La discothèque idéale # 12

Pierre Barouh publiait récemment son autobiographie, «Les rivières souterraines», qu’il aurait mis vingt ans à écrire.  Déception terrible: fautes dans les noms propres (même son ami et compositeur Francis Lai se voit baptisé Lay!), style très lourd, propos souvent incompréhensible, une tonne de complaisance, de nombrilisme, indiscrétions obscènes sur ses problèmes physiques de vieux monsieur… Comment quelqu’un qui écrit de si belles chansons peut accoucher d’une prose aussi laborieuse?

Des exemples?

«Conforté par l’enthousiasme lié à la présence complice de Sivuca, le souhait à nouveau exprimé, débarrassé de toute équivoque provoqua un échange de regards tacites prolongé d’une onde silencieuse.»

«Puis une très jeune femme, qui m’a quitté, à qui me lie toujours une profonde et réciproque tendresse cimentée par Benjamin, notre enfant, à qui je voue un amour si fort qu’il en est parfois douloureux car les trois Eurasiens à venir (tendres complices du «grand-frère», nous en sommes heureux) n’ont pas été fragilisés par les turbulences évoquées.»

Le récit est entremêlé de textes de chansons (la plupart de Barouh lui-même), manuscrits comme il se doit quand on veut faire «artistique». C’est illisible.

Il aurait fallu que l’éditeur fasse son boulot de retourner l’élève à sa copie ou qu’il publie un livre d’entretiens. Parce que tel quel, c’est du gâchis.

Pour nous consoler, allons faire un tour du côté de la prochaine discothèque idéale…

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La discothèque idéale # 12

Pierre Barouh, Ça va, ça vient (1971)

Dans les années 70, en France, une jeune maison de disques nommée Saravah produit une quantité incroyable d’albums excitants, bizarres, audacieux, allant du free jazz à la musique du monde en passant par la chanson. Saravah a lancé les carrières de Jacques Higelin, Brigitte Fontaine, David Mc Neil, Jean-Roger Caussimon, etc. Une étiquette marginale et surtout originale dont la devise est: «Il y a des années où on a envie de ne rien faire».

C’est Pierre Barouh, chanteur et comédien, qui a fondé Saravah, afin de pouvoir éditer les chansons du film « Un homme et une femme » qu’il venait de tourner avec Claude Lelouch. Personne ne voulait de ces morceaux co-signés Barouh, Francis Lai ou le guitariste brésilien Baden Powell (la fameuse Samba Saravah). En fin de compte, le film a été un tel succès que l’éditeur de la musique, Barouh, a pu amasser de grosses sommes d’argent. Dont il s’est servi pour produire les disques Saravah qui ne marchaient pas commercialement parlant mais qui étaient de véritables trésors pour les mélomanes. Et le sont toujours, d’ailleurs.

Environ tous les cinq ans, le nonchalant et passionné Barouh sortait sous son propre nom un disque. «Ça va, ça vient », lancé tôt dans sa carrière, est peut-être le plus beau, le plus cohérent aussi. On retrouve sur cet opus l’esprit de liberté qui caractérisait Saravah à l’époque (un studio à Montmartre, un bistrot, et tous les copains qui passent invités à jouer ensemble). Le chanteur David Mc Neil s’improvise photographe en plus de signer une musique. Higelin arrive avec son accordéon, banjo, piano. Areski (compagnon de Brigitte Fontaine) met le feu avec ses percussions et compose « 80 AB », un classique du répertoire de Barouh.

En un mot, cet album est une grande fête métissée. Un peu de brésilien (adaptation de Moraes/Jobim, « Ce n’est que de l’eau », bijou d’exquise langueur et d’humour fin), beaucoup de chanson française. Et une pure merveille méconnue : « La forêt », texte de Barouh sur une musique du compositeur François de Roubaix.

Il y a une fraîcheur et une légèreté dans « Ça va, ça vient » qui ne s’estompent pas au fil du temps et des écoutes.

Barouh mettra 25 ans à retrouver cette grâce avec son disque « Une rencontre, une occasion », en 1998.

(billet publié le 2 octobre 2007)

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3 Réponses to “La discothèque idéale # 12”

  1. Norbert Gabriel Says:

    c’est sûr que ce livre n’est pas conventionnel, moi ça m »a plutôt plu… Les bios ou autobios, j’en lis pas mal, finissent par toutes se ressembler; à part quelques infos c’est souvent une suite chronologique sans originalité. Pour l’orthographe des noms, j’ai souvent remarqué que les proches font des fautes dans les patronymes, parce qu’ils connaissent les amis par leur prénom, ou leur surnom, même Simone Signoret a fait une faute ou deux dans des noms. Et pour Francis Lai, il y a dû y avoir carambolage avec le Lay, le ruisseau vendeen près du moulin Saravah..
    Dans toutes les bios que j’ai lues ces dernières années, deux trois survolent le lot, celle de Montand par Hamon et Rotman, et celle de Barouh par son caractère atypique, celle de Piaf par Georges Martin et Pierre Duclos pour son exceptionnelle documentation. Et celle de Thiéfaine par Jean Théfaine.

  2. francishebert Says:

    Merci pour le commentaire. Moi aussi je lis beaucoup d’ouvrages biographiques, toujours dans l’espoir d’en apprendre plus sur le parcours artistique du chanteur. Celui de Barouh est probablement le plus mal écrit de tout ce que j’ai lu en 25 ans… J’avais déjà lu d’autres textes en prose de Barouh, et j’y ai toujours retrouvé la même lourdeur stylistique. En vers, ça passe mieux grâce à la musique. Sur scène, il distribue le texte de «Pour que la mémoire du vent retienne nos chansons» aux spectateurs, en nous demandant de chanter avec lui. Ce que nous faisons, ravis, car c’est une belle expérience mais il est clair que le public (moi compris) ne comprend rien aux paroles que nous chantons tous…

    En 2013, les meilleures biographies sont souvent celles écrites par des journalistes rock (Christophe Conte, Joseph Ghosn, etc.) ou par des plumes chevronnées (Jacques Vassal, Bertrand Dicale, etc.).

    Et les pires à mon avis sont les autobiographies complaisantes ou celles écrites par des amateurs, des admirateurs, des collaborateurs (celle sur Anne Vanderlove, Leprest, Sheller, toutes parues si ma mémoire est bonne chez Pirot).

  3. francishebert Says:

    P.-S. À propos des noms propres, si l’auteur a la moindre notion de décence, de respect, il fait une recherche pour ne pas se tromper. Au pire, c’est à l’éditeur à le faire. Éditeur, c’est un métier, un titre qui se mérite.

    Moi je souhaite lire des ouvrages clairs, précis, documentés. Une faute dans Francis LaY, son propre ami, ça enlève tout sérieux à l’entreprise.

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