise des extraits du prémontage de «Vaison-la-romaine/Carpentras», ce grand projet cinématographique dont il ne reste qu’une vingtaine de minutes tout au plus, le reste des bandes ayant été… perdu.

Pour ma part, j’ai activement participé au spectacle «Saravah revisité», notamment en sélectionnant le répertoire orchestré par Steve Arguëlles, entouré par son groupe Les Recyclers, Areski Belkacem, Borja Flames, Marion Cousin, le duo Arlt, Etienne Brunet et Vitor Garbelotto. Cette fresque musicale des années 70 a été produite par la scène nationale nantaise Le Lieu Unique et présentée avec succès à Nantes en janvier dernier, et sera rejouée à Paris en novembre 2018 dans le festival BB mix.

Q : Sur une note plus personnelle, quels sont tes projets d’écriture ? Envisages-tu d’écrire une suite pour raconter les décennies suivantes de Saravah ?

J’aime écrire. Mon père m’a transmis l’amour de la langue et des mots. Je me suis d’abord intéressé à la fiction, travaillant pendant des années à la rédaction d’un roman court publié en 2010 aux éditions du Cygne. «Saravah, c’est où l’horizon?» m’a permis d’explorer le récit biographique. Je travaille en ce moment sur le parcours d’un héros discret de notre terroir profond, en collaboration avec ma compagne Nadia Szczepara qui a réalisé une série de dessins que j’aimerais intégrer au récit. Dans la série Pierre Barouh, j’ai découvert une quantité de manuscrits, textes, lettres, notes, synopsis, ébauches de chansons que je voudrais publier en facsimilé, dans une édition d’art et que j’intitulerai «L’artiste heureux» (en référence à un texte inédit que j’ai publié dans mon livre).

Je n’ai pas l’intention de poursuivre la chronique de Saravah, mais dans le même esprit de chronique je pense à réunir le matériel pour une anthologie de la revue graphique «Popo color» dont j’étais directeur de publication dans les années quatre-vingt-dix et qui fut déclinée en sous-label de Saravah «Popo classic collection», en boutique («Bimbo tower») et en soirées mémorables. C’est une aventure proche de l’esprit des Abbesses, mais beaucoup plus brève (de 1994 à 1997).

Le secret de l’écriture, c’est d’alimenter la flamme et de «rester curieux» (comme disait Pierre).

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À ceux qui voudraient poursuivre leur lecture, je signale une très riche émission de radio sur l’histoire de Saravah et de Pierre Barouh, et qui reprend de larges extraits des témoignages recueillis par Benjamin pour son livre. On peut également y entendre, outre des classiques Saravah, des raretés et même un ou deux inédits (comme cette maquette de Brigitte Fontaine pour Il pleut). C’est en six épisodes et ça dure une quinzaine d’heures. Ça peut s’écouter ou se télécharger ici.

Benjamin sera à Montréal le 2 juin 2018 pour une séance Saravah. Plus de détails ici.

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La famille Barouh: Pierre, Dominique et Benjamin.

 

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Du côté d’Aram

12 mars 2018

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Paris, Place des Abbesses, années 70. Fondée par Pierre Barouh, la maison de disques Saravah s’installe avec des artistes bouillonnants et méconus du grand public : Jacques Higelin, Brigitte Fontaine, Jean-Roger Caussimon, David McNeil, etc. Son slogan fleure bon l’utopie : «Il y a des années où on a envie de ne rien faire.» Aram Sédèfian a fait partie de la bande à Saravah. Sous le simple nom d’Aram, il y publie son premier opus en 1976 : «À la terrasse du café» (hélas jamais réédité en cd). Deux décennies plus tard, Barouh en produit un deuxième : le très beau «Ces moments-là». Entre les deux, Aram a publié ailleurs une petite poignée de vinyles (45 et 33 tours), a quitté la chanson pour travailler dans le domaine du voyage, lui dont les parents sont arméniens mais qui est né à Lyon.

