Posts Tagged ‘Jérôme Minière’

Saute en l’air

1 mars 2015

domlebo

C’est sublime. Dans les années 60, Léo Ferré interprète le poème Spleen de Baudelaire. Grandiose, solennel, avec des arrangements à l’avenant, somptueux. Comme une prière, il chante: «Quand le ciel bas et lourd pèse comme un couvercle/sur l’esprit gémissant en proie aux longs ennuis». Une quinzaine d’années plus tard, Alain Souchon écrit dans l’excellente Saute en l’air: «Est-ce que c’est le ciel, le couvercle à Baudelaire/qui nous aplatit, nous plaque par terre». À sa manière légendaire: légère, sur des notes qui sautillent de Laurent Voulzy. Deux grandes chansons au propos sombre, aux styles très divergents.

En écoutant le nouvel album de l’auteur-compositeur-interprète québécois Domlebo, on pense à la façon Souchon. Un propos social, engagé, mais mine de rien. Quiconque écoute distraitement peut passer à côté de la démarche textuelle.

On peut battre des mains, taper du pied, sur ce troisième Domlebo, après le film musical «Chercher noise» (2012), un projet original et frais, mais trop coûteux à produire, trop difficile à promouvoir, à trimballer (on peut le voir librement ici). Le surprenant artiste revient cette fois à la formule plus classique du disque, avec une pochette qui a un je-ne-sais-quoi de ludique. La version cd est très belle, avec un boîtier en carton, un livret coloré, vif. Un objet joyeux qui nous charme illico. Ce gars-là a animé Les Cowboys Fringants à la batterie pendant longtemps, et il a emporté son charisme et son humour avec lui. Il les distille dans tout ce qu’il fait, jusqu’au moindre courriel promotionnel. L’autoproduction en mode inventif.

Le joliment nommé «Bricolages» a été conçu avec l’aide de Jérôme Minière à la réalisation, discrète, subtile et minimaliste.  Ne craignez donc pas d’électro-pop, d’arrangements «dansants» mais casse-pieds. Au cours de ces dix morceaux, le corps peut onduler finement, tout en méditant aux paroles tendres, engagées, subversives. On songe au printemps érable, aux révoltes, mais ils sont évoqués plutôt que martelés. Domlebo sait se faire un grand naïf et ouvrir des portes vers une société plus solidaire et humaniste.

Plus on écoute «Bricolages», plus on l’aime, plus on se rend compte de l’importance de son créateur dans notre paysage chansonnier. Ce que Domlebo propose depuis «Chercher noise», il est le seul à le faire de cette manière. Et cette chanson de Souchon, citée plus haut, irait à merveille dans le répertoire du Québécois : «J’ai tout compris c’est une horreur/la terre est un aspirateur/qui veut not’ corps, l’aspire, l’espère/Elle te désire, te laisse pas faire/Saute en l’air»…

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Album en écoute sur le site Internet de Domlebo…

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La vie ne vaut rien?

1 octobre 2014

recto

Les astres s’alignent. Alors qu’on apprenait qu’un nouvel album d’Alain Souchon sortira en novembre, voici que l’auteur-compositeur-interprète-journaliste Tristan Malavoy lance à Montréal son nouveau disque, «Quatre», un maxi de quatre titres disponible uniquement en téléchargement.

Ça commence par une reprise de la prodigieuse chanson de Souchon, La vie ne vaut rien. Quiconque a entendu une fois l’originale ne peut s’empêcher de l’entendre tourner dans sa tête, avec une légèreté qui rappelle les robes d’été… Elle est imparable, quoiqu’un peu moins, déjà, dans l’enregistrement public… Comme si la fraîche beauté du premier enregistrement était indépassable, à jamais. On ne peut donc qu’être d’abord intrigué puis un peu déçu par cette nouvelle version signée Malavoy. Elle en devient un peu lourde, un peu empotée dans des sonorités actuelles. La faute à la réalisation de Jérôme Minière? Il est loin le temps du fabuleux «Petit cosmonaute», le Montréalais d’adoption s’est égaré en chemin – un peu comme ce billet, qui se voulait bref…

Et puis comme nous avons beaucoup aimé les deux premiers opus de Malavoy, on réécoute ce qu’il fait de La vie ne vaut rien, et on lui accorde finalement la note de passage. Mais on ne peut qu’avoir un regret: qu’il ne se soit pas plutôt attaqué à Jean-Louis Murat et Le lien défait, qu’il reprend à merveille sur scène depuis longtemps, surclassant l’originale.

Après le Souchon, le charme reprend. Son doux chant, la souplesse des chansons. On est séduit par Quelle femme, en duo avec Ariane Moffatt, sur un texte de Jean Désy. Le boulot de Minière colle bien à l’univers propre de Malavoy. On est dans la même orbite que sur les deux albums précédents. En apesanteur. Et ça se termine bien rapidement…

Les carnets de la chanson québécoise moderne et poétique s’enrichissent ici de quelques pages stylées et vaporeuses.


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