Traversées (3)

Avant de passer aux choses courantes, je voudrais juste répondre publiquement à quelqu’un qui depuis deux jours se demande, sur le dernier Daphné consacré à Barbara, qui chante avec elle Göttingen. Il s’agit de Jean-Louis Aubert. Les deux autres duos sont Dis, quand reviendras-tu? (avec Benjamin Biolay) et La dame brune (avec Dominique A dans le rôle de Georges Moustaki). Certains spécialistes semblent l’avoir oublié mais une des plus belles interprétations de Ma plus belle histoire d’amour, on la doit à Boris Mégot sur le cd Check-up (c’est un Français, faut lui pardonner un pareil titre).

Le critique musical est-il un raté sympathique, un musicien raté? Et s’il était plutôt un directeur artistique raté? Quelqu’un que l’on payerait pour donner des avis artistiques directement à l’artiste, avant que le mal ne soit fait et public? Quelqu’un qui ne ferait pas semblant d’être objectif et aurait assez de prétention en lui pour diriger un créateur, au risque – terrible – de passer pour un censeur! Ouah! La censure!

Ainsi, à Françoise Hardy qui vient de faire paraître un sympathique disque (L’amour fou), on pourrait la tutoyer (fantasme) et dire: tes collaborations sont intéressantes (Thierry Stremler, Victor Hugo, Pascal Colomb, etc.), le thème amoureux te va à merveille, ta voix languide nous émeut, mais où sont les guitares? Ces six cordes acoustiques qui font ton charme, ta sensualité, qui primaient jadis, on ne les entend plus… Le piano domine, et on y perd. Ça alourdit. Et le directeur artistique dirait aussi: Françoise, on t’aime vraiment bien, mais pourquoi ne mets-tu pas plus de temps pour fabriquer tes albums? Avant, c’était environ 5 ans et maintenant 2? Laisse-toi désirer. Concocte des choses imparables, comme Clair-obscur en 2000.

Que dirait le directeur artistique qui sommeille dans le journaliste à Moran, qui vient de sortir son troisième opus, Sans abri? D’abord, de faire des disques moins longs, car le type de chansons qu’il fabrique, poétiques, exigeantes, requiert une attention de tous les instants. 35 minutes, ce serait suffisant, beaucoup plus efficace. Ça tombe bien: il y a au moins deux morceaux à supprimer là-dessus, qui jurent avec l’ensemble en faisant crisser l’oreille: Lovely God et Ourse. Ensuite, malgré toute l’admiration que l’on a pour le réalisateur Yves Desrosiers (Jean Leloup, Lhasa et un magnifique opus personnel, Volodia), est-il vraiment l’homme de la situation pour colorer les nouvelles chansons de Moran? Il insuffle une énergie rock qui ne cadre pas du tout avec l’intimisme du chanteur. Moran, on l’aime acoustique, sobre, chaud, personnel. On n’a pas vraiment envie de l’entendre parler des problèmes de société, ce n’est pas son rayon. L’art engagé est une pratique casse-gueule, qu’il faut parfois avoir la modestie de laisser aux autres, à nos ancêtres qui y ont excellé: Renaud, François Béranger, Alain Souchon, Paul Piché, etc. Je dirais enfin à Moran qu’il a beaucoup de talent, et que s’il avait laissé Sans abri à l’état de maquettes, il n’en aurait été que meilleur. Suggestion pour la prochaine fois: demande à ton guitariste Thomas Carbou de sortir ses guitares sèches, mettez-vous face à face, juste tous les deux, devant des micros. Enregistrez, mixez, servez chaud.

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