Aram reste discret et pudique. Ceux qui l’ont côtoyé parlent d’une élégance et d’un charme orientaux. C’est ce que l’on peut apprécier dans ses chansons aux effluves exotiques : une beauté, une aura mystérieuse. Elles demandent une approche lente. Elles se dévoilent patiemment. En 2012, Aram a enregistré en auto-production ce qu’il a fait de mieux pour le moment : «Instants volés – ballades». Quatorze chansons dépouillées, aux arrangements gracieux, avec Jean-Pierre Auffredo pour seul complice (guitares; ukulélé ; contrebasse). Deux titres avaient déjà été interprétés en 2007 par Hugues Aufray (Tout passe ; Photos). Maintenant, ils retournent à leur créateur. Et c’est un bonheur à entendre.

Il a un site officiel (c’est ici). Avec son autorisation, voici trois chansons (téléchargeables en cliquant ici) de cet opus qui se retrouvait déjà dans mon palmarès en 2013. Depuis lors, ce billet était dans un coin de ma tête, mais vous connaissez le slogan de Saravah…

 

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Auprès de mon saule

6 octobre 2015

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Comme chacun le sait, Remerle est un hameau français du département de la Vienne. Ce qui est moins banal de rappeler, c’est qu’il s’agit également du nom du cinquième album de l’auteur-compositeur-interprète Aurélien Merle. Un disque de folk inventif, esthétisant, où la grâce et la fragilité se faufilent partout entre les notes et les mots. Son dernier opus remontait déjà à 2010 («Vert indolent» qui figure dans notre bilan de fin d’année). En 2006, il s’était offert une parenthèse dans la langue de Bert Jansch avec «For Words, Perhaps», dans lequel il mettait en musique et chantait des poèmes de l’auteur irlandais W.B. Yeats.

Aurélien Merle est également à l’origine de l’étiquette discographique indépendante Le Saule (clin d’oeil à la chanson de Dick Annegarn), qu’il a fondée avec des amis saltimbanques et ne cesse de nous offrir des disques époustouflants (citons, entre autres, Antoine Loyer, Jean-Daniel Botta, Philippe Crab, etc.). Une bande qui ne peut que rappeler l’époque tant regrettée et jamais égalée du Saravah des années 60 et 70. Ça fourmille d’idées. Pour peu, on se croirait Place des Abbesses, à Paris, avec Pierre Barouh dans un coin, David McNeil à ses côtés, l’immense Jean-Roger Caussimon pas loin… sans oublier Brigitte Fontaine et son complice Areski, Jacques Higelin…

Artisan de l’ère moderne, Aurélien Merle chante, produit et s’occupe même des relations de presse. De plus, il écrit de jolies choses un  rien décalées sur sa page Facebook, où on peut apprécier sa nouvelle vie à la campagne. On l’a convié pour un petit entretien électronique.

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Q: Comment est née la maison de disques Le Saule? Les artistes que vous produisez sont-ils tous des copains à la base?

R: Le Saule est né de la rencontre d’auteurs/interprètes de chansons, un peu en marge, du fait de leur besoin de liberté. Ces gens se sont rencontrés parce que leurs chansons leur plaisaient, aux uns et aux autres, et ils ne sont devenus des copains que par la suite.

Q: Dick Annegarn est-il une influence commune à tous les artistes du Saule?

R: Non, mais sa chanson «Le Saule» a mis d’accord tout le monde quand il s’est agi de trouver une BELLE chanson du répertoire francophone à interpréter en commun. Plus tard quand l’envie de créer le label s’est précisée, c’est le nom qui est venu le plus naturellement. Mais je pense que Dick Annegarn nous inspire un grand respect à nous tous.

Q: On retrouve chez Le Saule le même esprit de bande, de partage, de marginalité, d’originalité, un côté décalé, rêveur qui rappellent les belles heures du Saravah des années 60/70. Tu revendiques cette influence mais beaucoup moins tes camarades «sauliens». Quels principaux albums Saravah t’ont allumé? Des perles cachées dans ce répertoire? As-tu essayé de contaminer tes amis musiciens?

R: J’ai effectivement découvert Saravah quand j’étais adolescent. Sur un vide-greniers, deux années de suite, un mec revendait sa belle collection de vinyles dans un petit village. J’ai sûrement loupé de très bons disques, par méconnaissance alors, mais je lui ai quand même acheté des disques d’Albert Marcoeur, de Dick Annegarn, de Colette Magny, de Matching Mole, de Robert Wyatt, et donc de Brigitte Fontaine et Areski. En fait, pas tellement d’autres disques de Saravah hormis un coffret «10 ans» qui réunissait tout le monde. Mais je ne suis pas un inconditionnel de Saravah pour autant. Il y a bien sûr Nana Vasconcelos, Pierre Akendegué, Higelin, Barouh et Caussimon… mais je n’aime pas tout, loin s’en faut. Quand je dis «revendiquer» l’influence de Saravah, c’est davantage pour signifier que c’est de là qu’est née l’envie de monter un label, avec un certain état d’esprit, plutôt que de revendiquer un style musical. Et les copains ne rejettent pas Saravah, simplement on s’étonne toujours d’être comparé à des artistes qu’on n’a pas écoutés.

Q: Après «Vert indolent» en 2010, qui était magnifique de folk mélancolique, il y a eu cinq ans de silence discographique. Pourquoi tout ce temps? Manque d’inspiration? De ressources monétaires?

R: Manque d’espace et manque d’ennui, trop de dispersions, d’autres projets à mener, perte de l’envie de jouer pendant plusieurs mois, c’est un peu un mélange de tout ça.

Q: Avec «Remerle», est-ce qu’il y avait une volonté de rompre avec l’aspect un peu linéaire de «Vert indolent»?

R: Plutôt que «d’aspect linéaire» je dirais plutôt que je voulais rompre avec sa cohérence, et j’inclurais l’album précédent  aussi, «For words, perhaps». J’avais envie d’un album plus désordonné, plus surprenant d’une piste à une autre, comme mon premier album, avec beaucoup plus d’apports extérieurs.

Q: Peux-tu nous parler du tableau qui orne ta pochette, pourquoi ce choix? Que représente ce peintre pour toi?

R: Le peintre, Arnold Böcklin, m’était totalement inconnu. Je suis tombé dessus en cherchant sur Internet, tout simplement. Et la présence de Pan, de ce merle perché au-dessus de lui, de cette flûte à son côté, l’aspect bucolique général du tableau m’ont paru faire un lien entre toutes les chansons. Ce que je n’arrivais pas à faire avec un titre !

Q: Si certains copains du Saule trouvent qu’on parle trop de Saravah dans nos papiers sur vous, ne vont-ils pas s’énerver de te voir reprendre un classique de Pierre Barouh & Areski, 80 A.B.? Quelle est ta version de référence pour cette chanson, puisqu’elle a été interprétée par Barouh (sur «Ça va, ça vient», puis sur «Une rencontre, une occasion») ainsi que par Areski sur son 33 tours en solo «Un beau matin»?

R: Je ne me fais pas de souci avec les sorties à venir du label : l’étiquette «héritiers de Saravah» devrait s’estomper un peu. Concernant 80 AB, c’est clairement la version de Barouh (1973) que je préfère. Et le texte, et les arrangements.

Q: Et l’avenir, pour Le Saule, tu le vois comment? Une ouverture vers des choses plus électriques, plus variées? Si tu avais les moyens comme ceux du Saravah de la belle époque, auriez-vous vous aussi produit des albums de jazz, de musiques du monde, etc.?

R: Je ne sais pas du tout ce qui va advenir du Saule. Jusqu’à présent c’est surtout la juxtaposition de nos envies personnelles, la succession de nos travaux, parfois en commun, qui donnent une orientation au label. Mais il n’y a pas d’objectif à atteindre, simplement le plaisir de continuer à avancer ensemble, et peut-être faire encore de belles rencontres. Je crois pouvoir affirmer que personne dans Le Saule n’aime à tourner en rond, donc il est probable que les albums du Saule continueront de surprendre.

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Aurélien Merle, Remerle (Le Saule), extraits à l’écoute ici

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La discothèque idéale # 20

30 juillet 2012

Dernier numéro en reprise de ma discothèque idéale. Ensuite, ce sera du neuf.

Jean-Roger Caussimon chante Jean-Roger Caussimon (1970)

Caussimon, c’est spécial. Un auteur exceptionnel, peu connu. Ses chansons ont été popularisées par Léo Ferré, Philippe Clay, Catherine Sauvage, etc. Il a fallu attendre la folie de Pierre Barouh qui, à la fin des années 60, lui propose d’enregistrer son premier disque. Caussimon, qui gagne ses sous comme comédien au théâtre, à la radio, à la télé et au ciné, finit par accepter. C’est le moment de mettre au grand jour sa double vie de parolier. Il a plus de cinquante ans.

Ce coup de départ est un coup de maître. Accompagné par les musiciens de Saravah, sa maison de disques, il y reprend une partie de ses succès que tout le monde vénère par Ferré : Monsieur William; Nous deux; Comme à Ostende; Mon camarade. Il revisite Les camions, un monument qui en quelques couplets raconte toute une vie. Sans oublier d’autres perles: Le funambule; Les coeurs purs; Batelier, mon ami…

Caussimon, c’est le stylo qui écrirait au scalpel. Cinglant, ironique, désespéré. Ce premier opus évoque la mort et l’espoir, le suicide et la mer. Une série de chansons cruelles et tendres.

Il n’a pas la puissance vocale de son ami Ferré, mais Caussimon a la nuance et la sobriété. Jusqu’à son décès en 1985, il défendra son répertoire aux quatre coins de la francophonie, se déplaçant et dormant dans sa caravane avec sa petite famille. Un homme heureux de se réapproprier ses chansons, parmi les plus considérables de tout le répertoire francophone.

(billet publié le 6 juillet 2009)

La discothèque idéale # 12

2 décembre 2011

Pierre Barouh publiait récemment son autobiographie, «Les rivières souterraines», qu’il aurait mis vingt ans à écrire.  Déception terrible: fautes dans les noms propres (même son ami et compositeur Francis Lai se voit baptisé Lay!), style très lourd, propos souvent incompréhensible, une tonne de complaisance, de nombrilisme, indiscrétions obscènes sur ses problèmes physiques de vieux monsieur… Comment quelqu’un qui écrit de si belles chansons peut accoucher d’une prose aussi laborieuse?

Des exemples?

«Conforté par l’enthousiasme lié à la présence complice de Sivuca, le souhait à nouveau exprimé, débarrassé de toute équivoque provoqua un échange de regards tacites prolongé d’une onde silencieuse.»

«Puis une très jeune femme, qui m’a quitté, à qui me lie toujours une profonde et réciproque tendresse cimentée par Benjamin, notre enfant, à qui je voue un amour si fort qu’il en est parfois douloureux car les trois Eurasiens à venir (tendres complices du «grand-frère», nous en sommes heureux) n’ont pas été fragilisés par les turbulences évoquées.»

Le récit est entremêlé de textes de chansons (la plupart de Barouh lui-même), manuscrits comme il se doit quand on veut faire «artistique». C’est illisible.

Il aurait fallu que l’éditeur fasse son boulot de retourner l’élève à sa copie ou qu’il publie un livre d’entretiens. Parce que tel quel, c’est du gâchis.

Pour nous consoler, allons faire un tour du côté de la prochaine discothèque idéale…

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La discothèque idéale # 12

Pierre Barouh, Ça va, ça vient (1971)

Dans les années 70, en France, une jeune maison de disques nommée Saravah produit une quantité incroyable d’albums excitants, bizarres, audacieux, allant du free jazz à la musique du monde en passant par la chanson. Saravah a lancé les carrières de Jacques Higelin, Brigitte Fontaine, David Mc Neil, Jean-Roger Caussimon, etc. Une étiquette marginale et surtout originale dont la devise est: «Il y a des années où on a envie de ne rien faire».

C’est Pierre Barouh, chanteur et comédien, qui a fondé Saravah, afin de pouvoir éditer les chansons du film « Un homme et une femme » qu’il venait de tourner avec Claude Lelouch. Personne ne voulait de ces morceaux co-signés Barouh, Francis Lai ou le guitariste brésilien Baden Powell (la fameuse Samba Saravah). En fin de compte, le film a été un tel succès que l’éditeur de la musique, Barouh, a pu amasser de grosses sommes d’argent. Dont il s’est servi pour produire les disques Saravah qui ne marchaient pas commercialement parlant mais qui étaient de véritables trésors pour les mélomanes. Et le sont toujours, d’ailleurs.

Environ tous les cinq ans, le nonchalant et passionné Barouh sortait sous son propre nom un disque. «Ça va, ça vient », lancé tôt dans sa carrière, est peut-être le plus beau, le plus cohérent aussi. On retrouve sur cet opus l’esprit de liberté qui caractérisait Saravah à l’époque (un studio à Montmartre, un bistrot, et tous les copains qui passent invités à jouer ensemble). Le chanteur David Mc Neil s’improvise photographe en plus de signer une musique. Higelin arrive avec son accordéon, banjo, piano. Areski (compagnon de Brigitte Fontaine) met le feu avec ses percussions et compose « 80 AB », un classique du répertoire de Barouh.

En un mot, cet album est une grande fête métissée. Un peu de brésilien (adaptation de Moraes/Jobim, « Ce n’est que de l’eau », bijou d’exquise langueur et d’humour fin), beaucoup de chanson française. Et une pure merveille méconnue : « La forêt », texte de Barouh sur une musique du compositeur François de Roubaix.

Il y a une fraîcheur et une légèreté dans « Ça va, ça vient » qui ne s’estompent pas au fil du temps et des écoutes.

Barouh mettra 25 ans à retrouver cette grâce avec son disque « Une rencontre, une occasion », en 1998.

(billet publié le 2 octobre 2007)

La discothèque idéale # 5

1 septembre 2011

Allain Leprest, Voce a mano (1992)

Le Français Allain Leprest est sans aucun doute le plus digne successeur de Jacques Brel. La même fougue, la même écriture inventive, qui tord parfois le cou à la syntaxe. Le même romantisme bouillant, la fièvre. Sur scène, comme le grand Jacques, c’est un monstre théâtral qui, en quelques gestes, vous dresse des tableaux fantastiques. On ne s’étonnera guère que Leprest soit aussi peintre.

Nougaro et Ferrat l’ont porté aux nues. Francesca Solleville, Enzo Enzo et Romain Didier, pour ne citer qu’eux, l’ont chanté.

Leprest, c’est un quart de siècle à arpenter les planches. Dans les années 80, deux disques ratés, surproduits.

Il a fallu attendre que Pierre Barouh (Saravah) offre à Leprest la chance de se rattraper : produire un album de rêve, qui rendrait hommage à l’instrument cher au parolier-interprète. L’accordéon. Tenu sur « Voce a mano » par le prodigieux Richard Galliano. À la violence des mots de Leprest, répondent les plaintes déchirées, accidentées de l’accordéon.

Dans les chansons de Leprest, on trouve la mythologie d’une certaine France populaire, avec ses bistrots, ses personnages colorés, ses bals, ses écrivains. Ce sont des paysages pluvieux, superbes (Le Cotentin). Une tendresse pour le genre humain, surtout ceux qui souffrent, les mal nantis.

Poète du quotidien? Sans doute. Leprest signe depuis toujours des chansons sociales, qui descendent dans la rue. Le sens de l’observation aiguisé.

Il faut saisir « Voce a mano » en plein vol, son plus bel album, son moment de grâce, avant que le génie ne s’effrite et, hélas, ne s’auto-parodie sur « Donne-moi de mes nouvelles ».

« Voce a mano », des embruns de mer fouettés de vagues d’accordéon.

Ça regorge de trésors.

(billet publié le 8 janvier 2007)

Saravah!

29 juin 2011

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La magnifique bannière de La route aux quatre chansons ainsi que la conception graphique et technique sont une création de Béatrice André. J’ai mis dans mes liens son site consacré au rock des années 60 et 70, charmante époque où la chanson franco était également superpuissante, en feu, audacieuse. C’était la grande période de Saravah: Pierre Barouh, Brigitte Fontaine, David McNeil, Jacques Higelin, Jean-Roger Caussimon

Vous connaissez le premier slogan de Saravah?

«Il y a des années où l’on a envie de ne rien faire.»

Pierre Barouh, fondateur de l’étiquette, vient d’ailleurs de publier un livre, Les rivières souterraines, disponible dès maintenant en numérique et en librairies françaises en septembre. J’ignore si nous pourrons en voir la couleur au Québec. Dans le cas contraire, je suggère aux lecteurs québécois d’adopter un ami français, c’est bien pratique.


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